samedi 13 mai 2017

L&P #8 : Radicalisons-nous !


« Sortez quelque peu des sentiers battus du dispositif politico-médiatique, et l’on vous dira radicalisé pour mieux vous marginaliser. Comme s’il fallait, pour avoir voix au chapitre, ne pas sortir du moule ». Cri de révolte. Et cri de révolte qui se comprend : la société dans laquelle nous vivons étend la liberté au point de la perdre et multiplie les égaux au point de les défigurer. Gaultier Bès et la revue  d’écologie intégrale nommée Limite - qu’il a co-fondé - refusent que l’homme se résume à son rôle de consommateur. Ce refus est bien plus qu’un positionnement politique : il rend compte de la limite du système économique et idéologique des sociétés occidentales, système fondé sur le libéralisme économique et culturel et qui a pour modèle le mode de vie américain. Face aux ravages tant intellectuels que sociaux et écologiques d’un tel idéal, Gaultier Bès propose la radicalisation.

D’ordinaire, il vaut mieux se méfier du radical. Se radicaliser, pense-t-on, c’est appliquer de force une idéologie. Le radical est nécessairement extrême, dangereux. Mais ce que précise d’abord l’auteur, c’est que se radicaliser, c’est prendre racine. C’est donc offrir à son action une origine, une direction et une finalité. « Les raccourcis médiatiques déforment allègrement l’enracinement en repli sur soi, et la radicalité en extrémisme. Tout se passe comme s’il fallait les défigurer l’une et l’autre pour les neutraliser, comme s’il fallait discréditer ceux qui s’en réclament pour mieux les faire rentrer dans le rang. Le procédé est efficace : tous ceux qui sortent des sentiers battus, on les disqualifie d’extrémistes ». Gaultier Bès entreprend alors une réhabilitation de la radicalité comme principe qui structure le comportement et propose l’enracinement comme retour aux origines pour mieux comprendre son environnement et intégrer son action à une ligne de vie complète et cohérente.

Dès lors, l’auteur engage une réflexion pertinente sur notre mode de vie, ce sur quoi il repose et ce à quoi nous tenons. D’un point de vue politique d’abord, l’enracinement se trouve au coeur de la question de l’identité : « il ne s’agit surtout pas d’opposer les identités les unes aux autres ou d’en imposer une à tous, mais de maintenir entre nous, citoyens d’un même pays, suffisamment de liens pour que notre coexistence ne soit pas que géographique ou administrative, c’est-à-dire superficielle, mais soit suffisamment profonde pour être substantielle ». L’ouvrage se poursuit par une réflexion sur le caractère immatériel de l’économie, qui là encore dénote d’une cruelle absence de racines, voire d’humanité : « la dématérialisation pousse encore un peu plus à la consommation. Paiement sans contact, autant dire sans conscience, autant dire sans argent. Le paiement sans contact est, en effet, la dernière trouvaille des illusionnistes du marketing pour flatter chez le consommateur le sentiment de la toute-puissance ». 



Là où l’absence de racines - et parallèlement le besoin urgent de se radicaliser - se ressent le plus, c’est dans la façon dont la société post-moderne, fille des idées des Lumières, conçoit l’individu. « L’individu (post)moderne se figure self-made man : « je ne dois rien à personne » (…). Il voudrait être à la source de lui-même, alors qu’il marche de fait, et qu’il le veuille ou non, à la suite des siens. Il voudrait que ses choix lui fassent une seconde nature, entièrement à son goût, à son image et à sa ressemblance. Il se voudrait page éternellement vierge, alors qu’il est palimpseste ». La meilleure façon de déconstruire ce fantasme de l’homme auto-construit est d’adopter le comportement inverse. Opposer l’homme enraciné à l’homme hors-sol, le radical à l’universel. De la radicalité avant toute chose. Et pour cela, lis Gaultier Bès.

Gaultier Bès, Radicalisons-nous ! La politique par la racine, 128p., 7,00€, Editions Première Partie.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
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"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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