vendredi 2 juin 2017

L&P #11 : La France dans le noir


« Imaginons-nous vivre, ne serait-ce qu’une journée (et une nuit !), sans lumière, sans chauffage, sans eau chaude, sans réfrigérateur, sans congélateur et sans microondes ? Sans ordinateur, sans téléphone, sans connexion Internet, sans e-mails, privés de l’accès aux réseaux sociaux, que ferions-nous de nos journées ? ». Il semble difficile de l’imaginer. Et pourtant, cela risque de se produire en France si le pays ne se dédie pas plus et pas mieux au problème énergétique. Hervé Machenaud, polytechnicien ayant longtemps travaillé en France et à l’étranger au développement de programmes énergétiques, tire la sonnette d’alarme. « Nous sommes tellement accoutumés à une énergie librement accessible et abondante que nous n’envisageons pas les conséquences catastrophiques d’une énergie rationnée et chère. C’est pour éviter les conséquences prévisibles de la faillite des politiques énergétiques française et européenne, pour éviter que la France soit dans le noir, qu’au nom de l’expérience acquise au cours de ma vie professionnelle au service de l’énergie pour tous, j’écris ces lignes ». La politique énergétique est empreinte d’une idéologie, c’est-à-dire d’une vision du monde qui se fait passer pour universelle alors qu’elle n’est que particulière. Cet essai nous révèle pour quelles raisons et sous quelles formes cette idéologie se propage.

Si la France risque de se retrouver dans le noir, c’est parce que les électriciens européens se désengagent de la production d’électricité. « En France, entre 2010 et 2014, la production d’électricité à partir de centrales thermiques, charbon et gaz, a été divisée par deux. Dans le même temps, la pression s’accentue en Europe pour réduire ou arrêter les centrales nucléaires ». La production traditionnelle de l’électricité tend à être délaissée et remplacée par une production plus écologique et renouvelable : le solaire et l’éolien. Il ne s’agit pas d’un « réquisitoire contre les technologies éolienne et solaire », seulement de prévenir qu’elles « n’ont de place que là où elles contribuent à la satisfaction de la demande de pointe et là où, en substitution de combustibles fossiles, elles apportent une production prévisible et stable ». Ici apparaissent les premiers méfaits d’une idéologie bien connue, la vieille angoisse de la loi arithmétique de la croissance des ressources contre la loi géométrique de celle des besoins, que l’auteur dénonce ainsi : « il s’agit moins encore de s’en prendre à l’écologie, porteuse d’une aspiration légitime d’équilibre entre l’homme et son environnement, mais à ceux qui l’ont confisquée au profit d’une idéologie régressive et malthusienne, alimentée par la peur du futur et la culpabilité collective »

Devant l’impasse énergétique française - produire beaucoup c’est produire mal, produire mieux c’est produire plus cher -, l’auteur avance une réflexion pertinente qui vaut pour de nombreuses questions de société. Selon Machenaud, la solution « naîtra de nouveaux comportements individuels ou collectifs locaux ou ne se fera pas ». Quand on traite de questions fiscales, sociales, environnementales, il s’agit de « faire primer l’intérêt général sur les intérêts privés (…), faire primer la réalité sur l’idéologie ». Et l’auteur va même jusqu’à poser des questions qui dérangent : « qui a conscience que, derrière ce mode de vie qui est le nôtre, il y a des entreprises industrielles dont le marché est le monde ? Qui a conscience de la sophistication technologique et des efforts de recherche qui sont faits pour améliorer encore les outils de notre vie quotidienne ? Faut-il vraiment choisir entre le charme d’une vie locale harmonieuse et l’ouverture sur le monde que permet le progrès technique ? ». C’est le local contre le global. Et ce combat ne doit pas avoir de vaincus, il doit avoir deux vainqueurs. On ne doit pas préférer le global au local car choisir le plus efficace, c’est renoncer au plus durable. Choisir le plus commercial, c’est renoncer au plus humain. Machenaud conclut brillamment : « c’est l’énergie qui libère les hommes de l’esclavage des travaux manuels et des tâches matérielles. C’est l’énergie (…) qui permet à l’homme de lire, d’écrire, de penser, de créer, de profiter de ses loisirs ». L’énergie est la lumière de la France. La sauver, c’est redonner une lueur d’espoir au pays.


Hervé Machenaud, La France dans le noir, 120 p., 11,90€, Manitoba / Les Belles Lettres.


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