dimanche 3 septembre 2017

L&P #24 : Misère du scientisme en économie


L’économie porte mal son nom de science molle. Depuis quelques temps, elle est le théâtre d’une querelle sans précédents. Seulement cette fois-ci, les courants en question semblent s’affronter non pas à propos de leurs idées mais à propos de la méthode qu’ils emploient, à propos de la nature de la science économique. Le premier camp se réclame de l’ouvrage récemment paru de Pierre Cahuc et André Zylberberg intitulé Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser. « La thèse fondamentale du pamphlet est la suivante : les économistes qui ne reconnaissent pas que l’économie est devenue « à l’instar de la médecine, une science expérimentale dans le sens plein du terme », aux prescriptions désormais indiscutables, ne sont que des « charlatans », des « frères Bogdanov », des « négationnistes » dont il faut « se débarrasser » en les interdisant de parole dans le débat public. » écrivent les dénommés « économistes atterrés » dans leur réponse qui s’intitule : Misère du scientisme en économie : Retour sur l’affaire Cahuc-Zylberberg. Ce groupe d’économistes est composé de Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Anne Eydoux, Agnès Labrousse et André Orléan. Et leur réponse à l’ouvrage de Cahuc et Zylberberg, bien que moins médiatisée, est remarquable.

« Face à la crise de l’économie mondiale, à l’explosion des inégalités, à une crise écologique qui se traduit par un changement climatique désormais incontrôlé, la prétention des partisans du néolibéralisme au monopole de la rigueur scientifique n’est plus tenable. Car ce sont nos pamphlétaires et leurs amis qui prônaient la déréglementation financière ou louaient les bienfaits de la mondialisation et du libre-échange, ces stratégies qui ont abouti à une instabilité inédite. Il est temps de rouvrir le débat sur l’économie, sur ce qu’elle dit, sur ce qu’elle peut, sur le caractère scientifique ou non de ses propositions. » Dans leur critique à l’égard de l’orthodoxie libérale actuelle et de la pensée unique en économie, les économistes mettent l’accent sur les erreurs en termes d’argumentation que font les deux auteurs. En voulant faire de la science économique une discipline plus proche de la science que de l’économie, Cahuc et Zylberberg prônent l’utilisation de la méthode scientifique en économie, c’est-à-dire de l’expérimentation. Cette dérive scientiste de l’économie est regrettable selon nos économistes atterrés, à juste titre d’ailleurs : « Il est des questions importantes auxquelles on ne peut répondre qu’avec des chiffres. », disait Deirdre McCloskey dans son ouvrage Les péchés secrets de la science économique. Si une bonne partie de l’ouvrage concerne la critique de la méthode scientiste, une autre tente également de contredire certaines vérités énoncées par les deux économistes, notamment sur le bilan des 35 heures. Les meilleures pages ne se trouvent pas là. 

Le livre a parfois tendance à tomber dans le pugilat, dans l’assertion sans arguments, écueil que les économistes reprochaient justement à Cahuc et Zylberberg. A vrai dire, le règlement de compte est justifié : il s’agit là de deux vieilles écoles qui s’affrontent dans une guerre qui dure déjà depuis 1776, date de publication de La Richesse des Nations et naissance de la science économique. En réalité, ces « économistes atterrés » sont les enfants d’une science qui souffre des conflits de ses fils. Plus exactement : elle souffre parce que l’aîné a fait taire le second. Si l’économie est née dans le débat - débat entre physiocrates et mercantilistes d’abord -, cela signifie qu’elle doit vivre dans le débat et plus important encore : que le débat la fait vivre. C’est pourquoi les « économistes atterrés », dans le but de sauver leur science, appelle à un pluralisme en économie. Ils concluent : « L’histoire de l’économie est celle de la manière dont les diverses écoles de pensée ont apporté aux questions précédentes des réponses différentes, faisant évoluer leurs méthodes pour les rendre appropriées à leurs objets et aux progrès de la connaissance, sans jamais converger vers une représentation unique des « lois » de l’économie. »


Les économistes atterrés, Misère du scientisme en économie, 134 p., 8,00€, Editions du croquant.


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