lundi 6 mars 2017

Kerviel, ou les enseignements d'une trajectoire éclair dans le monde de la finance




Jérôme Kerviel. Synonyme de malaise à la Société générale, accent de polémique dans les médias, le procès du trader qui a fait perdre 4,8 milliards d’euros à la banque française dure toujours.
L’Affaire Kerviel a déchaîné les passions et posé de graves questions de responsabilité quand la banque a découvert le gouffre financier ouvert par le trader en 2008. Neuf ans après ce scandale financier, le personnage de Kerviel fascine toujours.
Affaire encore présente dans les mémoires, fait divers ahurissant, procès épineux : Christophe Barratier – réalisateur des Choristes – a utilisé tout cela dans un long-métrage riche en enseignements, restituant le quotidien des dieux de l’argent qui œuvrent sans relâche dans les salles de trading pour faire fonctionner les rouages de l’économie mondiale.

Le temps du film, on fait l’expérience de la spirale du jeu dans laquelle l’homme est entraîné ; on subit avec lui l’attrait irrésistible du gain, en assistant en même temps au basculement d’un être – chute annoncée d’un géant de carton.
Plongez avec moi dans ce film dont la justesse questionne les enjeux actuels du capitalisme.


Responsabilité partagée

Barratier reconstitue l’affaire sans inculper l’un ou l’autre parti : en se contentant de montrer, il souligne la part de responsabilité de chacun et ne tranche pas une question juridiquement très débattue.
Kerviel perçoit les dangers de ce qu’il est en train de faire – risquer plus pour gagner plus. Il aurait pu s’arrêter là : dès lors qu’il continue, sa responsabilité est en jeu. Au contraire, il choisit de retenter sa chance pour atteindre le milliard.

Illusion de toute puissance : en entendant « tu es un dieu », « tu es tout puissant », « tu es une machine à gagner », celui qui a gravi les échelons à une vitesse record semble perdre la tête. Jérôme n’a pas même le désir d’employer l’argent « mis sous le carpet » : l’orgueil réside dans le gain, pas dans la dépense. La pente est glissante, mais il veut aller toujours plus loin pour prouver aux autres – et se prouver à lui-même – qu’il en est capable. Il jongle avec les milliards et fait ainsi de son métier un défi sportif auquel il se mesure, en toute inconscience, comme une machine qui s’emballe : un fou que l’on n’arrête plus.

En contrepoint, le film dresse aussi l’impunité de sa société. Car c’est aussi un employé qui nous est présenté : enfermé dans son rôle de gagnant, condamné à gagner, poussé au profit. Les supérieurs savent, et on ferme les yeux. La banque a les mains sales, mais rejette le monstre qu’elle a créé. Elle expose psychologiquement mais n’est pas en mesure de soutenir l’homme perdu par son métier. Quand le gouffre est découvert, il est trop tard.

Nous aurions tous pu faire cette folie

Le regard du cinéaste met en valeur une personnalité caractérisée par une sorte d’immaturité. En même temps, il montre la minceur de la frontière entre folie du jeu et simple envie de gagner, car il nous semble soudain que nous pourrions tous, tous, être à la place de Jérôme. Nous aurions tous pu faire cette folie.
Arthur Dupont dans le rôle de Jérôme Kerviel
L’affaire Kerviel interroge notre relation à l’argent et au travail ; elle montre que derrière l’argent peut se trouver le vide, rongeant peu à peu notre vie.
Là est bien le problème de Kerviel, et certainement aussi celui de ses congénères, car ils n’ont que l’argent. Le trader est prisonnier de la logique de gain qu’il a voulu expérimenter, et devient au fil du film de plus en plus asservi à l’argent à cause du risque.

L’anecdote recèle donc une vraie profondeur psychologique : on l’aura compris, le rapport à l’argent y prend la forme d’un rapport au risque, cultivé par un milieu dans lequel l’excès constitue la norme – journées passées à courir sans manger ou presque, soirées arrosées, paris lancés constamment, atmosphère de surenchère permanente. Paradoxalement, ce poste d’action nécessite une incroyable gestion du risque et une grande maitrise de soi, dans la mesure où l’on est responsable d’un argent qui fonde le système financier mondial. Si l’édifice s’écroule, la structure sociale s’effondre ; pire, ce sont des vies humaines qui sont en danger.

La fascination commune à l’égard de cet homme qui s’est littéralement noyé dans l’argent s’explique parce qu’il représente à lui seul tous nos excès – excès dans les sommes engagées, excès du risque, excès de travail, excès d’une vie qui s’apparente à une course folle. Pourquoi ? Pour rien : du vide, un argent auquel il n’a d’ailleurs jamais touché. Ce rien, c’est l’écran noir de l’ordinateur désaffecté de Jérôme. Dernière image du film.

Le capitalisme contre l’homme

Le film met à nu une structure financière qui fonde nos sociétés et qui, pourtant, est en décalage par rapport au temps de l’homme. On le voit lorsque Kerviel décroche le jackpot le jour des attentats terroristes dans le métro de Londres. Les uns meurent, l’autre empoche l’argent. Les lois du marché sont inhumaines ; c’est la règle impitoyable de la finance.

C’est donc notre rapport au capitalisme qu’il me semble important d’interroger.
Lorsqu’il va contre l’homme, lorsqu’il élève l’argent comme but absolu, le système se dérègle.
De même, une vie devient une spirale intenable lorsqu’elle adopte l’argent pour unique centre de gravité.
De même, la structure d’une civilisation s’effondre si sa finalité est seulement financière.

On comprend, à la lumière de cette affaire, à quel point il est urgent de se soucier de cette question financière pour orienter nos efforts sur le plan politique.
Bien que très au fait des besoins économiques de la France, un Emmanuel Macron n’a pas de vision globale de la société. Sa candidature est le miroir d’un corps social réduit à ses rapports économiques.


Donner à un pays la seule profondeur de l’argent, c’est le rendre démuni, et même fou.

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