dimanche 30 avril 2017

Le catholicisme et le Front national sont-ils incompatibles ?

Le but de mon propos n’est nullement d’identifier le catholicisme et le Front national. Ce serait absurde dans la mesure où le premier est une religion, quand le second est un parti politique. Nul raison donc de défendre une théocratie, un régime politique religieux puisque depuis le « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu » (Lc 22, 25), l’ordre temporel et l’ordre spirituel sont nettement séparés dans la doctrine chrétienne. A l’inverse, certains demanderont de quel droit l’Église s’immisce dans la vie politique ; ne devrait-elle pas se cantonner à son « domaine de compétence », à savoir la religion ? Jean Madiran répond simplement que « toute activité volontaire est soumise à la morale, toute activité politique volontaire est soumise à la morale politique, et les évêques sont parfaitement dans leur rôle lorsque, dans toute l’étendue de la morale politique, ils jugent, approuvent, réprouvent les actes et les idées ». Comme chaque citoyen, l’Église peut donner son opinion sur l’action politique – en l’occurrence, une opinion fondée sur deux millénaires de réflexions anthropologiques et morales.

Non, l’objet de ce papier est de répondre à cette question : y a-t-il une incompatibilité fondamentale entre l’enseignement de l’Église et le programme du Front national ? Ou plus directement : peut-on être catholique et voter Front national ?


mardi 25 avril 2017

L&P #5 : Asservir par la dette



Constat d’origine : « l’argent ne tient jamais sa valeur de lui-même. Il est un signe, un symbole : il prend la place de ce qu’il figure, remplace par une image factice une valeur très abstraite. Il n’a donc pas pour finalité d’être gardé, ne sert à rien par lui-même. Il n’a de sens que pour être échangé, écoulé ». Dès lors, il devient possible de jouer avec, de le manipuler dans un monde virtuel sans en être directement responsable. Ce que Jean-Clet Martin, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, dénonce c’est que « la numérisation des transactions nous conduit aujourd’hui à penser en effet qu’il n’y a plus de matière financière, aucun matérialisme dans le cours actuel des valeurs ». Créer de la monnaie - au sens de liquidité - n’a jamais été aussi facile, aussi rapide : il suffit d’emprunter. Mais qui dit emprunt, dit dette. Et la dette, sous un angle plus philosophique qu’économique, est selon l’auteur une nouvelle forme d’aliénation. 



« Le système mondial de la finance joue d’une morale qui n’est pas strictement économique. Elle comporte un ingrédient théologique, redevable d’une croyance en un paradis immatériel qui n’est d’aucun lieu. Elle est oecuménique et prétend que tout se délocalise au nom d’un dieu qui n’est plus seulement celui de la monnaie ». La critique de Jean-Clet Martin est en fait beaucoup plus générale. La dette n’est que la forme matérielle et institutionnalisée d’un système idéologique qui ne l’est pas et qui se répand en séduisant les individus et leurs gouvernements. L’argent, « nous ne savons plus à quoi il est destiné si ce n’est peut-être à la promotion des intérêts particuliers, à l’exacerbation des désirs vains et des plaisirs sans fin ». Ce système est celui du capitalisme qui selon l’auteur, de la Révolution française de 1789 à la révolution libérale silencieuse de la fin des années 1980, n’a cessé de prendre de l’ampleur et de gagner en légitimité. Industrialisation, mondialisation, délocalisation, libéralisation, numérisation : autant de mutations qui ont précipité la sortie « de l’ère de la matière, du matérialisme, pour entrer dans celle de la dématérialisation ». Ce que Jean-Clet Martin défend - et ce qu’il faut sans doute lui reprocher -, c’est une relecture, parfois maladroite, de Marx dans une société qui a trop évolué pour que les analyses de l’auteur du Capital se vérifient encore.

Là où l’auteur a profondément raison en revanche, c’est lorsqu’il s’interroge sur la nature de l’individu dans ce nouveau monde immatériel et commercial. « Une production de « soi » comme marchandise et des marchandises comme « soi » dont l’assujettissement prend une forme anonyme, impossible à déceler en raison d’un traitement informatique, en raison d’une dématérialisation des adresses, des réseaux. Il en va donc comme si le sujet moderne se muait en un listing, en un historique qui le fait dégénérer en simple produit ». La marchandisation n’a plus de limites, le marché plus de frontières. Sans caricatures et sans prôner un collectivisme dangereux, il convient de reconnaître les limites du libéralisme pour lequel nos économies et sociétés occidentales en général ont opté depuis plusieurs décennies. « Les modes de production immatériels qui caractérisent le système métaphysique de la finance se placent dans des formes de richesse que la matière ne saura trop satisfaire. Ce sont des formes du désir qui sont trop délocalisées, hors des frontières du réel, des possibilités et des intérêts que la vie réclame pour sa perpétuation ». Ce n’est pas « asservir par la dette » le titre que Jean-Clet Martin aurait du donner à cet essai. C’est « asservir par la liberté ».



Jean-Clet Martin, Asservir par la dette, 119p., 12,00€, Max Milo.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.

















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

jeudi 20 avril 2017

VP #4 : Macron, ou le syndrome Flaubert

Sarkozy et Hollande avaient au moins la décence de faire semblant de tenir aux traditions politiques françaises. Le premier s’était fait élire sur la défense de l’identité nationale, menacée par la mondialisation et l’immigration ; le second sur la lutte contre la finance et la mondialisation financière. Bien sûr, l’illusion n’avait pas fait long feu et, avec l’un comme avec l’autre, la France fut logée à la même enseigne : celle de liquidation du peuple et de la nation, celle de la poursuite résolue des politiques économiques libérales, celle de la libéralisation-dissolution des mœurs et de la perte du commun. Emmanuel Macron, lui, ne renie en rien cet héritage libéral-libertaire, celui que poursuit avec d’infimes variations les « partis dynastiques », au moins depuis Mitterrand.

Son « ni gauche, ni droite » invite à dépasser un clivage droite/gauche qui n’existe déjà plus depuis longtemps. A cet égard, un passage de son discours à Lyon est à premier abord fort étonnant : « Je ne vous dis pas que la gauche et la droite cela ne signifie plus rien, que cela n’existe plus, ou que c’est la même chose, mais ces clivages dans les moments historiques, sont-ils indépassables ? Pour s’émouvoir aux grands discours sur l'Europe de François Mitterrand quelques semaines avant sa mort, fallait-il être de gauche ? Pour éprouver de la fierté lors du discours de Jacques Chirac au Vel d'Hiv fallait-il être de droite ? ». En trois phrases, il résume parfaitement la double trahison des élites politiques françaises. Le discours de Mitterrand marquait l’abdication de la souveraineté populaire, c’est-à-dire la trahison du peuple ; celui de Chirac signifiait le commencement de la repentance historique officielle, mouvement qui ne pouvait aboutir qu’à la haine de la France, de son identité et de son histoire, c’est-à-dire la trahison de la nation.


Dans le nouveau clivage entre le peuple et les élites, apparu de façon inattendue à l’occasion du référendum britannique et de l’élection américaine, Macron se situe incontestablement du côté des secondes. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder les idéologues l’ayant rallié, d’Alain Minc à Jacques Attali en passant par Gaspard Koenig, qui déclarait dans Elle (sic) « la vision du pays que théorise Emmanuel Macron dans son livre Révolution correspond à notre époque et présente de nombreux points d’entente avec ma pensée ». Si l’ex-banquier est si compatible avec ses théoriciens du nomadisme, du mondialisme et du libéralisme libertaire, c’est parce qu’il partage avec eux un trait fort répandu parmi l’hyperbourgeoisie mondialisée : le « syndrome Flaubert ».

Plus connu pour être un grand romancier, Flaubert n’en est pas moins un détracteur acharné du peuple. Sa correspondance fourmille de remarques volontiers « prolophobe », telles que « Que le peuple est stupide ! C’est une éternelle race d’esclaves qui ne peut vivre sans bât ni sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattons encore encore, mais pour notre idéal sacré. Qu’il crève donc de faim et de froid. » (Lettre à Louis Ménard du 30 avril 1848) ou encore, après la Commune, « Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats » (Lettre à George Sand d’octobre 1871). Cette haine du peuple se retrouve, certes de manière moins explicite, chez Macron.

A défaut de connaître précisément son programme – il est vrai qu’exposer clairement ses mesures sur un plateau télé est tellement moins sympathique que d’enchaîner les lieux communs et les banalités dans des salles complètement acquises et sous le charme –, on ne peut juger le personnage et sa vision du monde que sur ses prises de parole. Dans son discours à Lyon, il structure son propos autour de la devise de la France. Sachant que la sécurité et l’identité sont deux préoccupations majeures des Français, il définit d’abord la liberté par la sécurité, puis par la liberté de conscience, visant par là – mais sans le nommer, il ne faudrait pas stigmatiser – l’islam. Puis, il glisse vers l’économie, son domaine de prédilection, chantant en bon libéral « la liberté au travail, l’esprit d’initiative, l’innovation. La liberté, elle est toujours trahie lorsqu’on multiplie des normes, lorsqu’on empêche de réussir, de s’élever dans la société, par le travail, lorsqu’on empêche d’innover, d’inventer, de créer, pour des raisons obscures. Nous sommes, nous serons, les défenseurs du travail ». On commence à rentrer au cœur de la pensée macronienne, au sein de laquelle la question du travail tient une place majeure. Dans Révolution, il écrit : « Nous devons donner à chacun un travail, et à chaque travail une rémunération digne et des perspectives » et encore : « Je veux une France efficace, juste, entreprenante, où chacun choisit sa vie et vit de son travail ». Autrement dit, l’homme ne se définit que par son travail, par sa place dans le processus de production. On nage en plein économisme. Mais cette importance accordée au travail est aussi perceptible dans un passage quasi-surréaliste du discours de Lyon : « Nous sommes, nous sommes des semblables parce que rien, rien ne me désignait pour être là, aujourd’hui, parmi vous. Ma présence, je vous la dois. Je la dois à votre ferveur, à votre envie d’avancer et de ne rien céder. Je la dois au travail, à l’école, à la chance et à l’amour des miens. Je la dois à cette volonté de ne pas se soumettre, d’aimer la liberté et l’universel, de s’indigner, de ne pas accepter un ordre établi, de vouloir, à chaque instant, changer les règles, si ce ne sont pas les bonnes. » On ne comprend pas très bien : doit-il sa présence aux militants venus l’acclamer ou à lui-même ? Il semble bien que la seconde option soit la bonne, au vu d’une autre citation extraite de Révolution à propos de son arrivée au lycée Henri-IV en Terminale : « C’était pour moi la plus belle des aventures. Je venais habiter des lieux qui n’existent que dans les romans, j’empruntais les chemins des personnages de Flaubert [sic], d’Hugo [re-sic]. J’étais porté par l’ambition dévorante des jeunes loups de Balzac ». Une ambition qui se verra clairement lors de la fin de son meeting à Paris lorsqu’il apparaît, vociférant et carnassier, dans une séquence qui ne va pas sans rappeler les discours d’Hynkel dans Le Dictateur de Chaplin – avec d’ailleurs le même effet comique. Voyez plutôt :



En somme, la liberté pour Macron, c’est celle de réussir. Pas de quartier pour les autres. Même la séquence sur le second terme de la devise nationale ne parvient pas à nous enlever ce profond sentiment de malaise devant un personnage si arrogant si dédaigneux : « L’égalité que je veux, c’est une égalité face aux droits et aux devoirs, c’est celle qui fait fi des grades, des statuts, de la hiérarchie, c’est celle qui consiste à redonner à chacun toutes les chances pour réussir, à toutes les étapes de la vie, d’où qu’on vienne. » Pour Macron comme pour beaucoup de libéraux, l’égalité, c’est l’égalité des chances. Outre l’impossibilité qu’il y a à l’assurer totalement, elle ne laisse aucune place pour les perdants, les exclus, les nécessiteux. 

Et la fraternité ? A défaut d’égalité, Macron ne propose-t-il pas au moins une solidarité, une communauté ? A Lyon, il disait : « Alors, mes amis, quand nous aurons mené ce combat, nous n’aurons pas fini. Nous n’aurons pas fini, parce que nous ne sommes pas un pays fait d’individus, parce que nous sommes un peuple. Parce que quelque chose nous unit plus profondément dans un projet commun, parce que notre peuple français, il est uni par une institution invisible dont nous devons retrouver le sel, c’est la fraternité. La fraternité, elle n’est jamais donnée, elle est toujours à construire, toujours à préserver, toujours à renouveler. La fraternité, c’est ce que nous avons en commun, c’est ce qui nous tient ensemble, et ce que nous avons à défendre. » Le passage est tout bonnement extraordinaire : il parle d’un concept – la fraternité – sans jamais la définir ou au moins en dessiner les contours, en préciser les modalités, mais en enchaînant les lieux communs. N’importe quel autre concept politique pourrait remplacer « fraternité », essayez avec « paix », « justice » ou « liberté ». Cette absence complète de définition ne peut qu’étonner chez un homme qui se vante d’avoir été l’assistant du philosophe Paul Ricœur. 
Il poursuit : « La fraternité, c’est aussi ce qui nous fait, ce qui nous tient. C’est notre culture. Ce sont nos valeurs, notre langue, nos références communes, nos émotions partagées […] il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France, elle est diverse, elle est multiple ».

Il a osé.

Sa femme est professeur de français, mais il parvient tout de même, sans difficulté aucune, à nier l’existence d’une culture française – négation qui prépare sans aucun doute sa réécriture de l’Histoire et de la colonisation, qui devient rien de moins qu’« crime contre l’humanité ». A moins qu’elle n’ait un emploi fictif, on imagine bien que sa femme enseigne la littérature française. Et que peut bien signifier la substitution qu’il opère d’une culture géographiquement située ? Pour ne donner qu’un exemple, Les Châtiments que Hugo écrit en exil est-il donc exclu par les critères d’évaluation culturelle macroniens ? Que la culture française soit diverse, qu’elle ait été enrichie progressivement par des influences étrangères, c’est évident. Mais en refusant de parler de culture française, Macron se prosterne devant l’autel multiculturaliste. Louis Manaranche, dans Le Figaro Vox, remarque qu’avec cette phrase survient « la cohérence d'une vision. Celle d'un monde ouvert qui nous oblige à l'adaptation constante, à la fluidité économique, sociale mais aussi culturelle. Il s'agit en somme d'une foi profonde dans la globalisation qui nous contraint à nous mettre «en marche» ou à nous éteindre lentement mais sûrement. Appartenir à une patrie, penser une frontière, définir une culture commune ne peuvent être que des freins pour avancer dans le XXIe siècle qui semble chez M. Macron doté d'une intelligence et d'une volonté propres. »

Sa pleine adhésion aux thèses libérales d’un sens de l’Histoire (que j'ai critiquées dans La fin de la Fin de l'Histoire), dont la mondialisation bonne et inéluctable – bonne car inéluctable – serait l’expression contemporaine, se trouve confirmée par un point essentiel de sa pensée politique, qu’il martèle pour tâcher d’y rallier des Français encore méfiants : l’européisme. Il continue ainsi sa tirade sur la fraternité : « Notre combat pour la fraternité, enfin, ce sera notre combat pour l'Europe. [Fidèles à l’Europe], nous le serons totalement, mes amis, parce que c’est notre fraternité, notre histoire, notre volonté, parce que l'Europe a été créée pour la paix, pour la prospérité, et pour le progrès. » Ce faisant, il fait preuve d’autant d’aveuglement que ses congénères européistes qui refusent de voir dans les votes eurosceptiques le refus du projet européen tel qu’il a été mené jusqu'aujourd'hui : dépossession des États-nations de leur souveraineté, suppression des frontières nationales, instauration d’une monnaie inadéquate, avalanche de normes et de réglementations dictés pour l’intérêt particulier de quelques lobbies et non pour l’intérêt général des citoyens de l’Union. Mais après tout, peut-être qu’en digne héritier de Flaubert, Macron ne s’abaisse pas à écouter les protestations incessantes des peuples européens et pense comme l’inénarrable Jean-Claude Junker qu’il « ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » (Le Figaro, 29 janvier 2015).

En s’adressant ainsi aux Français, dans un discours qui promet la nouveauté sans rien changer, Macron fait le pari de l’optimisme. A contre-courant des discours déclinistes – lesquels permettant, il est vrai, de se faire élire confortablement pour ensuite diriger comme avant –, il mêle dans ses propos messianisme (« Je veux réconcilier la France avec le monde, réconcilier la liberté avec l’égalité, réconcilier nos histoires, les unes et les autres qui trop longtemps se sont divisées, pour créer un avenir collectif, pour retrouver le progrès qui nous unit. ») et espérance (« Alors, ce soir, mes amis, nous leur répondons ensemble, à ceux qui ne croient plus rien, aux cyniques, aux défaitistes, aux déclinistes qui les entourent, nous leur disons : le meilleur est devant nous, le meilleur est à nous ! »). Mais c’est une espérance toute circonscrite, réservée à une catégorie spécifique bien précise : les classes moyennes et supérieures, grosso modo les gagnants de la mondialisation, la « Nouvelle Classe », selon l’expression de Paul Piccone.

Libéral intégral, malgré sa volonté de le masquer par quelques touches sociales, que font pourtant mentir son passage à Bercy, il représente le dernier espoir du « Système ». Après ce que nous avons vu sur ses conceptions hasardeuses de l’égalité et de la fraternité, finalement écrasées par la liberté de travailler, son leitmotiv, on voit mal comment on peut encore le considérer comme un candidat hors-système. Certes, il a rompu assez tôt et avec habileté avec le Parti socialiste, se présentant dans un mouvement entièrement nouveau, qui peut paraître rompre avec la classe politique traditionnelle désavouée par des « quinquennats pour rien » à répétition. Il faut lui accorder que c’est une prouesse électorale certaine, qui le place immédiatement aux côtés des grands politico-politiciens, Mitterrand et Chirac. Mais l’aurait-il réussi s’il n’avait pas été soutenu par tant de membres du « système » ? Un véritable candidat hors-système aurait-il une telle exposition médiatique ? Régis de Castelneau dans son article "Le système Macron est en marche" écrit : « Inutile de revenir en détail sur la propagande furieuse dont il a bénéficié dans tous les médias nationaux, cela relève plus que de l’évidence. On nous a fabriqué à partir de rien une fausse vedette, à la culture et à l’intelligence soi-disant supérieures, qui fut pourtant un très médiocre ministre, et jusqu’à présent n’a rien produit de notable sur le plan intellectuel. Qu’a-t-il écrit ou dit d’intéressant depuis qu’il est sorti de l’ENA ? Qualificatif que ne méritent ni le triste « livre » intitulé sans peur du ridicule, Révolution (!), ni les enfilages de banalités que sont ses discours. Lesquels commencent d’ailleurs de plus en plus à ressembler à des sketches. Non, Emmanuel Macron n’est là que parce qu’il sert de roue de secours à un système aux abois, qui rassemble des grands intérêts économiques et financiers, auxquels se joignent tous ces serviteurs de l’oligarchie qui profitent depuis des années d’un capital financier et symbolique qu’ils souhaitent à tout prix conserver. Il y a là quelques grands industriels mais surtout des banquiers, des politiciens de la fausse gauche qui appréhendent les conséquences de la catastrophe Hollande, des hauts fonctionnaires sans morale, une caste médiatique qui ne veut rien lâcher, et la petite collection d’imposteurs baby-boomers qui nous pourrissent la vie depuis près de cinquante ans. Ce n’est pas un hasard si la troupe des insupportables, Kouchner, Cohn-Bendit, Minc, Attali, BHL, Bergé se sont précipités au soutien du Justin Bieber de la politique, le chéquier probablement ouvert pour ceux qui en ont les moyens. »


Résolument du côté de la « France d’en-haut », selon la formule du géographe Christophe Guilluy, et promoteur assumé et conséquent du libéralisme libertaire, le phénomène Macron nous donne l’occasion d’une confrontation réelle entre patriotes et mondialistes, entre souverainistes et européistes, entre identitaires et diversitaires, entre conservateurs et progressistes. Jamais au XXIème siècle une élection présidentielle française n’a été aussi ouverte. Pourquoi ? Parce que le « bloc libéral » n’a jamais été aussi proche de la perte du pouvoir qu’il a subtilisé depuis des décennies. A force de gouverner sans le peuple, à force même de vouloir le faire disparaître, lui et sa « common decency », conservatisme scandaleux aux élites mondialistes diversitaires, les élites libérales ont fait naître un ressentiment légitime chez les classes populaires, le « populisme ». Populisme contre élitisme, tel est le clivage fondamental des prochaines élections.


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mercredi 19 avril 2017

L&P #4 : Lettre à nos petits enfants



« Je m’attends au plus grand changement qui se soit jamais produit » écrit le célèbre économiste John Maynard Keynes en 1930. La réédition de cette lettre visionnaire rédigée au lendemain d’une crise mondiale de grande ampleur, celle de 1929, illustre une fois de plus le génie de l’économiste britannique à qui la science économique doit beaucoup. Sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie a été durant longtemps l’ouvrage de référence des gouvernements des pays occidentaux, prônant notamment l’intervention de l’Etat-providence et des politiques de relance dont il est chargé en période de crise.

Ici l’enjeu n’est pas, pour l’économiste, de comprendre les faits du réel mais de deviner l’avenir qui se dessine. Et au moment où il écrit, le futur semble se résumer à la reconstruction du monde que la crise a détruit. Il fait pourtant preuve d’optimisme en écrivant dès les premières lignes : « Je veux m’affranchir des perspectives limitées pour m’envoler vers l’avenir. Quel sera le niveau de vie dans cent ans ? A quoi pouvons-nous raisonnablement nous attendre ? Qu’est-ce qui sera économiquement possible à nos petits-enfants ? ».

Keynes affirme d’abord que depuis « les temps les plus reculés » nos sociétés n’ont pas connu de « changements de très grande ampleur », de progrès radicaux ou de ruptures, notamment parce que « la rapidité même de ces changements nous blesse et crée des problèmes difficiles à résoudre ». Néanmoins, au moment où Keynes écrit, il prend conscience que « l’humanité est en train de résoudre son problème économique ». « Je prédis que, dans les pays de progrès, le niveau de vie dans cent ans sera de quatre à huit fois celui d’aujourd’hui ». L’intuition est géniale, puisqu’avant même le début du XXIè siècle le revenu des habitants des grands pays développés avait dépassé plus de quatre fois son niveau en 1930. Mais Keynes ne se contente pas d’annoncer la fin du « problème de la rareté », problème qui est à l’origine même de la naissance de l’économie. Il décide de mener une réflexion sur la place du capitalisme dans les sociétés futures.



Si le problème de la rareté est résolu, quel rôle donner au capitalisme - et à l’économie en général ? D’ailleurs, en a-t-elle encore un ? En résolvant définitivement le problème de la rareté, la société risque d’entrer dans une errance, une « dépression nerveuse générale » que Keynes redoute. L’économiste se trompe cependant lorsqu’il prédit presque la fin du travail et le début d’une société de loisirs. En effet, si le pouvoir d’achat s’est accru conformément à ses prévisions, il n’a pas précipité le déclin du capitalisme : en fait, il l’a même renforcé. L’augmentation des revenus a provoqué un accroissement de la consommation, consommation plus diversifiée à laquelle le capitalisme a fait face en diversifiant, à son tour, sa production et en imposant même de nouveaux besoins. Et c’est ici que Keynes est visionnaire. 

Le capitalisme a su, pour Keynes, entretenir l’écart entre « ce qui est désiré et ce qui est possédé ». C’est le profit que le capitalisme recherche : la satisfaction des besoins des consommateurs n’est qu’un instrument au service de ce but ultime. Dès lors, il est nécessaire que, dans leur manière de penser, les sociétés modernes qu’il imagine dépassent le simple angle économique. Il s’agit donc de « revenir aux principes les plus sûrs de la religion et de la vertu traditionnelles : la cupidité est un vice ; l’usure est un délit ; l’amour de l’argent est exécrable ; sur la voie de la vertu et de la sagesse, les plus sincères sont ceux qui pensent le moins au lendemain ». La messe est dite. Le plus surprenant, ce n’est pas ce que Keynes dit : c’est justement que ce soit lui qui le dise. L’économiste comprend que sa science ne se suffit pas à elle-même. « Nous allons donner la priorité aux fins sur les moyens. Préférer le bon à l’utile. » Et Keynes de conclure : « ne surestimons pas l’importance du problème économique ! ». Ces paroles sont toujours vraies, moins d’un siècle plus tard. Il est plus que temps de redécouvrir l’un des plus grands auteurs de la science économique. « Dans un sens nous sommes désormais tous keynésiens, dans un sens plus personne ne l’est » disait Friedman. Il faut répondre à cette lettre de Keynes. Car répondre à Keynes, c’est répondre au passé. C’est écrire l’avenir. 



J.M.Keynes, Lettre à nos petits-enfants, 55 p., 7,00€, Les liens qui libèrent.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.

















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

lundi 17 avril 2017

Oraison funèbre d'un quinquennat funeste

  

   
    Monsieur le Président de la République, vous contemplez béatement l’image que vous vous êtes forgée, dans votre esprit seulement, et que vous tentez d’imposer à la France. Celle d’un homme fier, droit, debout face au populisme et à la crasse d’un monde politique lamentable. Je ne suis pas sûr que les « sans-dents » écoutent vos précieux conseils, mais tout de même…


samedi 15 avril 2017

IP #3 - Comment ? Comment ? Comment ?




Comment répondre simultanément aux deux rendez-vous auxquels nous convie la « quotidienneté ambiante » (Jankélévitch) de cette invraisemblable campagne – suivre, sans rater le coche, l'enchevêtrement des informations à une cadence effrénée, et avoir le recul nécessaire pour y voir clair ?

Comment combattre implacablement une société de la post-vérité, tout en posant ses distances face aux hérauts autoproclamés du vrai et du bien ? Comment se battre contre une société du mensonge si la société de la transparence se transforme en société du lynchage ?Comment mener de front la lutte pour une société plus juste et plus vraie ; et la bataille contre une exigence de transparence qui vire à la dictature de la limpidité ? Comment lutter contre un système où l'opacité cache la malveillance tout en revendiquant le droit des gens à ne pas vivre dans une cage de verre ?
Comment critiquer à la fois l'affairisme pathologique du clan Sarkozy tout en remettant en doute la partialité des juges qui s'occupent desdites affaires ? Comment respecter l'autorité des juges tout en se riant des justiciers ? Comment reconnaître le besoin où nous sommes d'enquêteurs tout en contestant la toute-puissance des inquisiteurs ? Comment faire la distinction entre questionner un homme et le mettre à la question ?

Comment respecter le rôle et la parole de la jeunesse tout en évitant le ridicule du jeunisme intempestif ? Comment reconnaître une certaine légitimité aux banlieusards manifestant contre les violences policières tout en demeurant intransigeant face aux agressions commises dans la rue et contre l'école – et contre les professeurs ? Comment prendre en considération le désespoir d'une certaine part, défavorisée, de la jeunesse – tout en ne tolérant pas les prétextes au saccage, aux violences de toutes sortes, lors des récents incidents du lycée Suger ou, précédemment, lors des mouvements contestataires contre la Loi Travail ? Comment considérer avec sérieux la question de l'écologie et du développement durable ; sans tolérer ni les élucubrations grotesques des écolos de bureau (dont on se demande à quand remonte la dernière fois qu'ils ont vu une vache hors salon de l'Agriculture), ni la récupération indécente du drame de Sivens, ni l'occupation illégitime de Notre-Dame-des-Landes ? Comment prêter attention à la question migratoire, comment penser à une gestion convenable et stable des flux de réfugiés et migrants, comment concevoir avec discernement les failles éventuelles de l'espace Schengen – tout en ne comprenant ni l'insondable lenteur du gouvernement à démanteler les camps, les bidonvilles, la « jungle », à Sangatte et à Calais, ni d'autre part l'obligation où s'est senti le Chef de l'Etat d'une allocution officielle après que deux ou trois syndicats lycéens sont descendus dans la rue pour soutenir Leonarda ? Comment allier les velléités du cœur à l'intelligence du pragmatisme ?

Comment mener avec rigueur le combat antiraciste tout en pointant du doigt la complaisance criminelle de la presse bourgeoise-bohème envers les tweets insupportables du petit chouchou bondy-blogueur de France Inter Mehdi Meklat ? Comment accepter cette tolérance ahurissante envers cette misogynie, cette homophobie, cet antisémitisme, de la part de féministes revendiqués, de gay-friendly assumés, d'antiracistes invétérés ? Comment, dans ce pays où l'on s'émeut si vite, où l'on est si rapidement affecté, où il n'y a plus de problèmes à résoudre mais seulement des scandales dont on s'indigne, selon la désormais mythique exhortation hesselienne, a-t-on pu porter aux nues un homme qui a appelé à égorger Marine Le Pen, a demandé à Hitler d'assassiner les juifs présents lors des Césars, voulait faire de Natacha Polony « son mouton de l'Aïd » ? Comment comprendre pourquoi Eric Zemmour peut être poursuivi pour apologie du terrorisme, mais pas ce même Meklat qui a pourtant écrit : « Ben Laden me manque » ?

Comment concevoir la légitimité d'un pouvoir médiatique dont l'influence est telle que le Premier Ministre, Bérégovoy, aille jusqu'à se loger une balle dans le crâne parce qu'un prêt sans intérêt lui avait été consenti par Roger-Patrice Pelat – tout en devant concevoir que le journalisme soit un contre-pouvoir nécessaire à une démocratie saine ? Et comment, sans tomber dans le jeu de la petite pique, de la petite phrase, rappeler ses casseroles à une gauche oublieuse de ses propres démons ? Comment admettre que l’État de droit n'est pas possible si une certaine catégorie de population reste juridiquement intouchable tout en n'admettant pas que soient violés en toute impunité le principe de la présomption d'innocence ainsi que celui du secret de l'instruction ? Comment trouver le juste milieu entre une critique nécessaire et fondée des élites et le discours éreintant du « tous pourris » ? En somme, quelle position tenir face à ce double écueil : paver la voie au populisme ou faire la sourde oreille au peuple ?

Telles sont les questions fondamentales que pose le tournant de 2017.

Telles sont, surtout, les questions que personne ne pose et ne se pose.



A nous autres, démocrates, telles sont, pêle-mêle, les exigences que pose la réalité présente de cette campagne présidentielle.

mardi 11 avril 2017

L&P #3 : Qui gouverne le monde ?


Qui gouverne le monde ? Vaste question qui attend cependant une réponse unique et concrète. Et quoi de mieux, pour y répondre, que de réunir une trentaine d’économistes ? C’est l’objet du nouvel ouvrage dirigé par Bertrand Badie et Dominique Vidal et constitué de plusieurs articles rédigés par des économistes, des professeurs, des sociologues, des journalistes, des historiens. De quoi offrir une réponse complète, diversifiée, totale. Dès son introduction, Bertrand Badie nous fait remarquer que la question est piégée. D’abord parce qu’elle se pose comme si elle attendait une liste de noms. Ensuite parce qu’il existe une multitude de niveaux de gouvernance, gouvernance qui, comme le note très justement Dominique Plihon, « correspond à la conception néolibérale de l’exercice du pouvoir ». Dès lors, comment identifier qui gouverne le monde ?



En effectuant d’abord une « double distinction sémantique » qui est la suivante : « la puissance n’est que la manifestation visible et coercitive du pouvoir tandis que la domination exprime cette capacité effective de gouverner ». Autrement dit : la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure. Le plus puissant n’est pas toujours celui qui domine. Gouverner suppose alors d’ « associer hard power et soft power » et, selon un concept cher aux libéraux, de privilégier même le smart power. Après avoir mieux compris ce que signifiait « gouverner », il faut identifier qui gouverne. Et pour connaitre celui qui gouverne le monde, il suffit de regarder comment le monde est gouverné - ou comment il ne l’est pas -. Trois approches diffèrent dans leur analyse de l’espace mondial. La première, construite de toutes pièces par la mondialisation, est « un espace ouvert, interactif, au sein duquel le politique est clairement mis en échec, limité dans sa capacité et son efficacité. Cet espace est régenté par un système normatif « mou » qui confirme donc la diversité des acteurs, leur autonomie, mais aussi leur hiérarchie de puissance qui, dans ce contexte libéral, vient surdoter les plus forts. » Le second monde « classique et interétatique, est servi par un droit international public encore souverainiste et par des instruments traditionnels de puissance : il est en cela inégalitaire et profondément dominé par le club occidental ». Le dernier enfin, rebelle, « se définit en même temps contre le jeu transnational et celui des Etats. Il obéit à l’attraction communautaire et identitariste, et tire l’essentiel de son pouvoir de son opposition aux normes portées par les deux autres ».


Le tableau est fidèle et réaliste. Et l’auteur du célèbre L’impuissance de la puissance de conclure finalement : « Aucun de ces trois mondes ne peut dominer à lui seul ». Le reste de l’ouvrage le prouvera assez, en présentant toutes les modalités du pouvoir : du pouvoir traditionnel au pouvoir religieux, du pouvoir régional au pouvoir mondial, du pouvoir monétaire au pouvoir médiatique, du cas russe au cas grec en passant par l’Iran et la Turquie. Une vue d’ensemble complète et bien menée. Un essai pédagogique brillant auquel on peut se référer sans crainte. Un ouvrage fondamental pour comprendre qui gouverne nos vies. Qui gouverne le monde.

Sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal, Qui gouverne le monde ?, collection Etat du monde, 256p., 19,50, La Découverte 

Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
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"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

samedi 8 avril 2017

VP #3 : Peut-on être libéral et conservateur ?

Face au péril communiste de la guerre froide, un regain d’intérêt pour le libéralisme a eu lieu dans le monde occidental. Si les deux idéologues de cette actualisation de la théorie libérale, Friedrich Hayek et Milton Friedman, n’ont pas été suivis dans tous leurs développements et qu’ils ont été étiquetés comme ultralibéraux (formule présupposant un degré dans la pensée libérale loin d’être évident), ils ont engendré un grand nombre de disciples tant parmi les intellectuels (Aron, Rawls) que les politiciens (Thatcher, Reagan, Barre). Ces derniers ont souvent été présentés comme libéraux-conservateurs, présupposant par là la possibilité d’une synthèse entre conservatisme et libéralisme, grosso modo entre le conservatisme sociétal et le libéralisme économique. Très marqués pour la présidence de Reagan, les Républicains américains incarnaient politiquement cette synthèse, avant que Trump ne brouille le programme de base du parti. En France, les médias et observateurs ont souvent étiqueté Fillon ainsi. De fait, ses détracteurs n’ont cessé de rappeler que son entourage est composé aussi bien d’Henri de Castries, ex-PDG d’Axa que de Madeleine de Jessey, porte-parole de Sens commun, proche de la Manif pour Tous. Parmi les intellectuels français se revendiquant « libéraux-conservateurs », on peut bien citer les jeunes intellectuelles Laetitia Strauch-Bonart (que le Prisme a interviewé ici) ou Agnès Verdier-Molinié de l’IFRAP, largement promues par la presse libérale du Point au Figaro en passant par Valeurs actuelles. A voir le succès du conservatisme libéral (ou libéralisme conservateur), on est en droit de poser que cette synthèse formerait la droite, tant historiquement qu’idéologiquement. Pour examiner cette possibilité, demandons-nous si le libéralisme peut être conservateur.