mardi 11 avril 2017

L&P #3 : Qui gouverne le monde ?


Qui gouverne le monde ? Vaste question qui attend cependant une réponse unique et concrète. Et quoi de mieux, pour y répondre, que de réunir une trentaine d’économistes ? C’est l’objet du nouvel ouvrage dirigé par Bertrand Badie et Dominique Vidal et constitué de plusieurs articles rédigés par des économistes, des professeurs, des sociologues, des journalistes, des historiens. De quoi offrir une réponse complète, diversifiée, totale. Dès son introduction, Bertrand Badie nous fait remarquer que la question est piégée. D’abord parce qu’elle se pose comme si elle attendait une liste de noms. Ensuite parce qu’il existe une multitude de niveaux de gouvernance, gouvernance qui, comme le note très justement Dominique Plihon, « correspond à la conception néolibérale de l’exercice du pouvoir ». Dès lors, comment identifier qui gouverne le monde ?



En effectuant d’abord une « double distinction sémantique » qui est la suivante : « la puissance n’est que la manifestation visible et coercitive du pouvoir tandis que la domination exprime cette capacité effective de gouverner ». Autrement dit : la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure. Le plus puissant n’est pas toujours celui qui domine. Gouverner suppose alors d’ « associer hard power et soft power » et, selon un concept cher aux libéraux, de privilégier même le smart power. Après avoir mieux compris ce que signifiait « gouverner », il faut identifier qui gouverne. Et pour connaitre celui qui gouverne le monde, il suffit de regarder comment le monde est gouverné - ou comment il ne l’est pas -. Trois approches diffèrent dans leur analyse de l’espace mondial. La première, construite de toutes pièces par la mondialisation, est « un espace ouvert, interactif, au sein duquel le politique est clairement mis en échec, limité dans sa capacité et son efficacité. Cet espace est régenté par un système normatif « mou » qui confirme donc la diversité des acteurs, leur autonomie, mais aussi leur hiérarchie de puissance qui, dans ce contexte libéral, vient surdoter les plus forts. » Le second monde « classique et interétatique, est servi par un droit international public encore souverainiste et par des instruments traditionnels de puissance : il est en cela inégalitaire et profondément dominé par le club occidental ». Le dernier enfin, rebelle, « se définit en même temps contre le jeu transnational et celui des Etats. Il obéit à l’attraction communautaire et identitariste, et tire l’essentiel de son pouvoir de son opposition aux normes portées par les deux autres ».


Le tableau est fidèle et réaliste. Et l’auteur du célèbre L’impuissance de la puissance de conclure finalement : « Aucun de ces trois mondes ne peut dominer à lui seul ». Le reste de l’ouvrage le prouvera assez, en présentant toutes les modalités du pouvoir : du pouvoir traditionnel au pouvoir religieux, du pouvoir régional au pouvoir mondial, du pouvoir monétaire au pouvoir médiatique, du cas russe au cas grec en passant par l’Iran et la Turquie. Une vue d’ensemble complète et bien menée. Un essai pédagogique brillant auquel on peut se référer sans crainte. Un ouvrage fondamental pour comprendre qui gouverne nos vies. Qui gouverne le monde.

Sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal, Qui gouverne le monde ?, collection Etat du monde, 256p., 19,50, La Découverte 

Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.










"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire