samedi 24 décembre 2016

Quelles solutions pour une éducation plus égalitaire?



Le renforcement actuel des inégalités scolaires, inexistant dans les débats politiques car balayé par les questions migratoires et sécuritaires, ne doit pas être laissé de côté. Il constitue en effet une source de frustration non négligeable pour une large part de la 
population .


Une école toujours plus défavorable aux enfants issus des milieux populaires



  Le 6 décembre dernier étaient publiés les résultats de l’enquête PISA réalisée en 2015 par l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE). Les acquis des jeunes de 15 ans en lecture, sciences et mathématiques sont évalués, permettant ensuite d’étudier l’influence de différentes variables sur la réussite scolaire. La France, 19ème en lecture et 26ème en sciences et mathématiques sur les 70 pays étudiés, affiche des résultats proches de ceux du Royaume-Uni, des Etats-Unis ou encore de la Suède. On notera un formidable progrès dans la diminution des inégalités entre hommes et femmes au cours de la scolarité, les Français étant en tête des pays les plus égalitaires. Ces résultats encourageants sont cependant ombragés par l’incroyable inégalité des acquis en fonction du milieu social d’origine, pour lesquels la France fait office de cancre, les inégalités étant bien supérieures non seulement à celles des autres pays européens, mais également à celles d’autres pays réputés inégalitaires tels que les Emirats Arabes Unis ou la Chine (cf. graphe).

Comparaison entre les inégalités scolaires dues au milieu
 social en France et en Chine, et leur évolution
                                                                                                                                                source: OCDE


            L’éducation constitue ainsi un enchaînement d’inégalités favorables aux classes supérieures, de surcroît si elles vivent dans une métropole. Les inégalités dans l’acquisition des compétences scolaires s’observent sur plusieurs plans, que ce soit en fonction du lieu de résidence -le niveau est généralement meilleur dans les grandes villes que dans les campagnes, à Paris qu’en province, et peut même différer entre les différents établissements d’une région-, en fonction du clivage public/privé, mais aussi au sein même de ces catégories, puisque les inégalités entre les différents établissements publics sont très fortes. Certains d’entre eux ont ainsi un taux de mention de 100% au baccalauréat (Louis le Grand, Henri IV, Victor Duruy…) tandis que des établissements appartenant à la même académie connaissent des taux d’échecs de 20 voire 30% (lycée Suger, lycée George Sand). Enfin, les inégalités se perçoivent sur un troisième plan, sans doute le plus problématique, à savoir entre les élèves d’un même établissement, l’origine sociale des parents étant un élément fondamental de discrimination dans le système éducatif actuel.


         Trente ans de politiques inefficaces


   Les inégalités scolaires ne sont donc pour la plupart justifiées par aucune origine naturelle, et sont une source de frustration au sein des populations discriminées, ce qui entraîne un désengagement dans la vie publique et explique une part importante des votes dits « de colère » en faveur des extrêmes, comme nous pouvons le voir dans les cartes de France ci-dessous. Ces inégalités furent perçues par des sociologues tels que Raymond Boudon ou Jean-Claude Forquin il y a plusieurs décennies. Etudié dès les années 1960-70 par Pierre Bourdieu, l’impact de la transmission culturelle fut mis en évidence dans plusieurs ouvrages de ce dernier (Les Héritiers, 1964, La distinction, 1979). Les inégalités scolaires peuvent ainsi s’expliquer en grande partie par la transmission d’un capital que l’on peut qualifier de « culturel ». Hériter de pratiques culturelles reconnues (visite de musées, lecture…) et de connaissances acquises au cours de l’enfance exerce une influence majeure sur la réussite de l’enfant.

Le vote Front National et les inégalités scolaires semblent fortement liés
                                                                                                                                         Crédits : Hervé Le Bras

       
     
         Les mesures mises en place au cours des 30 dernières années pour faire face à ces inégalités se sont révélées très inefficaces, à commencer par la politique de discrimination positive à outrance établie avec la création des Zones d’Education Prioritaires (ZEP) en 1981. Alors que jamais un gouvernement n’a mis autant d’ardeur à combattre les inégalités dues au milieu social dans l’éducation, cela peut sembler étonnant que ces inégalités n’aient jamais été aussi fortes. En réalité, l’échec est double : ces politiques ont masqué les inégalités, faisant croire à une école méritocratique sans toutefois réduire l’avantage dont bénéficient les classes supérieures dans la course aux diplômes, puisque les mesures se sont contentées de réduire l’importance des apports de l’école et donc de donner la part belle à la transmission entre parents et enfants, renforçant ainsi la reproduction sociale. La situation est désormais calamiteuse et la réforme du système des ZEP depuis 2014, inaboutie, s’avérera sans doute inutile.

Vers de nouvelles politiques égalitaristes


Cependant, cela ne signifie pas qu’il faille se contenter d’un simple retour en arrière, ce qui reviendrait juste à accepter les inégalités entre les enfants des milieux supérieurs et ceux des milieux populaires. C’est pourtant ce vers quoi l’on se dirige pour les élections présidentielles de 2017, le programme de François Fillon proposant de rapprocher l’école de ce qu’elle était avant 1968, par le retour de l’uniforme, la remise en place d’un « récit national » et le retour de programmes plus chargés, tandis que le Front National propose des mesures similaires bien que plus radicales et plus centrées sur « le français, langue latine s’écrivant dans un alphabet latin » (www.frontnational.com, le projet de Marine le Pen). Le Parti Socialiste, actuellement au pouvoir, paraît stagner dans le domaine de l’éducation et l’extrême gauche -par la voix de Jean-Luc Mélanchon- propose le début de « l’ère du peuple » avec une plus grande influence de l’Etat sur l’enfant, malgré les risques que cela entraîne ; enfin, le candidat du mouvement En Marche Emmanuel Macron admet qu’il faut « repenser l’école » afin de « combattre les inégalités les plus cruelles » tout en restant vague sur les politiques à mener. Il paraît pourtant nécessaire de réduire les inégalités tout en évitant les dérives totalitaires qu’entraînerait un isolement de l’enfant vis-à-vis de ses parents.


Si une augmentation du salaire des enseignants, proposée par Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire, Jean-François Copé et Nathalie Kosciusko-Morizet lors de la primaire de la droite et du centre cet automne, permettrait une augmentation des compétences de ceux-ci en rendant le métier plus attractif, cela aurait pour unique conséquence une augmentation du niveau global de l’éducation sans s’attaquer au problème des inégalités. La mise en place d’une plus grande discipline permettrait au moins de réduire une partie des inégalités dues à l’emplacement des établissements. En effet, les professeurs consacrent 21% de leur cours à instaurer une ambiance favorable à l’apprentissage dans les ZEP contre 16% pour les enseignants hors de l’éducation prioritaire. Cependant, les inégalités entre les élèves d’un même établissement ne peuvent être diminuées qu’en donnant aux élèves des milieux populaires la possibilité et l’envie d’accéder à des pratiques et connaissances culturelles reconnues. Une politique innovante et efficace consisterait par exemple à attribuer un budget spécifique aux enseignants afin qu’ils puissent permettre à chaque élève d’aller au moins deux fois par an au musée et au théâtre avec son école. En outre, obliger les enfants à prendre part à une activité culturelle gratuite proposée par leur établissement scolaire (association de théâtre, de musique, de lecture…) dès le plus jeune âge contribuerait à réduire les inégalités en créant une habitude chez l’enfant qui se perpétuera bien après les études, complétant ainsi les politiques de baisse des tarifs des musées actuellement menées. 

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