mercredi 16 août 2017

L&P #21 : Une critique de la marchandise


« Un capitalisme intégral n’échappe pas à la caractérisation du capitalisme qui met l’accent sur une exigence d’accumulation illimitée, mais il poursuit l’accumulation en étendant le cosmos de la marchandise, en exploitant de nouveaux gisements de richesses et en articulant différentes façons de mettre en valeur les choses et de les faire circuler, dans l’optique d’une maximisation du profit. C’est ce régime du capitalisme que favorise - selon nous -, en association avec le développement de l’économie financière et de l’économie numérique, la croissance d’une économie de l’enrichissement. » Le terme d’ « économie de l’enrichissement » utilisé par Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, deux sociologues français, dans leur ouvrage Enrichissement : une critique de la marchandise n’est pas sans rappeler l’expression de l’économiste français Thomas Piketty qui donnait à notre système économique actuel, dans son célèbre Le Capital au XXIème siècle, le nom de « capitalisme sans capitalistes ». Pour étudier la mutation qu’a connu le capitalisme durant le XXème siècle jusqu’à aujourd’hui, les deux sociologues décident de s’intéresser à l’évolution du statut de la marchandise durant cette période. Une analyse complète, détaillée, parfois difficile à suivre, mais puissante et riche intellectuellement.

Le constat est le suivant : alors qu’il avait à sa naissance pour simple mission de permettre au secteur industriel de réaliser des gains de productivité, le capitalisme  repose aujourd’hui non pas sur une production de masse, mais sur des secteurs qui privilégient la qualité des produits à leur quantité, des secteurs comme l’immobilier, l'art contemporain, le luxe, la mode, le tourisme haut de gamme, ou même le design. Les deux sociologues remarquent d’ailleurs que l’indice-prix a été profondément bousculé par cette mutation que subit la nature de la marchandise : alors que la « forme standard » des anciens produits étaient « étroitement cohérentes avec un mode de fabrication des objets », la valeur de ces nouveaux produits dépend moins de critères commerciaux que de critères institutionnels et culturels. « Dans cette conjoncture, l’intérêt de la forme collection était de fournir un modèle d’accumulation pour l’accumulation susceptible de concilier l’extravagance d’une dépense en pure perte et les principaux traits associés à l’ethos capitaliste (…) une sorte de retenue allant jusqu’à l’avarice la plus sordide, l’aptitude au calcul et le déploiement d’une activité fiévreuse à la fois désintéressée et susceptible de basculer vers la recherche du profit. » Pour les deux auteurs, l’économie d’enrichissement ne participe plus à la production de richesses nouvelles mais à l’augmentation du revenu de ceux qui possédaient déjà des capitaux. En d’autres termes, cette économie enrichit ceux qui le sont déjà et nourrit, par conséquent, de fortes inégalités économiques en France. Elle vient finalement confirmer la célèbre formule de Louis de Funès dans le rôle de Don Salluste dans La Folie des grandeurs : « Les pauvres c’est fait pour être très pauvres et les riches très riches ».

« Chacun des travailleurs de l’enrichissement est contraint à devenir son propre exploiteur en tant que commerçant de soi-même, c’est-à-dire qu’il est à la fois le marchand et la marchandise. » On retrouve ici le prolongement et l’actualisation d’une idée qu’avait déjà développée Luc Boltanski dans son ouvrage Le nouvel Esprit du capitalisme, paru en 1999, qui montrait comment le capitalisme a surmonté, après les critiques dont il faisait l’objet depuis les années 1970 quant au caractère aliénant de la production, sa dernière crise de légitimité en s’inspirant des valeurs de la contre-culture née de mai 68 en France. Boltanski préconisait alors une forme de « capitalisme artiste ». En s’intéressant plus particulièrement au traitement de la marchandise, le sociologue engage ici une critique assez similaire : il semble que le capitalisme bute contre une nouvelle contradiction, qui n’est plus du même ordre que la précédente mais qui le fragilise tout autant. Le capitalisme a perdu son principal atout : il n’est plus ce vendeur de rêves d’antan, cet eldorado économique, cette terre des possibles où chacun pouvait s’enrichir grâce à son talent et son travail. Il n’est plus le paradis de l’entrepreneur : il est le royaume du rentier. Dès lors, l’ « économie de l’enrichissement » ne produit plus de richesses. Est-ce encore une économie ?


Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Enrichissement : une critique de la marchandise, 672p., 29,00€, Collection NRF Essais, Gallimard.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
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"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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