mardi 27 décembre 2016

IP #2 : Un jour, la paix ?

Voici la deuxième chronique d'Impératif présent.
A l'occasion de récentes interpellations anti-ETA, revenons sur un impératif crucial que nous pose le présent : la résolution du dernier conflit armé du territoire européen.

Depuis la conférence de paix d'Aiete en 2011, et le cessez-le-feu d'ETA la même année, un processus de paix essaie péniblement de se mettre en place. Mais, comme la France s'aligne sur les positions de Madrid quant au conflit basque, le dialogue et les négociations sont rompus, en dépit des efforts des indépendantistes.

Les 6 personnalités connues sous le nom des « Six d'Aiete » présentes lors de la Conférence pour la paix en 2011




Le quinquennat de Nicolas Sarkozy nous avait habitués à l'intranquillité de l'impétuosité. Il y avait, dans les gesticulations devant les événements internationaux, une sorte de fascination pour les grandes questions du monde, dans lesquelles l'implication de France n'est pas passée inaperçue. D'Ingrid Betancourt à Florence Cassez, de la Tunisie de Ben Ali à la Libye de Kadhafi, il faut reconnaître qu'alors, les affaires étrangères, ce n'était pas de tout repos. Pourtant, il est un événement marquant, au cours duquel l'absence et le retrait de la France ont été pour le coup autant significatifs que peu remarqués. A Saint-Sébastien, ville de grande importance située au nord de l'Espagne, et plus précisément dans le palais d'Aiete, s'est tenue une conférence en présence notamment du prix Nobel Kofi Annan, ancien secrétaire général de l'ONU. Celle-ci a abouti à une déclaration, dite « d'Aiete », dans laquelle les intervenants ont tenté de cheminer vers la résolution de la dernière confrontation armée du territoire européen. Ni l’État espagnol, ni l’État français, n'étaient présents, ni représentés. C'était en octobre 2011.
Aurore Martin, en janvier 2013. Photo Gaizka Iroz. AFP

En matière de politique internationale, François Hollande a sa doctrine : soucieux comme toujours de ne contrarier personne (on l'a vu lors de la non-décision dans l'affaire Leonarda), il a pris la décision de ne rien décider et de ne toucher à rien, ce qui est, convenons-en, la meilleure solution de ne pas se faire (trop) d'ennemis. En novembre 2012, la France a même livré Aurore Martin – arrêtée paraît-il lors d'un « banal contrôle de police » – afin d'éviter les tensions avec le gouvernement de Mariano Rajoy. Il s'agissait de la première citoyenne française à être remise aux autorités espagnoles dans le cadre du conflit basque. Elle faisait l'objet d'un mandat d'arrêt européen pour « terrorisme » après avoir participé à des réunions publiques et conférences de presse au sein du parti indépendantiste Batasuna, légal en France comme association culturelle mais interdit en Espagne car le juge Baltasar Garzon, qui est à l'origine des poursuites contre Aurore Martin, l'avait illégalisé en 2003 considérant que l'organisation était proche d'ETA. 

Il y a de manière flagrante, une concordance des dates. Le 28 octobre 2012, Manuel Valls assure l'Espagne de tout son soutien dans la lutte contre la bande terroriste ETA. Le 1er novembre de la même année, elle est interpellée lors d'un contrôle routier pratiqué par la gendarmerie. Et, si le ministre de l'Intérieur n'en était pas l'initiateur, rien n'empêchait François Hollande de prendre publiquement la parole et de prendre position dans l'affaire Martin. Il aurait pu aussi dénoncer l'émission et l'exécution d'un mandat d'arrêt européen au motif de « faits de participation à des faits de terrorisme, et terrorisme » à l'encontre d'une ressortissante française qui n'a commis aucun attentat, n'a commandité aucun attentat, n'a financé aucun attentat – et qui, en somme, risquait douze ans d'emprisonnement en Espagne pour n'avoir fait que participer à des réunions publiques d'une association légale. Le silence gouvernemental est curieux, d'autant plus que lors de l'arrestation ratée d'Aurore Martin à Bayonne en 2011, Hollande candidat avait demandé la « clémence » à Claude Guéant, lequel avait promis que le mandat d'arrêt sera mis en place.



Aurore Martin donne au début de l'année 2011 une interview alors qu'elle vit retranchée suite à l'émission d'un mandat d'arrêt européen pour "terrorisme".



Arrestation rocambolesque et avortée d'Aurore Martin en juin 2011, au domicile bayonnais de sa sœur Emilie.

 Selon Dominique de Villepin, « la diplomatie, c'est une prise de risque. On s'engage personnellement. On n'accepte pas le fait accompli, les lignes telles qu'elles sont dessinées ». Hollande, n'a voulu bousculé personne, et ne redessiné aucune ligne. Il aurait pu, s'il l'avait souhaité, avoir un mot, exécuter un geste historique de soutien envers une femme qui n'aspirait qu'à pouvoir exprimer démocratiquement ses opinions et apaiser la société basque.

 ETA a commis des actes ignobles. Ils ont tué 829 personnes depuis en 1959. Il n'en demeure pas moins que dans ce qui s'avérait être le dernier conflit armé d'Europe, le groupe terroriste a cessé. Ils déposent même les armes. Voilà un cas singulier, peut-être même inédit : après plus de cinquante ans d'opposition, ce qui en fait le plus long conflit armé de l'Europe moderne, voilà le diable en personne qui bat sa coulpe. Et les gouvernements ne saluent pas cette humilité, ne reconnaissent pas ce geste de modestie. Ce qu'ils veulent, c'est éradiquer l'indépendantisme basque de la surface de la Terre. ETA veut rendre les armes ; l'Espagne et la France lui refusent ce privilège. Ils préfèrent jeter leurs membres – et pas seulement leurs membres, d'ailleurs, mais aussi l'hydre à vingt-cinq têtes qui va des militants non-violents à des journalistes de presse locale – en prison, et rechercher les caches d'armes par eux-mêmes.
Manuel Valls critiqué suite à l'arrestation d'A.Martin


 Les démocraties rejettent la voix de la négociation puisque, comme m'objecte Aurore Martin, « Si l'on arrête les négociateurs, avec qui voulez-vous discuter ? Nous sommes prêts aux compromis ! ». Très régulièrement, de nouvelles arrestations ont lieu, comme celle à Ascain, de Mikel Irastorza, présenté comme l'un des chefs d'ETA. « C'est catastrophique » résume Aurore Martin, car cet homme fait justement partie de ceux qui sont en faveur du processus du paix et des négociations. Autrement dit : le gouvernement français fait moins d'efforts vers la paix qu'en font des groupes qu'il considère comme « terroristes ».

En janvier 2015, suspension du procès d'Aurore Martin après l'arrestation à Madrid de son avocate.

 Quant aux terroristes eux-mêmes, quoique je condamne leurs actions, comme le font d'ailleurs un certain nombre de militants basques pour qui le terrorisme dessert leur cause, il faut accepter que même le pire des assassins a des droits. Or, près de dix mille personnes incarcérées ont été victimes de torture (la moitié ont déposé plainte, ne débouchant jamais ou presque sur une condamnation). La possibilité de remise de peine pour maladie grave est systématiquement écartée, alors que la Loi Kouchner (loi dont ont bénéficié Maurice Papon en 2002, ou Nathalie Ménigon en 2008) permet aux détenus dont l'état de santé est incompatible avec la détention d'obtenir une assignation à résidence. A titre d'exemple, la Cour d'appel de Paris a rejeté en 2015 la demande d'Ibon Fernandez Iradi – responsable de l'arsenal militaire d'ETA – atteint d'une sclérose en plaques dont le traitement est incompatible avec la prison.

 Aucun gouvernement, ni français, ni espagnol, n'a le courage de se livrer à une autocritique poussée, indispensable à un réel processus de paix. Après la fin de l'Apartheid, a été mise en place en Afrique du Sud, une commission Vérité et réconciliation afin d'enquêter sur les abus, exactions, violences qui ont été commis, de part et d'autre. Jamais cela n'a été fait dans le cadre du conflit basque, alors qu'il s'agit là de la seule possibilité de jeter des bases solides à une paix durable et juste. Jamais la France n'a souhaité enquêter sur ses propres pratiques, ni même sur celles de leur allié, l'Espagne, qui pourtant a organisé de très nombreux attentats sur le sol français, notamment au sein des groupes antiterroristes de libération, GAL, entre 1983 et 1987 – date d'arrivée de Pasqua à Beauvau qui a annoncé une étroite collaboration avec l'Espagne. « Les terroristes qui ont tué doivent, bien sûr faire leurs années de prison. Mais les policiers qui ont torturé doivent aussi être jugés ! » assure Aurore Martin. Si le terrorisme se définit par la transmission de la peur à des fins politiques en bande organisée, les groupes paramilitaires antiterroristes qui ont tué ne doivent-ils pas payer pour leurs crimes ? José Barrionuevo, ministre de l'Intérieur entre 1982 et 1988, coupable de malversations financières dans le but de financer les GAL, et donc responsable de la mort d'une trentaine de personnes principalement sur le sol français, a été jugé en 1998 et condamné d'abord à dix ans de prison pour sa responsabilité dans une affaire de séquestration d'un citoyen franco-espagnol, connue sous le nom d'affaire Segundo Marey. Il n'a effectué que trois mois de prison. Trois petits mois qui paraissent ridicules pour avoir séquestré un homme pendant dix jours et détourné de l'argent en vue de financer, depuis le sommet de l’État, des groupes armés responsables de trente-quatre assassinats. Trois mois ridicules surtout face aux douze ans que risquait Aurore Martin pour être apparue publiquement en tant que membre de Batasuna. Ridicules aussi face aux 3828 années de prison auxquelles avaient d'abord été condamnée Inés del Río Prada, avant d'être libérée en 2013 (après vingt-six ans de prison), le Tribunal Européen des Droits de l'Homme ayant considéré que l'utilisation postérieure à une condamnation de la doctrine Parot (en cours en Espagne depuis 2006) constituait une atteinte aux articles 5 et 7 de la Convention européenne des droits de l'Homme.


Stéphane Etchegaray, caméraman arrêté à Louhossoa,
lors de son transfert à Paris. Décembre 2016.
 Il convient, donc d'apporter un soutien les yeux ouverts à ceux qui veulent la paix. Non pas un soutien aveugle et systématique, car la lucidité doit primer. Il y a eu des attentats. Il y a eu des meurtres. Il y a eu des disparitions. Il y a eu des violences. Mais ils ont été de part et d'autre. Les États, eux, ont choisi d'accorder un non-soutien les yeux fermés. Il ne reconnaissent ni leurs propres erreurs, ni la modestie de leurs adversaires qui leur lancent un appel. Ils crachent sur la main qu'on leur tend. Ainsi, en 2013, trois parlementaires socialistes du Pays basque ont rencontré le ministre de l'Intérieur d'alors, Manuel Valls qui s'était interrogé : « Pourquoi parler de processus de paix puisqu'il n'y a pas de conflit ? » Il n'y a pas de conflit, il n'y a pas de confrontation, il n'y a pas de processus de paix. Tout cela n'existe pas. Et l'indépendantisme basque, existe-t-il ? Ou ne sont-ce là que des élucubrations proférées par des provinciaux un peu chauvins ? Le pays basque lui-même, existe-t-il ? Cela n'est pas assuré, puisque n'existent que la communauté autonome espagnole du Pays basque membre du Royaume d'Espagne et le département administratif français des Pyrénées-Atlantiques (qui lui-même contient le Pays basque et le Béarn, ennemis jurés que l'on tient en un seul bloc départemental dessiné par des gens qui visiblement n'ont pas pu saisir les oppositions culturelles, les différences fondamentales, des frontières invisibles qui les séparent). Comment donner une reconnaissance à quelque chose qui est nié dans sa valeur, dans sa richesse, dans son existence elle-même ? Comment accepter que des gens se battent pour l'obtenir ? Le pays basque, et ses sept provinces, n'a aucune existence au yeux des gouvernants, qui ne perçoivent pas la tragédie d'une disparition de la culture, du déracinement, de la mort des traditions, d'une langue qui est en train petit à petit de se perdre (on a fermé des journaux en basque, des radios, pour limiter au maximum l'exercice de la langue) – et que le nationalisme souhaiterait protéger et voir reconnus. Mais, si Valls pense qu'il n'y a pas de conflit, comment faire la paix dans une situation où l'un des belligérants nie la confrontation ?

C'est à peu près ce qu'a repris le récent (et sûrement éphémère) ministre de l'Intérieur Bruno Le Roux, qui a nié toute existence de processus de paix lors de l'interpellation de cinq personnalités à Louhossoa, chargées d'attester de la neutralisation effective d'une partie de l'arsenal d'ETA. Michel Tubiana, avocat de la Ligue des Droits de l'Homme, a même accusé le ministère « d'avoir menti sciemment et volontairement. » Parmi les détenus, une journaliste de presse locale, un caméraman chargé de filmer l'opération, mais aussi le militant écologiste non-violent Jean-Noël Etcheverry. Des gens qui n'ont jamais fait partie d'ETA et n'ont jamais soutenu d'attentats. Au contraire, ils étaient sur les lieux pour détruire des armes, il s'agissait d'une démarche non-violente, antimilitariste et pacifique. S'il n'y a pas de processus de paix, comme l'a dit Le Roux, quelle est sa responsabilité quand il met en prison des individus non-violents chargés de neutraliser des armes ? « Un nouveau coup dur porté à ETA », s'est-il félicité, comme s'il y avait une fierté particulière à tirer dans le fait de porter un coup dur à une organisation qui est elle-même en train de se démanteler. A mon sens, il y en a encore moins à tirer quand on entrave ce démantèlement.
Ces arrestations ont eu lieu bien après ma rencontre avec l'ex-figure de Batasuna, mais les récentes interpellations et les déclarations du ministre de l'Intérieur confirment donc ce que j'ai appris de mon interlocutrice. 
Au café des Pyrénées, où les commandos paramilitaires antiterroristes espagnols ont assassiné un homme lors d'un attentat en 1985, Aurore Martin prononcera même ces propos, dont on se demande si vraiment ils ont été tenus par une femme condamnée pour terrorisme quand ils pourraient sortir de la bouche d'un prix Nobel de la paix : « Si nous n'arrivons pas au processus de paix, ce sont les prochaines générations qui prendront les armes, nos enfants. On ne gagne rien avec les armes, mais nous pouvons gagner une reconnaissance, grâce à la négociation. Nous voulons la paix en pays basque. Mais, apparemment, nous sommes les seuls. »


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