jeudi 23 février 2017

Entretien avec Vincent Coussedière, philosophe politique

Vincent Coussedière est philosophe politique, auteur d'un remarqué Éloge du populisme. Il a ensuite écrit Le retour du peuple, dans lequel il s'interroge sur la signification du phénomène populiste. Après Causeur, Le Figaro Vox, Valeurs Actuelles ou encore Eléments, le Prisme l'a interrogé, à quelques jours de la parution de son troisième livre.


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Vous citez en introduction de votre seconde partie Gabriel Tarde, un des auteurs-clés de votre œuvre : « les idées que j'émets pourraient fournir, je crois des solutions nouvelles aux questions politiques ou autres qui nous divisent maintenant ». Mais quelles sont les « questions politiques » qui vous ont poussé à écrire cet ouvrage ?

Ce livre tourne au fond autour d'une question unique, qui n'est pas une question « politique », au sens de la politique partisane, mais une question archi-politique. En effet la politique est la recherche du Bien commun, elle présuppose donc l'existence d'une communauté dont le Bien est recherché. Or aujourd'hui la crise du populisme nous fait prendre conscience que c'est l'existence même de la communauté qui est en cause : existe-t-il encore quelque chose comme un peuple français dont une politique pourrait rechercher le Bien ? Et si c'est l'existence même du peuple qui est en question dans la crise actuelle comment le refonder ? Que veut dire réinstituer un peuple ? C'est effectivement à partir de Tarde que j'essaie de comprendre la crise du peuple comme crise de l' « assimilation », en retravaillant ce concept très utilisé mais jamais véritablement pensé. C'est la notion centrale chez Tarde d' « imitation », qui me permet de poser à nouveaux frais le débat sur l' « assimilation ».

Après Éloge du populisme, vous faîtes paraître Le retour du peuple, dont le thème principal est « le populisme du peuple ». Qu'est-ce donc ?

Le « populisme du peuple » est à distinguer de la démagogie de mouvements politiques dits « populistes » qui cherchent à lui donner une expression partisane. Je cherche à saisir le populisme à un niveau phénoménologique, comme la forme actuelle de l'expérience que le peuple fait de lui-même. En ce sens, je dis que le populisme est la réaction qu'un peuple oppose à sa décomposition, il s'agit du « retour du refoulé des peuples européens »… Cette réaction s'exprime sur le plan électoral par une abstention massive ou par la volatilité du vote, ou encore par l'adhésion aux partis dits « populistes »… Mais il n'est pas sûr que ces partis captent vraiment cette révolte des peuples, c'est pourquoi je dis que le populisme est « le parti des conservateurs qui n'ont pas de partis ». Que veut conserver le populisme du peuple ? Une certaine forme de sociabilité, des mœurs qui font le caractère national d'un peuple, et la capacité de s'autogouverner par un Etat souverain, c'est-à-dire indépendant.


En bon philosophe, vous redéfinissez des concepts courants mais abstraits et souvent mal compris. Selon vous, qu'est-ce que la nation, la république et le peuple ? Quels liens s'établissent entre ces trois notions ?

Commençons par la république dont j'emprunte la définition à Rousseau : « Tout gouvernement légitime est républicain (...) ». La république n'est donc pas à proprement parler un régime politique comme le sont la démocratie, l'oligarchie ou la monarchie. Il y a république lorsqu'un peuple reconnaît son gouvernement et se reconnaît dans les décisions qu'il prend. Ce gouvernement peut-être par ailleurs celui d'un seul, c'est pourquoi Rousseau dit aussi que la monarchie elle-même peut être républicaine…

On voit donc que la république renvoie à la notion de peuple, la république c'est « la chose du peuple », c'est le gouvernement tirant sa légitimité du peuple, ce qui n'implique pas forcément la démocratie, laquelle se voudrait en plus gouvernement par le peuple, ce qui est impossible et ne conviendrait qu'à un peuple de dieux selon Rousseau lui-même.

C'est donc le peuple qui produit la république, dès lors qu'il n'accepte plus simplement de subir un gouvernement, mais veut être la source de légitimité de celui-ci. Mais qu'est-ce qui amène un peuple à vouloir la république, si ce n'est qu'il fait déjà l'épreuve d'une forte unité, l'épreuve d'un partage de mœurs qui constituent sa forme nationale ? La nation précède la république, comme Rousseau le dit lui-même dans des textes que je cite dans mon ouvrage. La nation est la forme pré-politique que prend un peuple, forme façonnée par l'Histoire.

La question archi-politique porte alors sur la manière dont un peuple se construit en nation. Car le peuple est une réalité encore plus fondamentale que la nation et la république, puisqu'il est l'acteur qui produit l'une et l'autre. Or ce qui est remarquable, c'est que la philosophie politique moderne, tout en présupposant ce caractère central du peuple, le peuple instituant, renonce à le penser et le fait disparaître derrière les concepts de nation ou de république. C'est en revenant à la philosophie sociale de Tarde que je tente de repenser le peuple. Le peuple est la relation d'imitation se produisant entre générations et à l'intérieur d'une même génération, relation d'imitation qui est à la fois active et passive, et qui donne les caractères stables mais également modifiables sur la longue durée de la nation. 


Le multiculturalisme a fait de l'assimilation le symbole de l'aliénation contre laquelle il lutte. Or vous cherchez à réhabiliter le terme. Quel sens nouveau lui donnez-vous ? Et en quoi l'assimilation est-elle nécessaire aujourd'hui ?

Le multiculturalisme ne voudrait reconnaître que l'existence d'individus en absolutisant leur identité. Il critique l'assimilation comme négatrice de l'identité de l'individu. Or l'homme est un être social qui appartient toujours déjà à un peuple, même si cette relation d'appartenance est complexe et ne s'oppose pas à l'idée de liberté. L'individu, dès la naissance, s'assimile à un peuple, car la famille qui est son premier milieu social est elle-même assimilée à un peuple, ne fût-ce que par la langue… Cette notion d'assimilation est centrale pour qui veut comprendre comment se constitue un peuple, pour comprendre le fait archi-politique de la communauté. Comprendre l'assimilation à partir de la notion d'imitation de Tarde permet d'articuler déterminisme et liberté de l'individu par rapport au peuple. En effet imiter, ce n'est pas seulement être passif par rapport au modèle, c'est aussi être actif, c'est le faire sien. Imiter permettra aussi d'innover, et donc d'être libre, tout comme l'artiste imite avant de créer. L'assimilation n'est pas plus nécessaire aujourd'hui qu'autrefois, elle l'est et l'a toujours été, puisque, comprise comme assimilation imitative, elle est le « fait social élémentaire ». L'homme est un « animal social » c'est-à-dire un animal assimilateur. On ne peut échapper à l'assimilation et la véritable question est : à quoi s'assimile-t-on ? Or aujourd'hui on ne s'assimile plus à la nation française ni à ses institutions républicaines, qu' « on » soit d'ailleurs étranger fraîchement débarqué ou issu de la troisième génération de l'immigration ou de « souche ». Pourquoi ? Parce que le peuple français, seul capable de produire cette assimilation, est en voie de décomposition. Il a cessé d'être acteur de la nation et de la république, il a cessé de les produire et de les reproduire.


Vous pointez du doigt la faillite de la famille, de l'école et de l'opinion. Pourquoi est-ce un problème proprement républicain ? Et comment pourrait-on le résoudre ?

Famille, école, débat public formant l'opinion, sont des cercles dans lesquels se jouent les relations d'imitation et de transmission. C'est là qu'on assimile la forme nationale d'un peuple, sa langue, ses mœurs, sa culture et sa civilisation. Dans chacun de ces cercles, je montre que les lois qui rendent possibles l'assimilation imitative, et que Tarde nous aide à dégager, ont été subverties. L'intériorité du sujet qui imite et qui lui fait désirer le modèle a été détruite, le modèle est devenu pure extériorité, l'imitation ne va donc plus de l'intérieur vers l'extérieur. La supériorité du modèle n'est plus admirée et le sujet ne désire donc plus imiter, se posant au contraire lui-même comme digne d'imitation, ou comme inimitable. L'imitation n'est plus unilatérale mais réciproque, puisque le modèle n'a plus de supériorité reconnue et peut lui-même désirer copier son copieur…

Cette crise de l'assimilation imitative ne permet plus de produire une république laquelle suppose l'existence d'hommes libres. Or la liberté politique n'est pas un donné mais suppose d'avoir traversé un processus d'assimilation imitative qui conduit à elle. C'est le problème classique de l'éducation à la liberté que je repense à travers le processus de l'assimilation imitative. Résoudre le problème de l'assimilation suppose de rétablir ses conditions de possibilités, dans chaque cercle qui l'assure, et de rétablir sa finalité qui est de déboucher sur la liberté politique.


Vous opposez nation identitaire et nation civique. Quelle distinction opérez-vous ? Et quelle troisième voie proposez-vous ?

Le nationalisme identitaire croit que la nation est un pur héritage et le nationalisme civique croit que la nation est une pure liberté. Le nationalisme républicain que je propose est l'articulation de l'héritage et de la liberté. Or c'est en réalité un peuple politique vivant qui est seul capable de produire cette synthèse de l'héritage et de la liberté. Un peuple vivant et actif n'est pas un peuple qui passe son temps à se lamenter sur la perte de son identité, ni non plus à s'extasier sur le modèle que constitueraient les autres peuples. Il est un rapport entre générations, dans lequel les unes imitent celles qui précèdent, mais innovent aussi par rapport aux défis du présent, et sont capables de fournir des modèles pour les générations futures.


En quoi la liberté est-elle la singularité de la république française par excellence ?

Je cherche a faire redécouvrir une tradition de liberté républicaine cachée, car recouverte dès l'origine par le libéralisme. La liberté républicaine n'est pas la liberté libérale, elle est une liberté politique et non une liberté d'être soi. Elle est française parce qu'elle suppose une expérience préalable de la nation particulièrement poussée, qui a produit entre les hommes et les femmes une forme d'amitié politique, rendant plus chère à leurs yeux l'aventure collective que l'aventure individuelle. C'est pourquoi la liberté est bornée par l'égalité et la fraternité. Il s'agit d'une liberté qui n'a de sens que par et pour les autres...


A vous lire les mœurs dont vous pointez l'importance dans le contrat social chez Rousseau sont ce dont le grand législateur s'occupe en secret. Mais quelles sont, dans ce cas, les mœurs proprement françaises ? Et quelle place joue la religion dans la composition de ces mœurs ?

Dire ce que sont les mœurs françaises en quelques lignes est une impossibilité ! Il faut en faire l'expérience. Elles n'existent que par la transmission qui en est faite. Seuls l'art et la littérature peuvent sans doute les représenter. On peut citer Wittgenstein : « Ce dont on ne peut parler il faut le taire. L'élément mystique existe, il se montre. » Et du coup mieux comprendre Péguy : « Tout commence en mystique et finit en politique. ». La « mystique » dont parle Péguy, ce sont les mœurs qui sont toujours déjà là, et dont on ne dispose pas, mais que nous pouvons imiter et redécouvrir dans un mélange d'activité et de passivité. Il faut inverser le rapport entre mœurs et religion, ce n'est pas la religion qui détermine les mœurs en France, mais les mœurs qui donnent une certaine place à la religion. J'essaie de montrer que nous n'avons pas les mœurs de notre religion mais que nous avons la « religion » de nos mœurs...

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