jeudi 15 juin 2017

L&P #12 : Une idéologie qui ruine la société



« Au cours des quatre derniers siècles, l’idéologie économique a d’une part favorisé l’intérêt individuel et le système marchand et, d’autre part, miné la communauté. Elle continue d’ailleurs à le faire aujourd’hui ». Stephen Marglin, économiste américain enseignant à Harvard, pose un regard très critique à l’égard de l’économie. Conçue afin de produire de la richesse, des ressources pour subvenir aux besoins des individus, il s’avère finalement qu’elle détruit plus qu’elle ne construit - qu’elle ruine plus qu’elle n’enrichit - la société. Ceci est dû à la fois à la mission qui lui est destinée et aux moyens auxquels elle a recours pour la remplir.

Si l’économie - plus exactement la science économique - est apparue, c’est bien pour mettre un terme à la rareté qui caractérise le monde dans lequel nous vivions et qui nuit profondément à la société et à son développement, ainsi qu’à « l’éternel conflit entre l’intérêt de l’individu et celui de la communauté ». Selon l’auteur, le problème de la rareté a été dépassé depuis longtemps, mais l’économie entretient ce sentiment d’insatisfaction : « l’un des paradoxes de notre époque est que l’abondance est toujours un peu plus loin. Malgré l’énorme croissance de la production et de la consommation, nous sommes toujours autant esclaves de l’économie que nos parents, grands-parents et arrière-grands-parents (…). Dans l’économie dominante, l’idée que les désirs sont illimités est le fondement de la rareté, et la rareté est le fondement de l’économie ».



Mais il y a plus grave encore. Les principes sur lesquels repose l’économie procèdent de conflits, d’exclusions, de concurrence plus que de cohésion sociale. En effet, le fait que l’individu ne se préoccupe que de son intérêt individuel est considéré comme une vertu, un comportement rationnel et essentiel dans la science économique. « La tendance à voir les motivations en terme d’intérêts plutôt qu’en termes de passions a été un autre changement dans l’esprit philosophique de l’époque. » L’économie transforme le vice en vertu. Pire encore : elle recommande et défend l’individualisme, seule voie de développement possible. Le fait même de penser en terme d’individus reflète la nécessité d’une dépersonnalisation dans la démarche scientifique qu’adopte l’économie. Penser la société comme une somme d’individus, c’est la détruire. C’est oublier que la société correspond plus à un tout qu’à un tous. Et Marglin de conclure : « Une fois que l’on admet le fait que les préférences changent, il faut également admettre que le processus de changement est un processus social, qui dépend de toutes sortes d’interactions sociales. Il devient alors difficile de concevoir la relation entre l’individu et la société comme une relation à sens unique, partant de l’individu pour aller vers la société. Les individus construisent peut-être la société, mais il est certain que la société façonne les individus ».

L’intérêt de cet ouvrage réside surtout dans la puissance de son argumentation et la pertinence de son analyse, puisque l’auteur prend le soin de contredire un par un tous les principes sur lesquels repose l’économie. De la fixation du prix aux composantes de l’investissement en passant par l’économie du bien-être et les motifs d’accumulation du capital : la critique de Stephen Marglin n’est ni trop radicale, ni trop fébrile. Sa déconstruction de l’idéologie économique participe à une critique générale qui est faite aujourd’hui de la modernité telle que l’imaginaient les Lumières : époque où l’homme est trop libre et le désir trop désiré. Si l’économie est un système qui a réussi à certains et échoué chez d’autres, elle est avant tout une idéologie qui ruine la société.


Stephen Marglin, L’économie : une idéologie qui ruine la société, 375p., 24,00€, Editions du croquant.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
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"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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