mercredi 19 avril 2017

L&P #4 : Lettre à nos petits enfants



« Je m’attends au plus grand changement qui se soit jamais produit » écrit le célèbre économiste John Maynard Keynes en 1930. La réédition de cette lettre visionnaire rédigée au lendemain d’une crise mondiale de grande ampleur, celle de 1929, illustre une fois de plus le génie de l’économiste britannique à qui la science économique doit beaucoup. Sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie a été durant longtemps l’ouvrage de référence des gouvernements des pays occidentaux, prônant notamment l’intervention de l’Etat-providence et des politiques de relance dont il est chargé en période de crise.

Ici l’enjeu n’est pas, pour l’économiste, de comprendre les faits du réel mais de deviner l’avenir qui se dessine. Et au moment où il écrit, le futur semble se résumer à la reconstruction du monde que la crise a détruit. Il fait pourtant preuve d’optimisme en écrivant dès les premières lignes : « Je veux m’affranchir des perspectives limitées pour m’envoler vers l’avenir. Quel sera le niveau de vie dans cent ans ? A quoi pouvons-nous raisonnablement nous attendre ? Qu’est-ce qui sera économiquement possible à nos petits-enfants ? ».

Keynes affirme d’abord que depuis « les temps les plus reculés » nos sociétés n’ont pas connu de « changements de très grande ampleur », de progrès radicaux ou de ruptures, notamment parce que « la rapidité même de ces changements nous blesse et crée des problèmes difficiles à résoudre ». Néanmoins, au moment où Keynes écrit, il prend conscience que « l’humanité est en train de résoudre son problème économique ». « Je prédis que, dans les pays de progrès, le niveau de vie dans cent ans sera de quatre à huit fois celui d’aujourd’hui ». L’intuition est géniale, puisqu’avant même le début du XXIè siècle le revenu des habitants des grands pays développés avait dépassé plus de quatre fois son niveau en 1930. Mais Keynes ne se contente pas d’annoncer la fin du « problème de la rareté », problème qui est à l’origine même de la naissance de l’économie. Il décide de mener une réflexion sur la place du capitalisme dans les sociétés futures.



Si le problème de la rareté est résolu, quel rôle donner au capitalisme - et à l’économie en général ? D’ailleurs, en a-t-elle encore un ? En résolvant définitivement le problème de la rareté, la société risque d’entrer dans une errance, une « dépression nerveuse générale » que Keynes redoute. L’économiste se trompe cependant lorsqu’il prédit presque la fin du travail et le début d’une société de loisirs. En effet, si le pouvoir d’achat s’est accru conformément à ses prévisions, il n’a pas précipité le déclin du capitalisme : en fait, il l’a même renforcé. L’augmentation des revenus a provoqué un accroissement de la consommation, consommation plus diversifiée à laquelle le capitalisme a fait face en diversifiant, à son tour, sa production et en imposant même de nouveaux besoins. Et c’est ici que Keynes est visionnaire. 

Le capitalisme a su, pour Keynes, entretenir l’écart entre « ce qui est désiré et ce qui est possédé ». C’est le profit que le capitalisme recherche : la satisfaction des besoins des consommateurs n’est qu’un instrument au service de ce but ultime. Dès lors, il est nécessaire que, dans leur manière de penser, les sociétés modernes qu’il imagine dépassent le simple angle économique. Il s’agit donc de « revenir aux principes les plus sûrs de la religion et de la vertu traditionnelles : la cupidité est un vice ; l’usure est un délit ; l’amour de l’argent est exécrable ; sur la voie de la vertu et de la sagesse, les plus sincères sont ceux qui pensent le moins au lendemain ». La messe est dite. Le plus surprenant, ce n’est pas ce que Keynes dit : c’est justement que ce soit lui qui le dise. L’économiste comprend que sa science ne se suffit pas à elle-même. « Nous allons donner la priorité aux fins sur les moyens. Préférer le bon à l’utile. » Et Keynes de conclure : « ne surestimons pas l’importance du problème économique ! ». Ces paroles sont toujours vraies, moins d’un siècle plus tard. Il est plus que temps de redécouvrir l’un des plus grands auteurs de la science économique. « Dans un sens nous sommes désormais tous keynésiens, dans un sens plus personne ne l’est » disait Friedman. Il faut répondre à cette lettre de Keynes. Car répondre à Keynes, c’est répondre au passé. C’est écrire l’avenir. 



J.M.Keynes, Lettre à nos petits-enfants, 55 p., 7,00€, Les liens qui libèrent.


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"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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