samedi 15 avril 2017

IP #3 - Comment ? Comment ? Comment ?




Comment répondre simultanément aux deux rendez-vous auxquels nous convie la « quotidienneté ambiante » (Jankélévitch) de cette invraisemblable campagne – suivre, sans rater le coche, l'enchevêtrement des informations à une cadence effrénée, et avoir le recul nécessaire pour y voir clair ?

Comment combattre implacablement une société de la post-vérité, tout en posant ses distances face aux hérauts autoproclamés du vrai et du bien ? Comment se battre contre une société du mensonge si la société de la transparence se transforme en société du lynchage ?Comment mener de front la lutte pour une société plus juste et plus vraie ; et la bataille contre une exigence de transparence qui vire à la dictature de la limpidité ? Comment lutter contre un système où l'opacité cache la malveillance tout en revendiquant le droit des gens à ne pas vivre dans une cage de verre ?
Comment critiquer à la fois l'affairisme pathologique du clan Sarkozy tout en remettant en doute la partialité des juges qui s'occupent desdites affaires ? Comment respecter l'autorité des juges tout en se riant des justiciers ? Comment reconnaître le besoin où nous sommes d'enquêteurs tout en contestant la toute-puissance des inquisiteurs ? Comment faire la distinction entre questionner un homme et le mettre à la question ?

Comment respecter le rôle et la parole de la jeunesse tout en évitant le ridicule du jeunisme intempestif ? Comment reconnaître une certaine légitimité aux banlieusards manifestant contre les violences policières tout en demeurant intransigeant face aux agressions commises dans la rue et contre l'école – et contre les professeurs ? Comment prendre en considération le désespoir d'une certaine part, défavorisée, de la jeunesse – tout en ne tolérant pas les prétextes au saccage, aux violences de toutes sortes, lors des récents incidents du lycée Suger ou, précédemment, lors des mouvements contestataires contre la Loi Travail ? Comment considérer avec sérieux la question de l'écologie et du développement durable ; sans tolérer ni les élucubrations grotesques des écolos de bureau (dont on se demande à quand remonte la dernière fois qu'ils ont vu une vache hors salon de l'Agriculture), ni la récupération indécente du drame de Sivens, ni l'occupation illégitime de Notre-Dame-des-Landes ? Comment prêter attention à la question migratoire, comment penser à une gestion convenable et stable des flux de réfugiés et migrants, comment concevoir avec discernement les failles éventuelles de l'espace Schengen – tout en ne comprenant ni l'insondable lenteur du gouvernement à démanteler les camps, les bidonvilles, la « jungle », à Sangatte et à Calais, ni d'autre part l'obligation où s'est senti le Chef de l'Etat d'une allocution officielle après que deux ou trois syndicats lycéens sont descendus dans la rue pour soutenir Leonarda ? Comment allier les velléités du cœur à l'intelligence du pragmatisme ?

Comment mener avec rigueur le combat antiraciste tout en pointant du doigt la complaisance criminelle de la presse bourgeoise-bohème envers les tweets insupportables du petit chouchou bondy-blogueur de France Inter Mehdi Meklat ? Comment accepter cette tolérance ahurissante envers cette misogynie, cette homophobie, cet antisémitisme, de la part de féministes revendiqués, de gay-friendly assumés, d'antiracistes invétérés ? Comment, dans ce pays où l'on s'émeut si vite, où l'on est si rapidement affecté, où il n'y a plus de problèmes à résoudre mais seulement des scandales dont on s'indigne, selon la désormais mythique exhortation hesselienne, a-t-on pu porter aux nues un homme qui a appelé à égorger Marine Le Pen, a demandé à Hitler d'assassiner les juifs présents lors des Césars, voulait faire de Natacha Polony « son mouton de l'Aïd » ? Comment comprendre pourquoi Eric Zemmour peut être poursuivi pour apologie du terrorisme, mais pas ce même Meklat qui a pourtant écrit : « Ben Laden me manque » ?

Comment concevoir la légitimité d'un pouvoir médiatique dont l'influence est telle que le Premier Ministre, Bérégovoy, aille jusqu'à se loger une balle dans le crâne parce qu'un prêt sans intérêt lui avait été consenti par Roger-Patrice Pelat – tout en devant concevoir que le journalisme soit un contre-pouvoir nécessaire à une démocratie saine ? Et comment, sans tomber dans le jeu de la petite pique, de la petite phrase, rappeler ses casseroles à une gauche oublieuse de ses propres démons ? Comment admettre que l’État de droit n'est pas possible si une certaine catégorie de population reste juridiquement intouchable tout en n'admettant pas que soient violés en toute impunité le principe de la présomption d'innocence ainsi que celui du secret de l'instruction ? Comment trouver le juste milieu entre une critique nécessaire et fondée des élites et le discours éreintant du « tous pourris » ? En somme, quelle position tenir face à ce double écueil : paver la voie au populisme ou faire la sourde oreille au peuple ?

Telles sont les questions fondamentales que pose le tournant de 2017.

Telles sont, surtout, les questions que personne ne pose et ne se pose.



A nous autres, démocrates, telles sont, pêle-mêle, les exigences que pose la réalité présente de cette campagne présidentielle.

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