samedi 6 mai 2017

L&P #6 : Les fondements de la valeur économique


Est-il normal qu’un litre de gasoil ne vaille pas plus qu’un litre de Coca-Cola ? La science économique est parfois très contradictoire. Jacques Perrin, ingénieur et économiste industriel, Directeur de Recherche Honoraire en Sciences économiques au CNRS, relève un paradoxe au fondement même de l’économie, sujet de  multiples controverses entre les différents courants : sur quoi se fonde la valeur économique d’un bien ? Valeur travail pour certains, valeur-utilité pour d’autres, elle se résume surtout aujourd’hui au prix indiqué par le marché. On touche dès lors au coeur du problème économique qu’avait déjà compris Oscar Wilde lorsqu’il définissait l’économie comme la « science qui connaît le prix de tout et la valeur de rien ».


D’après l’auteur, les contradictions soulevées quant à la valeur économique d’un bien relèvent de contradictions bien plus profondes sur lesquelles repose toute l’économie. Le postulat d’origine est celui, initié par Adam Smith, de l’homo économicus. « L’homo économicus n’est pas seulement une construction de l’esprit de certains économistes, c’est aussi le modèle d’être humain que visent à nous faire adopter tous les jours, avec de plus en plus d’insistance et de moyens de pressions perfides, les différentes images et slogans publicitaires qui abreuvent nos télévisions, nos recherches sur internet, nos magazines, les murs de nos villes. Il nous faut savoir que dans les pays industrialisés qui ont le projet et l’ambition de construire une société basée sur l’innovation, les entreprises, prises globalement, dépensent autant en recherche-développement qu’en publicité avec l’objectif de nous formater en référence au modèle de l’homo économicus ». L’auteur démasque avec intelligence un système que l’individu a bâti lui-même pour répondre à ses besoins et qui finit par l’exploiter afin qu’il réponde à ses exigences. Le modèle de l’homo économicus est bien plus normatif que positif : il ne décrit pas le comportement des individus, il se substitue à eux.

Le courant institutionnaliste est le premier à saisir l’influence du social sur l’économique, à comprendre que l’économie repose sur une conception de l’individu qui n’existe pas. « Les économistes ont longtemps considéré  que l’on pouvait postuler un certain nombre de caractéristiques stables et de lois de comportements (…). Les institutionnalistes adoptent, au contraire, un point de vue anthropologique - pour lequel il est une évidence que les comportements humains varient dans le temps et selon l’espace social (…). L’économie institutionnaliste est donc une science des comportements. » écrit Thomas Veblen dans un article fondateur de l’institutionnalisme cité par l’auteur. L’école institutionnaliste veut renouer avec cette analyse du comportement des individus en tant que membre d’un groupe social, d’une société. Cette réflexion sur la nature de l’individu mène finalement l’auteur à une conclusion radicale : « l’homo économicus est une construction sociale », il « n’est pas notre vraie nature ». « Il ne s’agit pas de prôner une attitude « anti-Lumières », mais plutôt d’appeler à revisiter l’héritage de la civilisation occidentale à la lumière de découvertes scientifiques récentes. Il est urgent (…) de revoir la manière de nous représenter en tant qu’individu dans la société et dans le monde ». Il est urgent de partir à la recherche des fondements de la science économique même. A la recherche des fondements de la valeur économique et de la richesse.


Jacques Perrin, A la recherche des fondements de la valeur économique et de la richesse, 102p., 14,00€, Editions Campus Ouvert.


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