mercredi 28 juin 2017

L&P #14 : Notre ennemi, le capital


« Le libéralisme économique d’Adam Smith, de Turgot ou de Voltaire, loin de prendre sa source dans la pensée « réactionnaire » d’un Bossuet ou d’un Filmer, trouve en réalité son prolongement philosophique le plus naturel dans le libéralisme politique et culturel des Lumières et dans l’idée progressiste correspondante selon laquelle tout pas en avant constitue toujours un pas dans la bonne direction ». La formulation est lourde, comme souvent. Mais l’idée est profonde, comme toujours. Il s’agit, vous l’aurez compris, de Jean-Claude Michéa, philosophe français, grand spécialiste d’Orwell et critique de la dérive libérale-libertaire de notre société. Auteur de nombreux ouvrages sur la gauche, le populisme ou même le libéralisme, l’ancien partisan du Parti communiste nous offre l’aboutissement d’une réflexion dans un livre intitulé Notre ennemi, le capital, livre composé de ses réponses à quelques questions posées par Le Comptoir et de plusieurs « scolies » sur des sujets divers. Parfois compliqué à suivre, l’auteur nous livre cependant sa pensée avec talent et authenticité. Du vrai Michéa.

Sa réflexion se fait en deux temps. Michéa reprend d’abord tout au long du livre une critique qu’il a déjà formulée à l’égard du libéralisme à propos de l’unité des deux libéralismes - l’économique et le culturel -, et développe une analyse, avancée avec beaucoup d’intelligence, des contradictions du libéralisme économique. Il écrit : « Voir dans cette tendance permanente du système capitaliste à former des cartels, des trusts et des oligopoles une simple trahison du « véritable » esprit libéral apparaît donc à peu près aussi sérieux que de considérer le fait qu’un joueur finit toujours par s’emparer de l’avenue Foch ou de la rue de la Paix comme une entorse à l’esprit véritable du Monopoly ». Le fait est que le libéralisme, en matière de concurrence particulièrement, promet des règles du jeu pour rendre les joueurs égaux en début de partie, mais ment aux participants lorsqu’il leur promet à chacun une victoire (le fameux « jeu à somme positive »). Le marché est un jeu de société qui ne convient qu’au vainqueur. Grand analyste de la philosophie libérale, Jean-Claude Michéa nous dévoile aussi pourquoi le libéralisme est si loin du politique et si proche du transhumanisme lorsqu’il écrit : « Cette phobie de toutes les « identités » qui définit la sensibilité libérale s’explique en premier lieu par le fait que tout sentiment d’appartenance est par définition incompatible avec ce projet d’atomisation du monde - le règne des individus atomisés - qui est au coeur du capitalisme. »

Mais Michéa ne se limite pas à une critique du libéralisme. Devant la dérive sociétale de la gauche qui se contente aujourd’hui de se faire le défenseur des minorités discriminées - les deux allant souvent ensemble -, l’auteur dénonce l’abandon d’une lutte qui était historiquement la sienne : la lutte contre le capitalisme, en tant que système d’exploitation déshumanisant. « Il est donc tout à fait illusoire d’imaginer pouvoir résoudre un problème « sociétal » dans un sens anticapitaliste si l’on ne dispose, pour cela, que des seuls outils axiologiquement neutres du droit libéral et de son appel contradictoire à étendre indéfiniment le « droit d’avoir des droits ». Autant dire que ce n’est certainement pas l’intelligentsia de gauche, ou d’extrême gauche, qui apparaît la mieux placée pour mener à bien un tel combat ». 

Si on sait dorénavant qui est « l’ennemi », on ne sait plus à quoi correspond le « notre ». Au nom de qui Michéa parle-t-il : des antilibéraux ? des communistes ? des socialistes ? Le capital ne serait pas, finalement, l’ennemi de tous ? Ce qui est sûr, c’est que la gauche est sur la mauvaise voie depuis plusieurs années : en prenant un tournant libéral, sachant que le libéralisme reconnaît résolument son mépris à l'égard de la société et du politique, la gauche a consolidé le temple du progrès au lieu de le détruire. Et même si tous le défendent aujourd’hui comme étant la seule alternative, selon Michéa, le capitalisme libéral est voué à sa perte : « La question n’est donc plus seulement, aujourd’hui, de savoir si la sortie progressive du système capitaliste est en elle-même désirable. Cette sortie aura lieu quoiqu’il arrive (…). Il serait temps de commencer à en prendre conscience et, mieux encore, de s’y préparer politiquement et personnellement. D’autant, au train où vont les choses, qu’il se pourrait bien qu’on atteigne plus rapidement que prévu ce point historique crucial où, comme l’écrivait Rousseau dans Du contrat social, « le genre humain périrait s’il ne changeait pas sa manière d’être ». La fin des jours tranquilles a déjà commencé ». Michéa est le George Orwell de demain. Sera-t-il trop tard quand nous comprendrons qu’il avait raison ?


Jean-Claude Michéa, Notre ennemi, le capital, 320 p., 19,00€, Flammarion - édition Climats.


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"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

mercredi 21 juin 2017

L&P #13 : La nouvelle économie politique


Tous les plus grands économistes ont écrit, un jour ou l’autre, un traité d’économie politique : du Traité d’économie politique de Montchrestien en 1615 à celui de Say en 1803, en passant par le Principe de l’économie politique et de l’impôt de Ricardo et les Eléments d’économie politique pure de Walras. L’expression est créée au début du XVIIè et a pour but, selon Charles Gide, de décrire « l'étude de la production économique, l'offre et la demande de biens et services et leurs relations avec les lois et coutumes ; le gouvernement, la distribution des richesses et la richesse des nations incluant le budget ». Le but de l’économie politique est de rendre compte, à la fois, de ce qui est et de ce qui devrait être. Chaque siècle étant différent, les économies politiques se sont multipliées. Et le nôtre ne fait pas exception. Récemment, deux nouvelles économies politiques ont vu le jour. Celle d’Olivier Bomsel : La nouvelle économie politique, une idéologie du XXIè siècle et celle de François Morin : L’économie politique du XXIè siècle. Les deux ont la même ambition : dresser un tableau fidèle de l’économie actuelle et réfléchir à la façon dont elle pourrait être améliorée. Mais les deux économistes ne l’envisagent pas de la même façon.

Selon Olivier Bomsel, l’économie est devenue le coeur de nos activités. Elle nous suit partout où nous allons ce qui, bien-sûr, relève de l’évidence mais nous paraît de plus en plus naturel - peut-être même trop naturel. Sur-médiatisée, accompagnée de progrès technologiques et publicitaires nombreux, elle en devient parfois étouffante. Mais l’intérêt de cette nouvelle économie politique réside surtout dans l’expression même qui est utilisée : parler de « nouvelle » économie, c’est laisser entendre qu’il existe une « ancienne » économie et - plus encore - que celle-ci a été dépassée. « Cette Nouvelle Economie politique se distingue de l’ancienne, classique ou naturaliste, qui faisait de l’économie la structure sous-jacente de la politique, tantôt en dessinant des classes aux intérêts matériels opposés, tantôt en aimantant les choix publics vers plus de bonheur social. Son pari est de conjuguer économie et politique dans une très large autonomie l’une de l’autre ». Et la mission que se donne Olivier Bomsel est de présenter cette « double logique de la théorie économique contemporaine » et de la contester. En fait, il paraît difficile - voire impossible - de penser l’économie sans penser la politique. Parce que l’économie dépend très fortement des institutions de la société dans laquelle elle est intégrée, comme l’a montré Douglass North, et parce que l’économie doit être pensée avant tout comme un outil politique. Là où l’économie s’est libérée de la politique, là où la société a une tendance au « désencastrement » au sens où Polanyi l’entendait, elle a vu naître de réelles tensions sociales entre ceux à qui le système économique réussissait et les autres. La nouvelle économie politique de Bomsel est une économie de réconciliation.

Ce n’est pas exactement ce qu’entend défendre François Morin dans son économie politique. En fait, celui-ci adopte un tout autre angle : celui du débat entre valeur-capital et valeur-travail. L’économie politique du XXIè siècle se caractérise par une dématérialisation et par une mobilité inédites des capitaux. Dès lors, le facteur capital semble avoir pris une valeur toute autre tandis que le facteur travail a progressivement perdu la sienne. Finance globalisée et capitalisme actionnarial ont alors précipité ce phénomène. Ce que réclame l’auteur, c’est de renouer avec la véritable valeur du capital, de la monnaie et du travail. Et là où le livre est d’un grand intérêt, c’est dans la réflexion qu’il propose à travers la refondation démocratique par la monnaie. « A chaque niveau d’une maille territoriale - locale, nationale, internationale -, la crédibilité d’une monnaie repose fondamentalement sur la confiance que les citoyens peuvent lui accorder. Cette confiance sera d’autant plus grande que les citoyens non seulement participent à la définition des principes d’émission de la nouvelle monnaie, mais également activement à sa gestion et à sa circulation ». L’économie politique que nos démocraties libérales doivent adopter est une économie où l’échelle globale indique le prix d’un bien et l’échelle locale en indique la valeur. La nouvelle économie politique sera une économie à taille humaine ou ne sera pas.


Olivier Bomsel, La nouvelle économie politique : Une idéologique du XXIème siècle conquête, 448p., 8,20€, Gallimard.


François Morin, L’économie politique du XXIème siècle : De la valeur-capital à la valeur-travail, 311p., 22,00€, Lux éditeur.

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jeudi 15 juin 2017

L&P #12 : Une idéologie qui ruine la société


« Au cours des quatre derniers siècles, l’idéologie économique a d’une part favorisé l’intérêt individuel et le système marchand et, d’autre part, miné la communauté. Elle continue d’ailleurs à le faire aujourd’hui ». Stephen Marglin, économiste américain enseignant à Harvard, pose un regard très critique à l’égard de l’économie. Conçue afin de produire de la richesse, des ressources pour subvenir aux besoins des individus, il s’avère finalement qu’elle détruit plus qu’elle ne construit - qu’elle ruine plus qu’elle n’enrichit - la société. Ceci est dû à la fois à la mission qui lui est destinée et aux moyens auxquels elle a recours pour la remplir. Si l’économie - plus exactement la science économique - est apparue, c’est bien pour mettre un terme à la rareté qui caractérise le monde dans lequel nous vivions et qui nuit profondément à la société et à son développement, ainsi qu’à « l’éternel conflit entre l’intérêt de l’individu et celui de la communauté ». Selon l’auteur, le problème de la rareté a été dépassé depuis longtemps, mais l’économie entretient ce sentiment d’insatisfaction : « l’un des paradoxes de notre époque est que l’abondance est toujours un peu plus loin. Malgré l’énorme croissance de la production et de la consommation, nous sommes toujours autant esclaves de l’économie que nos parents, grands-parents et arrière-grands-parents (…). Dans l’économie dominante, l’idée que les désirs sont illimités est le fondement de la rareté, et la rareté est le fondement de l’économie ».

Mais il y a plus grave encore. Les principes sur lesquels repose l’économie procèdent de conflits, d’exclusions, de concurrence plus que de cohésion sociale. En effet, le fait que l’individu ne se préoccupe que de son intérêt individuel est considéré comme une vertu, un comportement rationnel et essentiel dans la science économique. « La tendance à voir les motivations en terme d’intérêts plutôt qu’en termes de passions a été un autre changement dans l’esprit philosophique de l’époque. » L’économie transforme le vice en vertu. Pire encore : elle recommande et défend l’individualisme, seule voie de développement possible. Le fait même de penser en terme d’individus reflète la nécessité d’une dépersonnalisation dans la démarche scientifique qu’adopte l’économie. Penser la société comme une somme d’individus, c’est la détruire. C’est oublier que la société correspond plus à un tout qu’à un tous. Et Marglin de conclure : « Une fois que l’on admet le fait que les préférences changent, il faut également admettre que le processus de changement est un processus social, qui dépend de toutes sortes d’interactions sociales. Il devient alors difficile de concevoir la relation entre l’individu et la société comme une relation à sens unique, partant de l’individu pour aller vers la société. Les individus construisent peut-être la société, mais il est certain que la société façonne les individus ».

L’intérêt de cet ouvrage réside surtout dans la puissance de son argumentation et la pertinence de son analyse, puisque l’auteur prend le soin de contredire un par un tous les principes sur lesquels repose l’économie. De la fixation du prix aux composantes de l’investissement en passant par l’économie du bien-être et les motifs d’accumulation du capital : la critique de Stephen Marglin n’est ni trop radicale, ni trop fébrile. Sa déconstruction de l’idéologie économique participe à une critique générale qui est faite aujourd’hui de la modernité telle que l’imaginaient les Lumières : époque où l’homme est trop libre et le désir trop désiré. Si l’économie est un système qui a réussi à certains et échoué chez d’autres, elle est avant tout une idéologie qui ruine la société.


Stephen Marglin, L’économie : une idéologie qui ruine la société, 375p., 24,00€, Editions du croquant.


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vendredi 2 juin 2017

L&P #11 : La France dans le noir


« Imaginons-nous vivre, ne serait-ce qu’une journée (et une nuit !), sans lumière, sans chauffage, sans eau chaude, sans réfrigérateur, sans congélateur et sans microondes ? Sans ordinateur, sans téléphone, sans connexion Internet, sans e-mails, privés de l’accès aux réseaux sociaux, que ferions-nous de nos journées ? ». Il semble difficile de l’imaginer. Et pourtant, cela risque de se produire en France si le pays ne se dédie pas plus et pas mieux au problème énergétique. Hervé Machenaud, polytechnicien ayant longtemps travaillé en France et à l’étranger au développement de programmes énergétiques, tire la sonnette d’alarme. « Nous sommes tellement accoutumés à une énergie librement accessible et abondante que nous n’envisageons pas les conséquences catastrophiques d’une énergie rationnée et chère. C’est pour éviter les conséquences prévisibles de la faillite des politiques énergétiques française et européenne, pour éviter que la France soit dans le noir, qu’au nom de l’expérience acquise au cours de ma vie professionnelle au service de l’énergie pour tous, j’écris ces lignes ». La politique énergétique est empreinte d’une idéologie, c’est-à-dire d’une vision du monde qui se fait passer pour universelle alors qu’elle n’est que particulière. Cet essai nous révèle pour quelles raisons et sous quelles formes cette idéologie se propage.

Si la France risque de se retrouver dans le noir, c’est parce que les électriciens européens se désengagent de la production d’électricité. « En France, entre 2010 et 2014, la production d’électricité à partir de centrales thermiques, charbon et gaz, a été divisée par deux. Dans le même temps, la pression s’accentue en Europe pour réduire ou arrêter les centrales nucléaires ». La production traditionnelle de l’électricité tend à être délaissée et remplacée par une production plus écologique et renouvelable : le solaire et l’éolien. Il ne s’agit pas d’un « réquisitoire contre les technologies éolienne et solaire », seulement de prévenir qu’elles « n’ont de place que là où elles contribuent à la satisfaction de la demande de pointe et là où, en substitution de combustibles fossiles, elles apportent une production prévisible et stable ». Ici apparaissent les premiers méfaits d’une idéologie bien connue, la vieille angoisse de la loi arithmétique de la croissance des ressources contre la loi géométrique de celle des besoins, que l’auteur dénonce ainsi : « il s’agit moins encore de s’en prendre à l’écologie, porteuse d’une aspiration légitime d’équilibre entre l’homme et son environnement, mais à ceux qui l’ont confisquée au profit d’une idéologie régressive et malthusienne, alimentée par la peur du futur et la culpabilité collective »

Devant l’impasse énergétique française - produire beaucoup c’est produire mal, produire mieux c’est produire plus cher -, l’auteur avance une réflexion pertinente qui vaut pour de nombreuses questions de société. Selon Machenaud, la solution « naîtra de nouveaux comportements individuels ou collectifs locaux ou ne se fera pas ». Quand on traite de questions fiscales, sociales, environnementales, il s’agit de « faire primer l’intérêt général sur les intérêts privés (…), faire primer la réalité sur l’idéologie ». Et l’auteur va même jusqu’à poser des questions qui dérangent : « qui a conscience que, derrière ce mode de vie qui est le nôtre, il y a des entreprises industrielles dont le marché est le monde ? Qui a conscience de la sophistication technologique et des efforts de recherche qui sont faits pour améliorer encore les outils de notre vie quotidienne ? Faut-il vraiment choisir entre le charme d’une vie locale harmonieuse et l’ouverture sur le monde que permet le progrès technique ? ». C’est le local contre le global. Et ce combat ne doit pas avoir de vaincus, il doit avoir deux vainqueurs. On ne doit pas préférer le global au local car choisir le plus efficace, c’est renoncer au plus durable. Choisir le plus commercial, c’est renoncer au plus humain. Machenaud conclut brillamment : « c’est l’énergie qui libère les hommes de l’esclavage des travaux manuels et des tâches matérielles. C’est l’énergie (…) qui permet à l’homme de lire, d’écrire, de penser, de créer, de profiter de ses loisirs ». L’énergie est la lumière de la France. La sauver, c’est redonner une lueur d’espoir au pays.


Hervé Machenaud, La France dans le noir, 120 p., 11,90€, Manitoba / Les Belles Lettres.


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