mercredi 10 mai 2017

L&P #7 : Les péchés secrets de la science économique



Toute science a ses mauvaises habitudes, ses mythes, ses péchés. Deirdre McCloskey, professeure d’économie, d’histoire, d’anglais et de philosophie à l’université d’Illinois à Chicago, décide de dévoiler ceux de la science économique. Certains péchés sont communs à toutes les sciences, certains autres lui sont propres, mais tous les deux nuisent à la pertinence théorique et à l’efficacité empirique d’une telle science. La mission de McCloskey est originale : l’économiste la remplit avec efficacité et un peu d’humour.

Le premier péché, la quantification, devient une vertu s’il est utilisé à bon escient. L’obsession des économistes pour la statistique est risible, mais l’outil mathématique n’en est pas moins utile. « Il est des questions importantes auxquelles on ne peut répondre qu’avec des chiffres. Et les chiffres permettent aussi d’éclairer de très nombreuses questions ». Si l’on souhaite faire de l’économie, il faut savoir dépasser la simple donnée statistique, s’intéresser à « des arguments touchant au Pourquoi et au Si sans se soucier du Combien ». Et l’auteur de conclure que c’est la raison pour laquelle la science économique converge plutôt vers les idées libérales, en laissant le marché répondre aux questions du combien, tout en sachant qu’il ne peut pas répondre à celle du pourquoi.


Le second est lui aussi pardonnable. Il s’agit de ce que McCloskey appelle les « variables P » : « la Prudence, le Prix, le Profit, la Propriété et le Pouvoir ». C’est toute la science économique qui repose sur ces cinq variables. Le péché attribué à cette « obsession-P » tient à la manie qu’ont les économistes d’établir des lois dans le réel, de théoriser ce qui ne l’est pas, d’imposer un raisonnement et une logique économique là où il ne devrait pas y en avoir : « les enfants sont des biens durables » ou même « le divorce par consentement mutuel n’aura aucun effet à long terme sur la fréquence des divorces »

Certains autres péchés ne sont pas réservés à la science économique. Parmi eux, l’ignorance institutionnelle, historique, la naïveté philosophique des économistes qui nuisent à la portée heuristique de leurs théories. Et ceci nous rapproche du coeur même du livre de Deirdre McCloskey : le péché le plus grave de tous repose finalement sur une conception erronée de la science économique en elle-même. En effet, « une investigation du réel doit à la fois rechercher et réfléchir. Elle doit observer et théoriser. Formaliser et archiver ». Il ne s’agit pas de dédaigner les mathématiques ou la philosophie pure. Il s’agit bien plus de remarquer que la science économique est fille de plusieurs sciences et ne peut, en ce sens, se passer d’aucune. L’économie est une science molle qui a besoin des sciences dures. « Toute science, au même titre que bien d’autres pratiques humaines comme le tricot ou les échanges entre amis, doit avoir le monde pour objet, c’est-à-dire qu’elle doit se préoccuper du réel. Elle doit également dépasser la simple collecte de données (…) Pas de données brutes. Et pas de pure théorie. »

Le péché secret de la science économique est finalement celui de la science en général. « La science économique a péché en raison des « résultats » qualitatifs de sa « théorie » et des « résultats » significatifs/non-significatifs de sa recherche empirique ». La question est finalement celle de la relation entre normatif et positif. Une science théorise-t-elle ce qui est ou ce qui devrait être ? D’ailleurs ne fait-elle que théoriser ? McCloskey aura le dernier mot. La mauvaise science est « celle qui utilise des théorèmes qualitatifs sans le mordant du quantitatif, et la signification statistique sans le mordant du quantitatif ». Le plus grave péché de la science économique est de ne se penser que science.


Deirdre McCloskey, Les péchés secrets de la science économique, 109p., 14,00€, Editions Markus Haller.


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"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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