jeudi 20 avril 2017

VP #4 : Macron, ou le syndrome Flaubert

Sarkozy et Hollande avaient au moins la décence de faire semblant de tenir aux traditions politiques françaises. Le premier s’était fait élire sur la défense de l’identité nationale, menacée par la mondialisation et l’immigration ; le second sur la lutte contre la finance et la mondialisation financière. Bien sûr, l’illusion n’avait pas fait long feu et, avec l’un comme avec l’autre, la France fut logée à la même enseigne : celle de liquidation du peuple et de la nation, celle de la poursuite résolue des politiques économiques libérales, celle de la libéralisation-dissolution des mœurs et de la perte du commun. Emmanuel Macron, lui, ne renie en rien cet héritage libéral-libertaire, celui que poursuit avec d’infimes variations les « partis dynastiques », au moins depuis Mitterrand.

Son « ni gauche, ni droite » invite à dépasser un clivage droite/gauche qui n’existe déjà plus depuis longtemps. A cet égard, un passage de son discours à Lyon est à premier abord fort étonnant : « Je ne vous dis pas que la gauche et la droite cela ne signifie plus rien, que cela n’existe plus, ou que c’est la même chose, mais ces clivages dans les moments historiques, sont-ils indépassables ? Pour s’émouvoir aux grands discours sur l'Europe de François Mitterrand quelques semaines avant sa mort, fallait-il être de gauche ? Pour éprouver de la fierté lors du discours de Jacques Chirac au Vel d'Hiv fallait-il être de droite ? ». En trois phrases, il résume parfaitement la double trahison des élites politiques françaises. Le discours de Mitterrand marquait l’abdication de la souveraineté populaire, c’est-à-dire la trahison du peuple ; celui de Chirac signifiait le commencement de la repentance historique officielle, mouvement qui ne pouvait aboutir qu’à la haine de la France, de son identité et de son histoire, c’est-à-dire la trahison de la nation.


Dans le nouveau clivage entre le peuple et les élites, apparu de façon inattendue à l’occasion du référendum britannique et de l’élection américaine, Macron se situe incontestablement du côté des secondes. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder les idéologues l’ayant rallié, d’Alain Minc à Jacques Attali en passant par Gaspard Koenig, qui déclarait dans Elle (sic) « la vision du pays que théorise Emmanuel Macron dans son livre Révolution correspond à notre époque et présente de nombreux points d’entente avec ma pensée ». Si l’ex-banquier est si compatible avec ses théoriciens du nomadisme, du mondialisme et du libéralisme libertaire, c’est parce qu’il partage avec eux un trait fort répandu parmi l’hyperbourgeoisie mondialisée : le « syndrome Flaubert ».

Plus connu pour être un grand romancier, Flaubert n’en est pas moins un détracteur acharné du peuple. Sa correspondance fourmille de remarques volontiers « prolophobe », telles que « Que le peuple est stupide ! C’est une éternelle race d’esclaves qui ne peut vivre sans bât ni sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattons encore encore, mais pour notre idéal sacré. Qu’il crève donc de faim et de froid. » (Lettre à Louis Ménard du 30 avril 1848) ou encore, après la Commune, « Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats » (Lettre à George Sand d’octobre 1871). Cette haine du peuple se retrouve, certes de manière moins explicite, chez Macron.

A défaut de connaître précisément son programme – il est vrai qu’exposer clairement ses mesures sur un plateau télé est tellement moins sympathique que d’enchaîner les lieux communs et les banalités dans des salles complètement acquises et sous le charme –, on ne peut juger le personnage et sa vision du monde que sur ses prises de parole. Dans son discours à Lyon, il structure son propos autour de la devise de la France. Sachant que la sécurité et l’identité sont deux préoccupations majeures des Français, il définit d’abord la liberté par la sécurité, puis par la liberté de conscience, visant par là – mais sans le nommer, il ne faudrait pas stigmatiser – l’islam. Puis, il glisse vers l’économie, son domaine de prédilection, chantant en bon libéral « la liberté au travail, l’esprit d’initiative, l’innovation. La liberté, elle est toujours trahie lorsqu’on multiplie des normes, lorsqu’on empêche de réussir, de s’élever dans la société, par le travail, lorsqu’on empêche d’innover, d’inventer, de créer, pour des raisons obscures. Nous sommes, nous serons, les défenseurs du travail ». On commence à rentrer au cœur de la pensée macronienne, au sein de laquelle la question du travail tient une place majeure. Dans Révolution, il écrit : « Nous devons donner à chacun un travail, et à chaque travail une rémunération digne et des perspectives » et encore : « Je veux une France efficace, juste, entreprenante, où chacun choisit sa vie et vit de son travail ». Autrement dit, l’homme ne se définit que par son travail, par sa place dans le processus de production. On nage en plein économisme. Mais cette importance accordée au travail est aussi perceptible dans un passage quasi-surréaliste du discours de Lyon : « Nous sommes, nous sommes des semblables parce que rien, rien ne me désignait pour être là, aujourd’hui, parmi vous. Ma présence, je vous la dois. Je la dois à votre ferveur, à votre envie d’avancer et de ne rien céder. Je la dois au travail, à l’école, à la chance et à l’amour des miens. Je la dois à cette volonté de ne pas se soumettre, d’aimer la liberté et l’universel, de s’indigner, de ne pas accepter un ordre établi, de vouloir, à chaque instant, changer les règles, si ce ne sont pas les bonnes. » On ne comprend pas très bien : doit-il sa présence aux militants venus l’acclamer ou à lui-même ? Il semble bien que la seconde option soit la bonne, au vu d’une autre citation extraite de Révolution à propos de son arrivée au lycée Henri-IV en Terminale : « C’était pour moi la plus belle des aventures. Je venais habiter des lieux qui n’existent que dans les romans, j’empruntais les chemins des personnages de Flaubert [sic], d’Hugo [re-sic]. J’étais porté par l’ambition dévorante des jeunes loups de Balzac ». Une ambition qui se verra clairement lors de la fin de son meeting à Paris lorsqu’il apparaît, vociférant et carnassier, dans une séquence qui ne va pas sans rappeler les discours d’Hynkel dans Le Dictateur de Chaplin – avec d’ailleurs le même effet comique. Voyez plutôt :



En somme, la liberté pour Macron, c’est celle de réussir. Pas de quartier pour les autres. Même la séquence sur le second terme de la devise nationale ne parvient pas à nous enlever ce profond sentiment de malaise devant un personnage si arrogant si dédaigneux : « L’égalité que je veux, c’est une égalité face aux droits et aux devoirs, c’est celle qui fait fi des grades, des statuts, de la hiérarchie, c’est celle qui consiste à redonner à chacun toutes les chances pour réussir, à toutes les étapes de la vie, d’où qu’on vienne. » Pour Macron comme pour beaucoup de libéraux, l’égalité, c’est l’égalité des chances. Outre l’impossibilité qu’il y a à l’assurer totalement, elle ne laisse aucune place pour les perdants, les exclus, les nécessiteux. 

Et la fraternité ? A défaut d’égalité, Macron ne propose-t-il pas au moins une solidarité, une communauté ? A Lyon, il disait : « Alors, mes amis, quand nous aurons mené ce combat, nous n’aurons pas fini. Nous n’aurons pas fini, parce que nous ne sommes pas un pays fait d’individus, parce que nous sommes un peuple. Parce que quelque chose nous unit plus profondément dans un projet commun, parce que notre peuple français, il est uni par une institution invisible dont nous devons retrouver le sel, c’est la fraternité. La fraternité, elle n’est jamais donnée, elle est toujours à construire, toujours à préserver, toujours à renouveler. La fraternité, c’est ce que nous avons en commun, c’est ce qui nous tient ensemble, et ce que nous avons à défendre. » Le passage est tout bonnement extraordinaire : il parle d’un concept – la fraternité – sans jamais la définir ou au moins en dessiner les contours, en préciser les modalités, mais en enchaînant les lieux communs. N’importe quel autre concept politique pourrait remplacer « fraternité », essayez avec « paix », « justice » ou « liberté ». Cette absence complète de définition ne peut qu’étonner chez un homme qui se vante d’avoir été l’assistant du philosophe Paul Ricœur. 
Il poursuit : « La fraternité, c’est aussi ce qui nous fait, ce qui nous tient. C’est notre culture. Ce sont nos valeurs, notre langue, nos références communes, nos émotions partagées […] il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France, elle est diverse, elle est multiple ».

Il a osé.

Sa femme est professeur de français, mais il parvient tout de même, sans difficulté aucune, à nier l’existence d’une culture française – négation qui prépare sans aucun doute sa réécriture de l’Histoire et de la colonisation, qui devient rien de moins qu’« crime contre l’humanité ». A moins qu’elle n’ait un emploi fictif, on imagine bien que sa femme enseigne la littérature française. Et que peut bien signifier la substitution qu’il opère d’une culture géographiquement située ? Pour ne donner qu’un exemple, Les Châtiments que Hugo écrit en exil est-il donc exclu par les critères d’évaluation culturelle macroniens ? Que la culture française soit diverse, qu’elle ait été enrichie progressivement par des influences étrangères, c’est évident. Mais en refusant de parler de culture française, Macron se prosterne devant l’autel multiculturaliste. Louis Manaranche, dans Le Figaro Vox, remarque qu’avec cette phrase survient « la cohérence d'une vision. Celle d'un monde ouvert qui nous oblige à l'adaptation constante, à la fluidité économique, sociale mais aussi culturelle. Il s'agit en somme d'une foi profonde dans la globalisation qui nous contraint à nous mettre «en marche» ou à nous éteindre lentement mais sûrement. Appartenir à une patrie, penser une frontière, définir une culture commune ne peuvent être que des freins pour avancer dans le XXIe siècle qui semble chez M. Macron doté d'une intelligence et d'une volonté propres. »

Sa pleine adhésion aux thèses libérales d’un sens de l’Histoire (que j'ai critiquées dans La fin de la Fin de l'Histoire), dont la mondialisation bonne et inéluctable – bonne car inéluctable – serait l’expression contemporaine, se trouve confirmée par un point essentiel de sa pensée politique, qu’il martèle pour tâcher d’y rallier des Français encore méfiants : l’européisme. Il continue ainsi sa tirade sur la fraternité : « Notre combat pour la fraternité, enfin, ce sera notre combat pour l'Europe. [Fidèles à l’Europe], nous le serons totalement, mes amis, parce que c’est notre fraternité, notre histoire, notre volonté, parce que l'Europe a été créée pour la paix, pour la prospérité, et pour le progrès. » Ce faisant, il fait preuve d’autant d’aveuglement que ses congénères européistes qui refusent de voir dans les votes eurosceptiques le refus du projet européen tel qu’il a été mené jusqu'aujourd'hui : dépossession des États-nations de leur souveraineté, suppression des frontières nationales, instauration d’une monnaie inadéquate, avalanche de normes et de réglementations dictés pour l’intérêt particulier de quelques lobbies et non pour l’intérêt général des citoyens de l’Union. Mais après tout, peut-être qu’en digne héritier de Flaubert, Macron ne s’abaisse pas à écouter les protestations incessantes des peuples européens et pense comme l’inénarrable Jean-Claude Junker qu’il « ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » (Le Figaro, 29 janvier 2015).

En s’adressant ainsi aux Français, dans un discours qui promet la nouveauté sans rien changer, Macron fait le pari de l’optimisme. A contre-courant des discours déclinistes – lesquels permettant, il est vrai, de se faire élire confortablement pour ensuite diriger comme avant –, il mêle dans ses propos messianisme (« Je veux réconcilier la France avec le monde, réconcilier la liberté avec l’égalité, réconcilier nos histoires, les unes et les autres qui trop longtemps se sont divisées, pour créer un avenir collectif, pour retrouver le progrès qui nous unit. ») et espérance (« Alors, ce soir, mes amis, nous leur répondons ensemble, à ceux qui ne croient plus rien, aux cyniques, aux défaitistes, aux déclinistes qui les entourent, nous leur disons : le meilleur est devant nous, le meilleur est à nous ! »). Mais c’est une espérance toute circonscrite, réservée à une catégorie spécifique bien précise : les classes moyennes et supérieures, grosso modo les gagnants de la mondialisation, la « Nouvelle Classe », selon l’expression de Paul Piccone.

Libéral intégral, malgré sa volonté de le masquer par quelques touches sociales, que font pourtant mentir son passage à Bercy, il représente le dernier espoir du « Système ». Après ce que nous avons vu sur ses conceptions hasardeuses de l’égalité et de la fraternité, finalement écrasées par la liberté de travailler, son leitmotiv, on voit mal comment on peut encore le considérer comme un candidat hors-système. Certes, il a rompu assez tôt et avec habileté avec le Parti socialiste, se présentant dans un mouvement entièrement nouveau, qui peut paraître rompre avec la classe politique traditionnelle désavouée par des « quinquennats pour rien » à répétition. Il faut lui accorder que c’est une prouesse électorale certaine, qui le place immédiatement aux côtés des grands politico-politiciens, Mitterrand et Chirac. Mais l’aurait-il réussi s’il n’avait pas été soutenu par tant de membres du « système » ? Un véritable candidat hors-système aurait-il une telle exposition médiatique ? Régis de Castelneau dans son article "Le système Macron est en marche" écrit : « Inutile de revenir en détail sur la propagande furieuse dont il a bénéficié dans tous les médias nationaux, cela relève plus que de l’évidence. On nous a fabriqué à partir de rien une fausse vedette, à la culture et à l’intelligence soi-disant supérieures, qui fut pourtant un très médiocre ministre, et jusqu’à présent n’a rien produit de notable sur le plan intellectuel. Qu’a-t-il écrit ou dit d’intéressant depuis qu’il est sorti de l’ENA ? Qualificatif que ne méritent ni le triste « livre » intitulé sans peur du ridicule, Révolution (!), ni les enfilages de banalités que sont ses discours. Lesquels commencent d’ailleurs de plus en plus à ressembler à des sketches. Non, Emmanuel Macron n’est là que parce qu’il sert de roue de secours à un système aux abois, qui rassemble des grands intérêts économiques et financiers, auxquels se joignent tous ces serviteurs de l’oligarchie qui profitent depuis des années d’un capital financier et symbolique qu’ils souhaitent à tout prix conserver. Il y a là quelques grands industriels mais surtout des banquiers, des politiciens de la fausse gauche qui appréhendent les conséquences de la catastrophe Hollande, des hauts fonctionnaires sans morale, une caste médiatique qui ne veut rien lâcher, et la petite collection d’imposteurs baby-boomers qui nous pourrissent la vie depuis près de cinquante ans. Ce n’est pas un hasard si la troupe des insupportables, Kouchner, Cohn-Bendit, Minc, Attali, BHL, Bergé se sont précipités au soutien du Justin Bieber de la politique, le chéquier probablement ouvert pour ceux qui en ont les moyens. »


Résolument du côté de la « France d’en-haut », selon la formule du géographe Christophe Guilluy, et promoteur assumé et conséquent du libéralisme libertaire, le phénomène Macron nous donne l’occasion d’une confrontation réelle entre patriotes et mondialistes, entre souverainistes et européistes, entre identitaires et diversitaires, entre conservateurs et progressistes. Jamais au XXIème siècle une élection présidentielle française n’a été aussi ouverte. Pourquoi ? Parce que le « bloc libéral » n’a jamais été aussi proche de la perte du pouvoir qu’il a subtilisé depuis des décennies. A force de gouverner sans le peuple, à force même de vouloir le faire disparaître, lui et sa « common decency », conservatisme scandaleux aux élites mondialistes diversitaires, les élites libérales ont fait naître un ressentiment légitime chez les classes populaires, le « populisme ». Populisme contre élitisme, tel est le clivage fondamental des prochaines élections.


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