samedi 30 septembre 2017

L&P #28 : La grande fracture


Les quatre-vingt-cinq personnes les plus riches du monde possèdent aujourd’hui une fortune équivalant à celle détenue par la moitié la plus pauvre de la planète. Devant une telle statistique, il ne s’agit ni de s’indigner ni de se révolter : il faut simplement comprendre. Comprendre pourquoi nos sociétés sont si inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer : c’est le sous-titre du livre de Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie - il faudrait dire du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques -, intitulé La grande fracture. Le représentant le plus connu du « nouveau keynésianisme » y reprend une de ces thèses favorites, à savoir que la multiplication des inégalités aux échelles mondiale et nationale mine la démocratie et ralentit la croissance, thèse qu’il défendait déjà dans son précédent ouvrage Le prix de l’inégalité. Dans La grande fracture, il se livre plus personnellement, en confiant l’origine de sa passion pour l’économie : lors du célèbre « I have a dream » de Martin Luther King, Stiglitz était présent et il a pris conscience de la nécessité de son engagement dans l’économie, science où « l’école dominante rendait un culte à un Adam Smith mal compris, à l’efficacité miraculeuse de l’économie de marché. » Enfin, l’auteur livre une analyse brillante des crises au sein du capitalisme, et notamment celle de 2008.

Revenons dans un premier temps sur ce qui fait le coeur de l’ouvrage, c’est-à-dire la « cause et la conséquence de la montée des inégalités en Amérique ». La critique que Stiglitz adresse n’est ni sociale ni morale : elle est entièrement économique. Si le creusement des inégalités se traduit d’abord par une crise humanitaire et sociale, il est aussi à l’origine d’une crise économique. Dans un célèbre rapport de 2014 intitulé « Tous concernés : pourquoi moins d’inégalités bénéficie à tous », le troisième rapport depuis 2008 sur le sujet, l’OCDE souligne l’impact négatif sur le potentiel de croissance à long-terme des économies. En effet, selon l’organisation, entre 1990 et 2010 ce sont 4,7 points de croissance cumulés qui auraient été perdus. Et ceci, nous indique Stiglitz, pour plusieurs raisons. Un argument purement économique consiste d’abord à dire que les inégalités se font en faveur de ceux qui ont la propension marginale à consommer la plus faible et ne profitent donc pas à l’économie et à la croissance, comme la théorie du trickle down le laisse entendre.  Dans un chapitre intitulé « In no one we trust », Stiglitz ajoute que c’est sur la confiance que l’économie repose, que « le secteur bancaire n’est qu’un exemple d’un vaste programme, promu par certains politiciens et théoriciens de droite, pour miner le rôle de la confiance dans notre économie » et que l’inégalité entretient la défiance plus que la confiance. Enfin, sur le long terme, les inégalités économiques sont source d’inégalités sociales et culturelles plus graves - le mauvais accès à l’éducation, par exemple - qui nourrissent les futures inégalités économiques : un cercle vicieux qui s’auto-entretient.

« La cause principale des problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés, c’est la conjonction de la déréglementation et des taux d’intérêt faibles. » Après une descente en flamme de la littérature économique classique où il est considéré que les inégalités ont un impact positif sur la création de richesse,  Stiglitz s’attaque aux analyses quasi dogmatiques de la crise de 2008. Pour l’auteur de La grande désillusion, la crise naît dans les années 2000, à un moment où l’économie avait besoin d’un stimulant. Les réductions d’impôts de Bush n’ayant pas suffi, la Fed a dû inonder l’économie de liquidités. « En temps normal, c’est très bien d’avoir de l’argent qui irrigue ainsi le système : cela facilite la croissance. Mais en l’occurence, l’économie avait déjà surinvesti, donc ces fonds supplémentaires n’ont pas été utilisés à des fins productives. Les taux bas et l’argent facile ont encouragé un crédit casse-cou, les tristement célèbres prêts subprimes. » Le déroulement de la crise est bien connu de tous. Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que l’économie a progressivement déconstruit, sans s’en rendre compte, les piliers sur lesquels tout le système reposait : Paul Volcker, le président idéal de la Fed, est remplacé par Greenspan en 1987 ; le Glass-Steagall Act de 1933 qui assure la séparation des banques de dépôt et d’investissement est abrogé en 1999 ; la réduction d’impôts de Bush en 2001 inverse les valeurs morales - ceux qui spéculent sont moins imposés que les salariés qui travaillaient dur - ; les grandes entreprises comme Enron et Worldcom souffrent de nombreux scandales, qui ont mené aux lois de transparence comme la loi Sarbanes-Oxley de 2002 ; et le plan de renflouement de 2008 qui aboutit toujours à la même question : fallait-il sauver Lehman Brothers ? Si la faillite de la banque a servi de leçon, c’est une leçon qui coûte cher et qui n’a pas vraiment porté ses fruits. Mais c’est un autre débat. Finalement, l’enseignement de Stiglitz est le suivant : quelque soit sa nature, la crise n’est pas une exception dans l’histoire du capitalisme. Marx avait raison  sur ce point : chaque crise qui a lieu dans le système est aussi une crise du système. Et Stiglitz de conclure : « La vérité est que la plupart des erreurs individuelles se réduisent à une seulement : on a cru que les marchés s’ajustaient tout seuls et que le rôle de l’Etat devait être minimal. (…) Avec le ralliement de l’Amérique - et d’une grande partie du monde - à cette philosophie économique désastreuse, nous devions inévitablement en arriver là où nous en sommes aujourd’hui. »


Joseph E. Stiglitz, La grande fracture : les sociétés inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer, 480 p., 9,80€, Actes Sud, Collection « Babel ».

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