mardi 25 juillet 2017

L&P #18 : L'individu hypermoderne


« Notre époque n’est pas celle de la fin de la modernité, mais celle qui enregistre l’avènement d’une nouvelle modernité : l’hypermodernité. Un peu partout nos sociétés sont emportées par l’escalade du toujours plus, toujours plus vite, toujours plus extrême dans toutes les sphères de la vie sociale et individuelle : finance, consommation, communication, information, urbanisme, sport, spectacles ». C’est en ces termes que Gilles Lipovetsky le premier parlait de l’hypermodernité comme « modernisation hyperbolique » et « parachèvement de la modernité ». Aujourd’hui, le terme est fréquemment employé, plutôt de manière péjorative d’ailleurs, pour désigner notre époque : celle des réseaux sociaux et de Google, celle de l’ubérisation et de la dématérialisation en général. Et comme le terme d’ « individu hypermoderne » est plutôt utilisé pour critiquer, implicitement ou non, cet individu de la post-modernité, très peu d'études objectives n’ont été menées jusque là pour le définir, comprendre ses aspirations et tenter de dessiner son portrait-type. C’est exactement la mission que se fixe Nicole Aubert dans son nouvel ouvrage intitulé L’individu hypermoderne qu’elle a co-écrit avec de nombreux sociologues, philosophes et psychologues actuels.

L’enjeu est de taille. Il est de cerner les « effets sur l’individu de la société d’hyperconsommation dans laquelle nous vivons, marquée par le triomphe de la logique marchande et par l’éclatement généralisé de toutes les limites traditionnelles ayant jusque-là structuré la construction des identités individuelles ». Et cet enjeu est rempli à la perfection. Le livre est comme un grand tableau, chaque chapitre venant ajouter à chaque fois une nouvelle couleur, un nouveau trait. Les sociologues participant à l’ouvrage décrivent un à un la manière d’être et le comportement de cet individu : de son hyperactivité au travail à son impératif de jouissance dans ses moments libres, relatant à chaque fois les risques des évolutions qu’il subit. L’hyperconsommation, par exemple, est analysée comme une « désappropriation progressive du quotidien par les fournisseurs d’expériences de consommation que sont devenues les grandes entreprises multinationales ». L’étude s’attarde également sur la représentation et l’utilisation du corps dans une société hypermoderne, facette qu’il est nécessaire de comprendre lorsque l’on souhaite définir cet individu de l’époque hypermoderne. « L’importance donnée au corps s’inscrit principalement dans trois domaines : la santé, la beauté et la sexualité. Dans ces trois domaines, le corps doit satisfaire aux exigences de la société de consommation : performance, plaisir et bien-être et esthétisme ». On comprend alors que ces trois critères, la société hypermoderne les applique à tous les domaines qui concernent, de loin ou de près, l’individu. Trois critères essentiels, trois critères critiquables, mais trois critères que les auteurs considèrent comme matrice logique des transformations qui touchent l’individu et la société dans laquelle il évolue.

A la question : « qui est l’individu hypermoderne ? », Nicole Lambert donne finalement la meilleure réponse possible. L’individu hypermoderne est celui « qui émerge des bouleversements accomplis durant ces trente dernières années (…) centré sur la satisfaction immédiate de ses désirs et intolérant à la frustration, il poursuit cependant, dans de nouvelles formes de dépassement de soi, une quête d’Absolu, toujours d’actualité. Débordé de sollicitations et d’exigences d’adaptation permanente conduisant à un état de stress chronique, pressé par le temps et talonné par l’urgence, développant des comportements compulsifs et trépidants visant à combler ses désirs dans l’immédiat et à gorger chaque instant d’un maximum d’intensité, il peut aussi tomber dans un « excès d’inexistence », lorsque la société lui retire les supports qui lui permettent d’être un individu au sens plein du terme ». Si la société hypermoderne est telle que la décrit l’auteur, alors l’individu hypermoderne y est en danger, puisque plus la société approchera le stade ultime de l’hypermodernité, plus la figure de l’individu s’effacera et ce dernier cessera d’exister - ou du moins de vivre puisqu’il n’existera que comme tableau de valeurs. "L'individu hypermoderne" n'est qu'une partie du titre. Après la lecture de l'ouvrage, on aurait volontiers embelli le titre : "L'individu hypermoderne : un individu en danger".


Sous la direction de Nicole Aubert, L’individu hypermoderne, 456 p., 18,00€, Editions érès.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.

















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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