mardi 18 juillet 2017

L&P #17 : Patrons en France


« De toute façon, les patrons sont tous des salauds », concluait une étudiante en 2006, à la suite d’un débat télévisé. L’étudiante n’est d’ailleurs pas la seule à le penser : aujourd’hui, en France, être chef d’entreprise est mal perçu. L’éthique protestante, selon Weber, est bien plus favorable au capitalisme que la tradition catholique : c’est donc dans ses propres moeurs que la France doit trouver les causes d’un tel mépris - du moins d’une méfiance - à l’égard du capitalisme et de son héraut : l’entrepreneur. A ce propos, il convient de s’entendre sur le terme générique de « patron » employé dans le titre de l’imposant ouvrage dirigé par Michel Offerlé sur les Patrons en France. Patron vient du latin patronus, issu de « pater », et qui signifie donc le protecteur. Dès lors, dans une organisation telle qu’une entreprise, le patron est celui qui détient le pouvoir hiérarchique soit en raison de l’organigramme : il est alors chef d’entreprise ; soit en tant que mandataire social : il est alors président-directeur général ou gérant. Dans les deux cas, le patron, c’est « quelqu’un qui est garant des fonds qu’on lui a confiés et dont le métier est de les faire fructifier », comme le définit bien un des chefs d’entreprise interviewés.

Patrons en France, c’est le recueil de trente-six entretiens portant sur des thèmes très différents et réalisés avec des personnes dont la position hiérarchique et le statut social varient beaucoup. Panorama fidèle de tous les types de patrons qui peuvent exister en France et de tous les types de parcours qu’ont chacun d’entre eux, l’ouvrage est saisissant d’authenticité et les réponses aux interviews, bien que parfois maladroites, nous rapprochent sensiblement de ces personnes que nous connaissons mal et que nous avons trop vite tendance à décrier. Ce nouveau visage du patron est celui d’un humain, conscient de son devoir et preneur de risques, qui répète que « ce qui fait le patron, c’est l’insatisfaction », que « si on aime l’argent, on ne réussira jamais ! » ou encore que « créer quelque chose, créer une entreprise, c’est déjà lutter contre la peur ». Le patron, c’est d’ailleurs aussi celui qui se méfie des hommes politiques parce qu’il estime qu’ils « n’ont pas l’ombre d’une idée de savoir comment un société conduit sa stratégie ». Finalement, le patron français d’aujourd’hui semble s’inspirer, d’une part, de l’entrepreneur schumpéterien, ce héros audacieux et génial qui est toujours à l’origine de la dynamique d’une économie et, d’autre part, de l’homme d’affaire riche et insolent, côté odieux qui fait partie des principales raisons de la critique populaire dont souffrent les chefs d’entreprise aujourd’hui.

Cette gigantesque expérience sociologique révèle en fait un paradoxe fondamental qui se trouve au coeur des tensions sociales qui s’exercent aujourd’hui : les Français aiment profiter de la production que dirige un patron mais n’aiment pas le voir rémunéré. En réalité, ce n’est pas tant le salaire ou le fait d’être parfois exploités qui révoltent le plus ceux qui obéissent au patron, mais c’est cette bien-pensance et cette aisance qui font dire à l’un d’entre eux : « l’idée, c’est pas d’être millionnaire, c’est de se faire plaisir et de faire tourner une boîte et qu’on s’en tire et qu’on vive agréablement ». Ce qu’on reproche au patron, ce n’est pas l’argent qu’il gagne - qu’il a d’ailleurs sans doute mérité -, c’est son rapport à l’argent ; ce n’est pas son manque d’humanité - ils en ont même de plus en plus -, c’est son manque de valeurs. Le chemin de l’entreprise est pavé de bonnes intentions. Patrons, « méfiez-vous des bonnes intentions » - disait La Bruyère.


Sous la direction de Michel Offerlé, Patrons en France, 664 p., 25,00€, La Découverte.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.

















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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