mardi 1 août 2017

L&P #19 : Babel


« Connecté comme je le suis, de la tête aux pieds, tous mes « followers » sachant quelle chaîne je regarde, et avec mon jugement-calembour lancé sur Twitter à la fin de l’épisode de House of Cards, je me sens au centre du monde. Jusqu’à ce que je découvre que mon vote aux élections n’a pas une grande valeur, parce que l’enjeu politique est devenu, comme tu le dis, très bas ; mais un « J’aime » à la fin de ma journée de spectateur-consommateur vaut encore moins et je ne sais même pas quel en est l’enjeu ». Non sans ironie, Ezio Mauro résume en quelques lignes le spectacle absurde auquel nous sommes tous les jours confrontés. L’actuel directeur du quotidien italien La Repubblica dénonce, dans un dialogue passionnant avec Zygmunt Bauman, le célèbre sociologue polonais disparu il y a seulement quelques mois, l’aspect superficiel et théâtral de nos relations. Les deux intellectuels nous offrent une réflexion riche dans leur ouvrage intitulé Babel, en référence au livre de Jorge Luis Borges : La loterie à Babylone. « Entre la Babylone imaginée par Borges et le monde que la modernité nous avait promis (…) s’étend l’interrègne dans lequel nous vivons à présent : un espace et un temps étirés, mobiles, immatériels et gouvernés - peut-être comme jamais auparavant -, par le principe de l’hétérogénéité des fins. Un désordre nouveau, mais qui n’est pas sans rappeler Babel ».

Le message de Babel est le suivant : nous sommes des « solitaires interconnectés » au sein d’un « espace dématérialisé ». En définitive, il est difficile de se représenter notre société : sous son apparence de paradis immatériel, elle est régie par les lois matérielles de la technique qui sont parfois perturbées par la brutalité du réel. Et l’immatériel se caractérise aussi bien par la jouissance qu’il procure lorsqu’il fonctionne que par la désillusion qu’il génère lorsqu’il s’absente. « A l’idée de ne pas être connecté, on se sent perdu, dans le noir, sans les clés de la maison, ou pire sans les clés permettant de sortir de la maison. Sauf si l’on se souvient que le monde ne se résume pas à une prise que l’on branche, et que, derrière chaque connexion, il y a un carrefour, derrière ce carrefour un territoire, lequel est doté d’un paysage qui lui-même a une histoire. Activer un lien n’a rien à voir avec prendre connaissance d’un territoire, d’un paysage, d’une histoire, quitte à les traverser prodigieusement vite. Qui sera le plus informé au bout du compte ? ».


Les deux auteurs vont même plus loin, en donnant à cette crise que traverse la mentalité occidentale des origines économique et commerciale. « L’art du marketing, principal rouage d’une économie dictée par la consommation, se focalise sur la transformation de l’offre en demande en martelant l’idée que « maintenant que vous pouvez l’avoir, vous devez l’acheter. Vous devez l’acquérir et montrer que vous l’avez, comme tous les gens qui veulent être quelqu’un. » » On passe du célèbre adage « la fin justifie les moyens » à sa version moderne : « les moyens justifient la fin ». La finalité de l’action, chère à Aristote, importe peu : ce sont les moyens qu’il convient de choisir et de discuter. Mais l’homme qui se définit plus par ses moyens que par ses fins déclare sa perte : voilà sans doute la leçon la plus fondamentale que nous enseigne ce livre. Cette leçon se trouve dans ces quelques phrases de Zygmunt Bauman, comme une « vieille histoire qui se répète » : « On peut utiliser la hache pour couper du bois ou pour trancher des têtes. Ce n’est pas la hache qui choisit, mais celui qui la tient. »


Zygmunt Bauman et Ezio Mauro, Babel, 193 p., 20,00€, CNRS Editions.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.

















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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