mardi 11 juillet 2017

L&P #16 : Ce que penser veut dire


« Qu'importe ce que je fais ! Demandez-moi ce que je pense. », écrivait Jules Renard dans son Journal du 12 avril 1890. Et c’est ce même Jules Renard qui écrivait quelques années plus tard : « Penser ne suffit pas : il faut penser à quelque chose. » Alain de Benoist serait sans doute d’accord avec la première : le moment de la pensée est l’instant suprême dans la mise en mouvement d’un corps, la renaissance de l’agir humain. Mais il ne serait certainement pas d’accord quant à dire que penser ne suffit pas. « Penser tout court est un travail. C’est le travail de la pensée : penser la nature de l’homme, penser les lois de l’univers, penser l’essence du politique, le sens de la technique, le sens du moment historique, le sens de notre présence au monde ». Voilà ce que penser veut dire.

Pour nous aider à penser, Alain de Benoist nous expose différents auteurs qui ont participé à l’avancée de la pensée au cours des siècles : de Rousseau, le « révolutionnaire conservateur » à Raymond Abellio, « homme du souterrain ». Si l’auteur reprend de grands auteurs classiques tels que Goethe, Heidegger, Arendt ou Baudrillard, il nous en fait aussi découvrir certains, moins connus mais tout aussi pertinents, tels qu’Arthur Koestler, Michel Villey ou Jean Cau. Le chapitre le plus passionnant reste, sans aucun doute, celui sur Marx que l’auteur maitrise à la perfection. Allant à l’encontre de toutes les erreurs et les contre-sens faits sur Marx, Alain de Benoist écrit : « Marx dénonce en fait toutes les approches « essentialistes » de la réalité humaine. S’appuyant sur la philosophie de Hegel, il décrit le capital, non comme une chose, mais comme un rapport social. » C’est ici que réside tout l’intérêt de la pensée de Marx. Il poursuit : « C’est la source de sa critique impitoyable de l’idéologie des droits de l’homme, qui va beaucoup plus loin que celle de bien des auteurs « réactionnaires ». Marx ne se borne pas en effet à montrer le caractère « formel », et donc illusoire, des libertés proclamées par la théorie des droits. Il montre aussi que l’homme dont la Déclaration des droits de 1789 proclame les droits n’est que l’homme séparé de l’anthropologie bourgeoise libérale, et que la valeur individuelle qu’elle défend n’est en dernière analyse que la valeur marchande. L’homme des droits de l’homme s’identifie à l’Homo oeconomicus ». Celui qui aime penser aime nécessairement Marx : la pensée marxiste est une pensée révolutionnaire pas seulement en ce qu’elle contient de révolutionnaire, mais parce qu’elle propose une voie profondément opposée à la doxa, au moment où écrit Marx comme aujourd’hui.

Il convient également de s’arrêter sur le chapitre dédié à Jean-Claude Michéa. L’auteur de Notre ennemi, le capital conquit progressivement les intellectuels français, à commencer par Alain de Benoist qui voit dans Le complexe d’Orphée une réponse originale à la crise politique que connaît la gauche aujourd’hui : « la gauche s’est coupée du peuple parce qu’elle a très tôt adhéré à l’idéologie du progrès, qui contredit à angle droit toutes les valeurs populaires. » Et l’auteur résume ainsi, et de la manière la plus efficace, la thèse principale de Michéa : « Il est en effet tout aussi illusoire de croire qu’on peut être durablement libéral sur le plan politique ou « sociétal » sans finir par le devenir aussi sur le plan économique (comme le croient la majorité des gens de gauche) ou qu’on peut être durablement libéral sur le plan économique sans finir par le devenir aussi sur le plan politique ou « sociétal » (comme le croient la majorité des gens de droite). En d’autres termes, il y a une unité profonde du libéralisme. Le libéralisme forme un tout. » Finalement, une fois parvenu à la fin du livre de Benoist, on comprend que penser, ce n’est pas lire et comprendre tous les auteurs. La pensée ne repose pas sur une somme de connaissances, mais bien plus sur une disposition de l’esprit, une capacité à se défaire d’une conviction profonde pour se nourrir d’un auteur.


Alain de Benoist, Ce que penser veut dire, 384p., 19,90€, Editions du Rocher.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.

















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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