mercredi 5 juillet 2017

L&P #15 : La nouvelle servitude volontaire



« Sur quel réseau social faut-il être ? Quel outil faut-il savoir manier ? Quelle profession menace de disparaitre ? Quel métier a le vent en poupe ? Quel équipement acheter ? Dois-je prendre un Uber plutôt qu’un taxi ? Acheter chez Amazon ou chez mon libraire ?… ». La société hyperactive qui est la nôtre commande à chaque individu d’agir vite et de réfléchir peu. Pris dans la course folle du progrès, nous perdons de vue l’essentiel. Si, comme le disait Sauvy, « l’homme moderne est un marcheur qui n’atteint jamais l’horizon », c’est parce que l’homme ne regarde pas cet horizon : il se regarde marcher. Il suit, tête baissée, la voie que trace pour lui la science. Déjà en son temps Nietzsche avait compris que : « la seule vraie liberté qu’a l’homme, c’est de choisir ses chaines ». C’est de choisir le chemin qui le mènera le plus lentement à sa perte. C’est ce que critique Philippe Vion-Dury, journaliste spécialiste des questions de société, des nouveaux modèles économiques et de technologies, dans son nouveau livre intitulé : La nouvelle servitude volontaire. L’expression « servitude volontaire » est empruntée à Etienne de La Boétie qui, dans son Discours de la servitude volontaire, affirmait que tout pouvoir ne pouvait dominer durablement sans le consentement d’une partie des gouvernés. L’objet de ce livre est de montrer que nous avons, sans le savoir, consenti à être gouvernés et que nous ajoutons tous les jours un maillon de plus à nos chaînes.


« Renoncer à la maîtrise de nos vies par nous-mêmes, c’est accepter le contrôle de nos existences par des tiers ; contrôle doux, subtil, emprise plus incitative que répressive, dont la force réside dans son apparente inoffensivité. Alors que toutes les pensées vont à « Big Brother vous surveille », c’est davantage un « Big Mother veille sur vous » qui s’annonce ». Voilà la définition de cette « nouvelle servitude volontaire ». L’auteur engage une enquête détaillée où il étudie minutieusement le fonctionnement de cette nouvelle société, d’abord pensée dans la Silicon Valley, et qui repose sur la règle des trois V : volume, variété, vélocité. Cette société est avant tout celle de l’anticipation. « La numérisation d’un nombre croissant de nos activités a accouché d’un monde de signaux, d’une société informationnelle. Nos activités, nos préférences, nos relations sociales, nos achats, nos désirs deviennent des données qu’il est possible et aisé de collecter. Leur croisement permet ensuite de dresser une connaissance complète de notre être - passé, présent et futur - afin de mieux exploiter toutes les opportunités que nous offrons et gérer tous les risques que nous présentons. » Cette capacité à anticiper les choix d’un agent montre à quel point le comportement humain obéit à des lois - et à quel point il est facile de les utiliser contre lui. Dès lors, cette société devient un lieu de manipulation. Cette manipulation se traduit notamment, selon l’auteur, dans le domaine de l’assurance, là où la « main invisible des assureurs » guide et gouverne les individus : « Dans un système assurantiel individualisé, la protection est dynamique puisqu’elle peut varier à tout moment en fonction d’une multitude de facteurs. L’individu n’aura plus droit au confort de la sécurité s’il ne devient pas un partenaire efficace et responsable (…). Au sein de cette société atomique et sécuritaire, l’individu est appelé à être l’entrepreneur de sa vie, à suivre un impératif managérial de gestion de risques ». Il devient alors une machine, un algorithme parmi d’autres.


A la fois conséquence des deux premières caractéristiques de nos sociétés modernes et nouvel aspect de la servitude volontaire, le contrôle intégral qui règne aujourd’hui sur les individus inquiète l’auteur. Il essaie alors de dresser une image de l’avenir, de deviner à quoi peut ressembler le monde selon la Silicon Valley. « La société est sommée de se plier aux nouvelles règles de la post-Histoire, aboutissement d’un processus qui s’est déployé indépendamment des volontés humaines. Mystique rationalisatrice, idéologie du progrès, sens de l’histoire, salut par la science, échec du politique, objectivité du technicien : autant d’arguments convoqués pour jeter la société tout entière dans les bras de solutions technologiques qui répareront les dysfonctionnements d’une machine sociétale que personne ne comprend plus. » Puisque la Silicon Valley n’est que le relai du capitalisme libéral, l’auteur précise - à juste titre - que celui qui critique la vallée ou Wall Street critique le libéralisme même : « Ce sont les économistes qui, les premiers, ont résumé les hommes à des particules élémentaires se conformant comme mécaniquement aux ordres de leur intérêt rationnel. Ils ont ainsi enclenché le processus de déshumanisation indispensable à l’abandon du gouvernement des hommes au profit d’une administration des choses ». Le constat est sombre, l’analyse est brillante, la conclusion de l’auteur est sans appel : le libéralisme - c’est-à-dire la servitude volontaire - est un totalitarisme, puisque il repose sur un contrôle intégral qu’il cache derrière son extrême inverse : une liberté totale. « Au lieu d’enseigner à l’individu comment se comporter, il faut agir sur l’environnement, les représentations sociales, les libertés ou les contraintes, afin de pousser l’individu à se comporter de la manière souhaitée. « Conduire les conduites » sans intervenir sur le sujet lui-même ».


Philippe Vion-Dury, La nouvelle servitude volontaire : enquête sur le projet politique de la Silicon Valley, 256 p., 20,00€, FYP éditions, 2016.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
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