samedi 8 avril 2017

VP #3 : Peut-on être libéral et conservateur ?

Face au péril communiste de la guerre froide, un regain d’intérêt pour le libéralisme a eu lieu dans le monde occidental. Si les deux idéologues de cette actualisation de la théorie libérale, Friedrich Hayek et Milton Friedman, n’ont pas été suivis dans tous leurs développements et qu’ils ont été étiquetés comme ultralibéraux (formule présupposant un degré dans la pensée libérale loin d’être évident), ils ont engendré un grand nombre de disciples tant parmi les intellectuels (Aron, Rawls) que les politiciens (Thatcher, Reagan, Barre). Ces derniers ont souvent été présentés comme libéraux-conservateurs, présupposant par là la possibilité d’une synthèse entre conservatisme et libéralisme, grosso modo entre le conservatisme sociétal et le libéralisme économique. Très marqués pour la présidence de Reagan, les Républicains américains incarnaient politiquement cette synthèse, avant que Trump ne brouille le programme de base du parti. En France, les médias et observateurs ont souvent étiqueté Fillon ainsi. De fait, ses détracteurs n’ont cessé de rappeler que son entourage est composé aussi bien d’Henri de Castries, ex-PDG d’Axa que de Madeleine de Jessey, porte-parole de Sens commun, proche de la Manif pour Tous. Parmi les intellectuels français se revendiquant « libéraux-conservateurs », on peut bien citer les jeunes intellectuelles Laetitia Strauch-Bonart (que le Prisme a interviewé ici) ou Agnès Verdier-Molinié de l’IFRAP, largement promues par la presse libérale du Point au Figaro en passant par Valeurs actuelles. A voir le succès du conservatisme libéral (ou libéralisme conservateur), on est en droit de poser que cette synthèse formerait la droite, tant historiquement qu’idéologiquement. Pour examiner cette possibilité, demandons-nous si le libéralisme peut être conservateur.


Le libéralisme est une pensée multiforme, aussi bien économique et sociologique que politique et philosophique, dont le principe directeur qui rassemblera ses diverses parties sous un seul drapeau est la liberté. Rien ni personne ne doit s’opposer à l’autonomie de l’individu, c’est-à-dire, explique Gaspard Koenig, théoricien du libéralisme contemporain, « la capacité à effectuer ses propres choix ». Le libéralisme se présente donc comme une pensée indissolublement théorique et pratique de l’illimitation. Pour éviter que la confrontation des désirs individuels ne dégrénèrent en guerre de tous contre tous, les penseurs libéraux n’admettent que deux institutions neutres et efficaces : le droit et le marché. Qu’une structure sociale ou une norme morale se mettent en travers de la réalisation d’une volonté individuelle, et elles doivent être abattues par le droit. Au marché revient la tâche de fonder le droit axiologiquement neutre et relatif. D'où l’impératif libéral d’étendre à toutes les sphères de la société, le marché, érigée en instance régulatrice. Ce dernier s’appuie enfin sur la technique, laquelle, par ses progrès, ouvre le champ des possibles (dans tous les domaines : médecine, industrie, nouvelles technologies, toutes disciplines travaillant au fantasme transhumaniste) et constitue une nouvelle manne économique. En cela, le libéralisme porte en ses fondements théoriques la révolution permanente, « ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles » (Marx & Engels, Manifeste).

Friedrich Hayek
De là naît l’attitude progressiste du libéralisme, véritable point de rupture avec le conservatisme, que Hayek met en lumière dans son texte Pourquoi je ne suis pas conservateur. «L’un des traits fondamentaux de l’attitude conservatrice est la peur du changement, la méfiance envers la nouveauté en tant que telle, alors que l’attitude libérale est imprégnée d’audace et de confiance, disposée à laisser les évolutions suivre leur cours même si on ne peut prévoir où elles conduisent », écrit le grand théoricien de l’ordre spontané, puis il ajoute : « Bien que le libéral ne tienne pas tout changement pour un progrès, il considère le progrès des connaissances comme un objectif essentiel de l’effort humain, et en attend la résolution graduelle des difficultés et des problèmes qu’on peut espérer élucider. Sans préférer le nouveau simplement parce qu’il est nouveau, le libéral sait que cela fait partie de l’essence de l’action humaine de produire toujours du neuf ».

Le libéralisme, parce qu’il se fonde sur le droit axiologiquement neutre, n’a aucun critère objectif pour distinguer entre le juste et l’injuste. Ce positivisme juridique implique donc une conception de la loi comme produit du rapport de force à un instant donné – ce qui ne garantit nullement que la loi soit juste. Le seul principe qui sous-tend à l’édification des lois est la liberté, entendue uniquement négativement comme le fait de ne pas nuire à autrui. Il est dès lors évident qu’il suffit de bien manier les champs sémantiques des droits de l’homme, et en particulier de la liberté et de l’égalité radicale, pour s’imposer dans l’opinion publique, devenue la mesure de la loi. Il n’est donc pas surprenant que le système libéral mène à une décomposition et une atomisation des mœurs – contre lesquelles il ne peut rien, puisqu'il est dénié de tout principe objectif. Ainsi, même si nombre d’auteurs libéraux souhaitaient conserver les structures sociales et les mœurs, le libéralisme, en se déployant pratiquement à partir de ses fondements théoriques, est devenu libertaire.

En France, alors qu’il préparait son tournant libéral, dicté par les impératifs de la mondialisation et de la modernité, Mitterrand a recentré la gauche sur un nouvel objectif : l’égalité sociétale, devenue le moteur de toutes les revendications de la gauche et de l’extrême-gauche contemporaines. Cela explique les contradictions internes à tout un pan de la pensée gauchiste, qui prétend s’ériger contre le libéralisme économique tout en promouvant les « avancées sociétales». Par exemple, se prétendre contre la marchandisation de la société - principe même du capitalisme, dont la subsistance ne dépend que du mouvement et de la fuite en avant – mais défendre la GPA au nom de l’égalité correspond parfaitement à ce qu’Orwell appelait la double pensée, c’est-à-dire le principe de soutenir simultanément deux thèses contradictoires. 

Gaspard Koenig
Cette mutation vers un libéralisme libertaire est aujourd’hui symbolisée par « Génération Libre », le think tank de Gaspard Koenig, authentique et conséquent libéral. Avec lui, on assiste à la réunion du libéralisme, dans « l’alliance des pages saumon du Figaro et des pages arc-en-ciel de Libération », selon la formule de Jacques Julliard. Lieu de réunion des libéraux « de droite » (comme Robin Rivaton, conseiller de Pécresse et docteur en économie, ou Mathieu Laine, longtemps proche de Madelin, préfaceur de la publication française des discours de Thatcher et collaborateur au Point et à Challenges) et des libertaires « de gauche » (tels Daniel Borrillo, juriste disciple des « déconstructeurs » de la French Theory), il promeut tant le revenu universel et le travail détaché que l’inscription dans la Constitution de la libre-disposition du corps. Et, malgré le grand flou qu’offre son programme, il semblerait bien que Macron en soit la traduction politique – et ce n’est pas le soutien que lui a apporté le « multimillionaire de gauche » (sic) Pierre Bergé qui viendrait le contredire. C’est ce même Macron qui substitue au clivage droite/gauche un clivage entre « progressistes » et « conservateurs », lui-même se plaçant résolument dans la première catégorie. Alors que Nicolas Sarkozy et François Hollande avaient au moins fait semblant de se distinguer du libéralisme intégral, par la promotion de l’identité et d’un certain conservatisme pour le premier et par la lutte contre la mondialisation financière pour le second, Macron, lui, n’a pas de scrupule à s’inscrire dans la continuité des politiques libérales-libertaires menées depuis des décennies – continuité certes mâtinée de quelques formules sur le changement et la nouveauté, mais qui ne trompent personne. 


Ainsi, dans la mesure où le conservatisme et le libéralisme diffèrent radicalement, le positionnement d’un François Fillon – qui a au moins le mérite d’être clair, à l’inverse de son prédécesseur Sarkozy qui, afin de rallier l’électorat populaire et sur les conseils de Patrick Buisson, ne laissait rien paraître de son libéralisme économique – est difficilement tenable et semble contradictoire. Les affaires judiciaires dont il est l’objet font au moins apparaître le rapport particulièrement malsain de la droite à l’argent. Patrick Buisson, probablement le meilleur politologue de la droite à l’heure actuelle, explique ainsi à L'Express : « La doctrine de Fillon n'a pas changé. Elle se résume à sa déclaration inaugurale de 2007 : "Je suis à la tête d'un Etat en faillite." A travers cette vision purement gestionnaire et comptable, il y a un renversement total de perspective, une abdication complète du rôle essentiellement politique de l'Etat au profit d'un management qui n'est plus gouvernement des hommes, mais administration des choses. Ainsi s'accomplit le remplacement de la fonction souveraine par la fonction économique. Fillon a choisi d'apporter une réponse technicienne à une opinion dont la demande est principalement régalienne: protection, sécurité, autorité de l'Etat, retour des frontières. » L’objection d’un Fillon usant du libéralisme économique comme moyen en vue d’autres fins, plus humanistes par exemple, ne tient guère devant la place essentielle accordée à l’économie dans le projet filloniste – on consultera avec regret sa synthèse programmatique dans laquelle il écrit : « Mon objectif est clair : je veux que nous retrouvions le plein emploi et que dans 10 ans la France soit la première puissance européenne. L’urgence est de libérer notre force économique qui étouffe sous les normes et les charges. Cette libération sera le tremplin de l’emploi. » Magistral et évident est donc le renvoi dos-à-dos de Fillon et Macron : « Ce sont des frères jumeaux d'une même pensée qui s'arrête à la seule vérité de l'économie. Comme si la montée depuis trente ans du vote protestataire et de l'abstention ne traduisait pas le mal-être, mais le "manque-à-être" de la logique consumériste. La société de consommation est une société de consume-nation. L'homme, réduit à l'économie, réduit sa patrie à une grande surface qui fait des soldes et du crédit. L'identité d'un pays ne se ramène pas à son PIB et la croissance n'opère en rien le réenchantement du monde. Il y a toutefois une différence entre Macron et Fillon. L'un a l'optimisme et l'alacrité du joueur de flûte de Hamelin, qui entraîne les rats vers la rivière ; l'autre est un Diafoirus qui ne promet qu'une purge anxiogène à base de sacrifices et de larmes. »

Le conservatisme de Fillon apparaît donc comme un leurre électoral, que viendra balayer les impératifs économiques, les seuls qui importent à ses yeux. Héritier de Thatcher, Fillon est un « gaulliste liquide ». Entre son libéralisme et celui de Macron, il n’y a qu’une différence de façade, dans le discours. Les deux demeurent des candidats de l’argent et seule l’insensée persistance du clivage gauche/droite masque leur proximité idéologique.


Enfin, parce que rien n'est plus exaltant que de dialoguer avec des idées opposées, voici trois textes défendant au contraire la possibilité d'une manière ou d'une autre d'une synthèse du conservatisme et du libéralisme : 
Madeleine de Jessey
- L'interview de Madeleine de Jessey, de Sens commun, qui défend le conservatisme libéral de Fillon : "En allant le voir, je lui avais dit : « Vous avez cette réputation-là, est-ce que ce n’est pas une trahison du gaullisme social dont vous êtes issu ? » et il m’a répondu : « Mais attendez, ce n’est pas du tout un système, ce n’est pas une doctrine chez moi, je suis juste pragmatique et je sais qu’il faut libérer un minimum l’économie si on veut créer de l’emploi et du travail pour les générations futures. [...]» Donc vous voyez que le libéralisme n’est pas chez lui une fin en soi mais plutôt un moyen pour redonner à l’homme l’autonomie que confère le fait de travailler."
- L'interview de Laetita Strauch-Bonart, journaliste et essayiste, partisane d'un conservatisme libéral à l'anglaise : "Dans la tradition britannique tout d’abord, les deux vont de pair : le libéralisme et le conservatisme se méfient de l’intervention de l’Etat dans les choix sociaux ou individuels, car ils mettent en avant la responsabilité du groupe ou de l’individu. Leur ennemi commun est le progressisme !"
- L'article exclusif de Damien Theillier, "De la bonne manière de combattre le nihilisme et le relativisme", philosophe libéral, fondateur de L'Institut Coppet, qui prône la compatibilité du libéralisme et du conservatisme.

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