mardi 25 avril 2017

L&P #5 : Asservir par la dette



Constat d’origine : « l’argent ne tient jamais sa valeur de lui-même. Il est un signe, un symbole : il prend la place de ce qu’il figure, remplace par une image factice une valeur très abstraite. Il n’a donc pas pour finalité d’être gardé, ne sert à rien par lui-même. Il n’a de sens que pour être échangé, écoulé ». Dès lors, il devient possible de jouer avec, de le manipuler dans un monde virtuel sans en être directement responsable. Ce que Jean-Clet Martin, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, dénonce c’est que « la numérisation des transactions nous conduit aujourd’hui à penser en effet qu’il n’y a plus de matière financière, aucun matérialisme dans le cours actuel des valeurs ». Créer de la monnaie - au sens de liquidité - n’a jamais été aussi facile, aussi rapide : il suffit d’emprunter. Mais qui dit emprunt, dit dette. Et la dette, sous un angle plus philosophique qu’économique, est selon l’auteur une nouvelle forme d’aliénation. 



« Le système mondial de la finance joue d’une morale qui n’est pas strictement économique. Elle comporte un ingrédient théologique, redevable d’une croyance en un paradis immatériel qui n’est d’aucun lieu. Elle est oecuménique et prétend que tout se délocalise au nom d’un dieu qui n’est plus seulement celui de la monnaie ». La critique de Jean-Clet Martin est en fait beaucoup plus générale. La dette n’est que la forme matérielle et institutionnalisée d’un système idéologique qui ne l’est pas et qui se répand en séduisant les individus et leurs gouvernements. L’argent, « nous ne savons plus à quoi il est destiné si ce n’est peut-être à la promotion des intérêts particuliers, à l’exacerbation des désirs vains et des plaisirs sans fin ». Ce système est celui du capitalisme qui selon l’auteur, de la Révolution française de 1789 à la révolution libérale silencieuse de la fin des années 1980, n’a cessé de prendre de l’ampleur et de gagner en légitimité. Industrialisation, mondialisation, délocalisation, libéralisation, numérisation : autant de mutations qui ont précipité la sortie « de l’ère de la matière, du matérialisme, pour entrer dans celle de la dématérialisation ». Ce que Jean-Clet Martin défend - et ce qu’il faut sans doute lui reprocher -, c’est une relecture, parfois maladroite, de Marx dans une société qui a trop évolué pour que les analyses de l’auteur du Capital se vérifient encore.

Là où l’auteur a profondément raison en revanche, c’est lorsqu’il s’interroge sur la nature de l’individu dans ce nouveau monde immatériel et commercial. « Une production de « soi » comme marchandise et des marchandises comme « soi » dont l’assujettissement prend une forme anonyme, impossible à déceler en raison d’un traitement informatique, en raison d’une dématérialisation des adresses, des réseaux. Il en va donc comme si le sujet moderne se muait en un listing, en un historique qui le fait dégénérer en simple produit ». La marchandisation n’a plus de limites, le marché plus de frontières. Sans caricatures et sans prôner un collectivisme dangereux, il convient de reconnaître les limites du libéralisme pour lequel nos économies et sociétés occidentales en général ont opté depuis plusieurs décennies. « Les modes de production immatériels qui caractérisent le système métaphysique de la finance se placent dans des formes de richesse que la matière ne saura trop satisfaire. Ce sont des formes du désir qui sont trop délocalisées, hors des frontières du réel, des possibilités et des intérêts que la vie réclame pour sa perpétuation ». Ce n’est pas « asservir par la dette » le titre que Jean-Clet Martin aurait du donner à cet essai. C’est « asservir par la liberté ».



Jean-Clet Martin, Asservir par la dette, 119p., 12,00€, Max Milo.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.

















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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