samedi 16 septembre 2017

L&P #26 : En quel temps vivons-nous ?


« Le système présidentiel français se soutient moins par les espérances qu’il suscite que par le découragement qu’il produit. » Voilà un livre de plus pour nous rappeler que le système que nous avons bâti depuis des centenaires court à sa perte, se dit-on en lisant les premières pages de l’entretien entre Jacques Rancière et Eric Hazan. Erreur. Le message de Jacques Rancière, philosophe français marxiste connu pour ses travaux sur l’émancipation ouvrière, est pour le moins original. Dans une conversation avec Eric Hazan, il engage une profonde réflexion sur notre temps en reprenant sa célèbre distinction entre la police - processus gouvernemental d’organisation de la société - et la politique : ce processus d’émancipation fondé sur un ordre égalitaire naturel. Dès lors, « le politique » nait de la confrontation de ces deux sphères et la société devient un lieu de domination. « La plupart des formes de domination aujourd’hui fonctionnent ainsi : il n’y a pas besoin de « croire » aux messages médiatiques, d’être séduit par les images publicitaires ou d’espérer quelque chose des gens qu’on élit. (…) L’essentiel est d’en finir avec l’idée de la domination comme un grand système cohérent, une totalité organique qui produit logiquement les institutions et les dispositions subjectives qui correspondent à ses besoins. »

Au fil des questions, l’auteur de La Nuit des prolétaires démontre la dérive constitutionnelle de nos démocraties et affirme son mépris à l’égard des élites. Les élans révolutionnaires présents dans l’ouvrage en font le traité vibrant d’un anarchisme ingénieux. Jacques Rancière nous offre même une réflexion philosophique puissante sur la notion d’émancipation : « L’émancipation, cela a toujours été une manière de créer au sein de l’ordre normal du temps un temps autre, une manière différente d’habiter le monde sensible en commun. Cela a toujours été une manière de vivre au présent dans un autre monde autant - sinon plus - que de préparer un monde à venir. On ne travaille pas pour l’avenir, on travaille pour creuser l’écart, un sillon tracé dans le présent, pour intensifier l’expérience d’une autre manière d’être. » Faire la révolution, ce n’est pas détruire un schéma traditionnel pour en construire un nouveau : c’est modifier les traits et arrondir les angles de l’ancien.


« Nous ne sommes pas en face du capitalisme mais dans son monde, un monde où le centre est partout et nulle part, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire mais que la figure du face-à-face n’est jamais constituée comme telle. (…) Il est bien difficile de faire aujourd’hui la distinction entre la lutte supposée centrale et objective contre la forteresse du capital et l’émancipation à l’égard des modes de communauté qu’il construit et des formes de subjectivité qu’il requiert. » L’analyse de l’auteur est profondément juste et novatrice. En effet, la lutte qui anime certains mouvements politiques - aujourd’hui de plus en plus rares - contre le système capitaliste et ses dirigeants se fait non plus au nom de l’exploitation économique ou d’un rapport de forces inégalitaire au sein de la société, mais bien au coeur d’une révolution éthique de grande ampleur contre l’aliénation totale - voire totalitaire - que connaissent les individus qui s’y sont soumis. Finalement, il semble que le temps dans lequel nous vivons soit, paradoxalement, atemporel. À nous d’entrer dans l’Histoire « avec sa grande hache ». Celle de la lutte des classes.

Jacques Rancière, En quel temps vivons-nous ?, 80 p., 10,00€, Ed. La Fabrique.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.


















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire