samedi 9 septembre 2017

L&P #25 : Malaise dans la société de consommation


« L’acceptation commune d’un individu matérialiste est basée sur la propension à acquérir beaucoup de biens et à en avoir un usage ostensif. Dans cette logique, une personne matérialiste a tendance à nous inonder de significations qui convergent autour de l’idée de la réussite ou de l’aisance sociale. » C’est bien ce qui a trahi notre président le jeudi 3 juillet, lors de l’inauguration du plus grand incubateur de start-up au monde : Station F, lorsqu’il affirmait : « Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien. » Ce qu’il faut comprendre, c’est que ceux qui ne réussissent pas ne sont rien. Ce darwinisme social est une conviction propre à l’individu matérialiste, nous dit Richard Ladwein, Professeur à l’Université de Lille et spécialiste des comportements du consommateur et de l’acheteur, dans son nouvel essai sur le matérialisme ordinaire. Constat de départ : nous sommes tous un peu matérialistes. Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce si grave ?

Le matérialisme, au sens premier du terme, désigne la « propension des individus à acquérir des biens matériels ». L’auteur précise : « Le matérialisme a souvent été stigmatisé et appréhendé comme un penchant excessif pour les biens matériels, sans que soit véritablement pris en compte la nature de la relation de l’individu avec ces biens ». En effet, on considère aujourd’hui le matérialisme comme un excès, au même titre que son contraire : le spiritualisme ou l’idéalisme, et non comme un courant philosophique à part entière. Richard Ladwein démontre brillamment que le matérialisme, devenu « ordinaire », forme une idéologie à part entière et renforce la « superstructure » du capitalisme - terme emprunté à Marx. Selon l’auteur, la crise profonde que connait la société de consommation est due au fonctionnement même d’une société matérialiste qui joue avec le désir de l’individu : « Le problème de la publicité c’est qu’en même temps qu’elle pointe l’écart entre le soi actuel et le soi idéal, elle propose une solution pour réduire cet écart par la compensation symbolique qui engage l’individu dans une activité de consommation dont les conséquences émotionnelles sont parfois négatives. (…) Ainsi il apparait qu’un consommateur peut devenir insatisfait d’un produit qui jusque-là répondait à ses besoins. Cette insatisfaction n’est pas liée à une perte de performance du produit, mais bel et bien au fait qu’une autre personne possède et profite d’un meilleur produit. »

L’auteur offre une fidèle représentation de notre société de consommation actuelle, laquelle repose sur trois piliers fondamentaux : la possessivité - « tendance à exercer un contrôle sur les possessions matérielles » -, la non-générosité - « volonté de ne pas donner ou partager des possessions matérielles avec d’autres personnes » -, ainsi que l’envie - « croyance selon laquelle d’autres personnes sont plus heureuses, ont davantage de succès, dispose de plus de biens ou de choses autrement désirables ». Lire Richard Ladwein, c’est comprendre que consommer, ce n’est pas répondre à un besoin : c’est en créer un autre. C’est aussi se rendre compte à quel point l’homme matérialiste est un homme manipulé. Car qui chérit son corps cause à son âme une grande peine.


Richard Ladwein, Malaise dans la société de consommation. Essai sur le matérialisme ordinaire, 160p., 14,50€, Editions EMS

Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.


















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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