lundi 28 août 2017

L&P #23 : Ubérisons l'Etat


Il n’est pas un jour sans qu’un article de presse titre sur l’« ubérisation » : voilà le constat premier de Clément Bertholet et Laura Létourneau, dans leur récent ouvrage intitulé Ubérisons l’Etat ! Avant que d’autres ne s’en chargent. Jusque là, rien de révolutionnaire. Mais ce que font remarquer les auteurs, c’est que tout le monde met un peu ce qu’il veut derrière ce mot : pour certains, l’ubérisation c’est d’abord la « désintermédiation » - « l’idée que le numérique permet une mise en relation qui court-circuite les intermédiaires » -, pour d’autres, il s’agit plutôt d’une « dématérialisation par le numérique ». Pour d’autres encore, l’ubérisation est un phénomène qui s’inscrit dans l’économie collaborative - celle qui voudrait produire de la valeur en commun. Pour mettre un terme au débat, les auteurs donnent rapidement leur définition de l’ubérisation, définition qui finalement les rassemble toutes : l’ubérisation est la « disruption rapide de modèles économiques existants par des plateformes numériques de confiance sans infrastructures physiques ni opérateurs et centrées sur le client. »

Sur le fond, on ne peut pas reprocher grand chose à ce livre. C’est même un modèle dans le genre : à mi-chemin entre la thèse universitaire et l’essai politique. Pas question de revenir sur l’ubérisation en elle-même : les auteurs le font à merveille, en évoquant à la fois les opportunités qu’elle offre et les limites de son expansion. Le vrai problème de cet ouvrage tient en ces quelques lignes, que l’on trouvera dans les premières pages :  « La forme actuelle de l’Etat ne semble plus en phase avec les aspirations et les modes de vie des sociétés du XXIè siècle. La mutation qu’il doit entreprendre aujourd’hui est drastique, mais elle est loin d’être une première. La notion même d’Etat a d’ailleurs beaucoup évolué au fil des siècles. » Ici se trouve l’argument qui a donné naissance à l’ouvrage : l’Etat est trop vieux, trop lent, trop coûteux pour pouvoir régenter une société devenue mobile, autonome et rapide. Il faut donc le moderniser. Et quoi de mieux, pour moderniser l’Etat, que de l’ubériser entièrement ? Grave erreur. Moderniser l’Etat est un non-sens : l’Etat n’est ni un objet ni un sujet, il ne se résume ni à un ensemble de bâtiments ni à un groupe d’individus, il n’est donc inscrit dans aucune temporalité. La mesure la plus efficace de l’Etat n’est ni politique, ni économique, ni sociale : elle est symbolique. L’« ubérisation du régalien » dont parlent les auteurs annonce aussi sa disparition. Derrière cette « ubérisation de l’Etat » se cache une nouvelle ruse des libéraux, puisqu’ubériser l’Etat, c’est mettre un terme à cette lutte existentielle qu’ils mènent contre le « pouvoir coercitif », c’est se débarrasser de sa force symbolique, la « grande fiction » que désignait Bastiat avec mépris et incompréhension.

La plus grave erreur de ce livre n’est pas commise par les auteurs : d’abord politique, elle s’est répandue tel un virus médiatique au sein de tous les milieux intellectuels - l’économie étant la première concernée. Cette erreur, purement logique - ou plutôt analogique -, consiste à comparer l’Etat à une entreprise. Dire, comme les auteurs le font à longueur de temps, que l’Etat est dépassé, parce que pas assez compétitif, et le mettre en concurrence avec les firmes multinationales est absurde et relève d’une malhonnêteté intellectuelle des plus perverses. Et comme tous finissent par en être persuadés, ils corroborent l’idée de l’Etat entrepreneur en remplaçant le chef de l’Etat par un chef d’entreprise. Ce livre est la malheureuse conséquence d’un économisme et d’un scientisme ravageurs. Il comporte pourtant de brillants passages, notamment lorsqu’il s’agit de critiquer les dangers de la suprématie financière en indiquant qu’il faut « dépasser cette insouciance juvénile qui nous donne envie de croire que ces mastodontes sont de dévoués serviteurs de la démocratie. » 

Pourtant, on finit ce livre profondément frustré. Et ceci pour une raison simple : sous prétexte de trouver un juste milieu, Ubérisons l’Etat ! dit tout et son contraire : les auteurs nous annoncent d’abord que l’Etat est en « faillite » - attribuer le vocabulaire de l'entrepreneuriat à l’Etat est devenu systématique -, et qu’il faut donc le moderniser. Après nous avoir prévenu que son ubérisation connaît des limites, ils abondent enfin dans le sens d’une quasi-privatisation de celui-ci. On retrouve ici une tendance bien actuelle, dérivée du politiquement correct : la solution qu’on apporte à chaque problème, qu’il soit politique ou philosophique, est toujours une synthèse des solutions proposées par chacun, pour être sûr de n’en écarter aucun. Multiplier les solutions, ce n’est pas résoudre un problème, mais en créer de nouveaux. Après tout, c’est bon pour la démocratie : plus on pose de questions, plus on obtient de réponses, plus on est démocrate. Ubérisons l’Etat ! fait douloureusement les frais d’une idéologie mi-smithienne mi-comtienne qui a transformé notre mode de pensée en modèle de pensée. Sauvons l’Etat avant que d’autres ne l’ubérisent.


Clément Bertholet et Laura Létourneau, Ubérisons l’Etat ! Avant que d’autres ne s’en chargent, 216 p., 22,00€, Armand Colin.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.
















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire