dimanche 8 octobre 2017

Aimer dans une société libérale


L'amour dans Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq

Portrait de Michel Houellebecq, par Ewa Klos, 2014.
Les Particules élémentaires relatent l’histoire de deux demi-frères, Michel et Bruno, enfants d’une mère soixante-huitarde, vivant dans la seconde moitié du XXème. Deux demi-frères, deux destins radicalement inverses : Bruno devient fou ; Michel révolutionne la science et la métaphysique modernes, révolution qui aboutit au XXIème siècle à une mutation génétique qui éteindra l’espèce humaine.

Les deux personnages ont un rapport quasiment opposé à l’amour, un des thèmes majeurs des Particules élémentaires. Bruno est un acharné du désir sexuel, « l’objectif principal de sa vie avait été sexuel ». Les chapitres qui lui sont consacrés sont ainsi un défilé continu de scènes de sexe, éprouvantes à la lecture, entrecoupées de pensées noires qui le mènent progressivement à l’hôpital psychiatrique. Il s’essaye à un amour durable avec Christiane, mais celle-ci perd l’usage de ses jambes et meurt après, laissant Bruno terriblement seul. Plus complexe est Michel, peu soucieux du plaisir, incapable de ressentir autre chose que de la tendresse et de la compassion pour Annabelle, son « grand amour » d’enfance. Ces quatre personnages, véritables types, au sens balzacien, sont l’occasion pour Houellebecq de dresser un portrait général de l’amour post-soixante-huitard.

La thèse principale de l’écrivain est que l’amour n’est plus possible dans une société libérale. Le théoricien de la « société liquide », Zygmunt Bauman note le paradoxe de cette société issue de la « libération sexuelle » dans L’Amour liquide :
« D’un côté, dans un monde instable plein de surprises désagréables, chacun a plus que jamais besoin d’un partenaire loyal et dévoué. D’un autre côté, cependant, chacun est effrayé à l’idée de s’engager (sans parler de s’engager de manière inconditionnelle) à une loyauté et une dévotion de ce type. »
Cette loi fondamentale d’une société « sexuellement libérée » était déjà énoncée dans Extension du domaine de la lutte, son premier roman : 
« Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. C’est ce qu’on appelle la « loi du marché ». […] Le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. »
Dans les Particules, les effets dévastateurs du libéralisme sexuel sont inlassablement exposés :
« Sans beauté la jeune fille est malheureuse, car elle perd toute chance d’être aimée. Personne à vrai dire ne s’en moque, ni ne la traite avec cruauté ; mais elle est comme transparente, aucune regard n’accompagne ses pas ».
Par conséquent, Annabelle, remarquablement belle, devrait dans ce système être gagnante : si elle l’est bel et bien, on ne peut nullement dire qu’elle soit heureuse. Ainsi, Annabelle ne déroge pas au malheur habituel des personnages houellebecquiens : retrouvant Michel des années plus tard, elle lui confie :
« Je n’ai pas eu une vie heureuse. Je crois que j’accordais trop d’importance à l’amour. Je me donnais trop facilement, les hommes me laissaient tomber dès qu’ils étaient arrivés à leurs fins, et j’en souffrais. Les hommes ne font pas l’amour parce qu’ils sont amoureux, mais parce qu’ils sont excités ; cette évidence banale, il m’a fallu des années pour la comprendre. Tout le monde vivait comme ça autour de moi, j’évoluais dans un monde libéré ; mais je n’éprouvais aucun plaisir à provoquer ni à séduire. Même la sexualité a fini par de me dégoûter ».
Finalement, dans une société libérale, même les gagnants sont malheureux, peut-être parce que que la dissociation de l’amour et la sexualité s’est faite violemment au détriment du premier. L'amour s'est réduit à sa composante de recevoir, perdant celle du donner. La sexualité du libéral - dont le paradigme fut exposé sans pudeur ni détour par Sade - consiste à réduire l'autre à son corps, qu'on peut pleinement posséder. En somme, l'amour dans une société libérale s'est retourné : je ne veux pas son bien, mais mon bien et, pour ce faire, je possède l'autre. Mais qu'est-ce que posséder l'autre sinon tout l'inverse d'un amour vrai consistant à accueillir l'autre tout en le laissant libre ?
"J'avais envie de toutes les femmes, sauf de la mienne"
L'affiche du film, tiré du roman


Corrélative est la fin de la famille traditionnelle, causée par la montée de l’individualisme. Du moment que seul compte le plaisir, pourquoi s’embarrasser de fidélité, surtout quand le conjoint commence à décliner physiquement ? Libérale conséquente, Marcela Iacub plaide ainsi pour la fin du couple et de la fidélité, considérés comme aliénants. A la place, elle souhaite une « philanthropie sexuelle », sorte de polygamie organisée, s’inspirant du socialiste utopique Fourier. En présentant des enfants de soixante-huitards, Houellebecq décrit minutieusement ces modes de vie libertaires qui se sont répandus dans une partie de la grande bourgeoisie et dont Iacub fait allègrement l’apologie, elle qui fut quelque temps l'amante de Dominique Strauss-Kahn. Mais Houellebecq note l’antinomie de la « libération sexuelle » et de la communauté, deux valeurs prônées en même temps :
« Il est piquant de constater que cette libération sexuelle a parfois été présentée sous la forme d’un rêve communautaire, alors qu’il s’agissait en réalité d’un nouveau palier dans la montée historique de l’individualisme. Comme l’indique le beau mot de « ménage », le couple et la famille représentaient le dernier îlot de communisme primitif au sein de la société libérale. La libération sexuelle eut pour effet la destruction de ces communautés intermédiaires, les dernières à séparer l’individu du marché. »
On voit bien le chemin effectué par l’esprit soixante-huitard, passé d’une critique marxiste du capitalisme à l’apologie de l’impitoyable libéralisme libertaire - mutation que Houellebcq a étudiée via les travaux du philosophe communiste Michel Clouscard.

L’éducation des enfants, thème majeur des Particules, paraît bien difficile dans une société intégralement libérale, à l’image de Bruno qui avoue sinistrement à son demi-frère :
« Accepter l’idéologie du changement continuel c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme ».
Ce qui frappe à la lecture du roman, c’est l’absence complet d’amour de la part de Michel et Bruno, le premier lui préférant le travail, le second le sexe. Tout chez Houellebecq converge vers cette ultime conclusion : l’amour étant impossible, le bonheur l’est aussi. Alors que l’éducation a pour but de libérer l’homme de ses pulsions aliénantes, la « tyrannie du plaisir », selon l’expression de Jean-Claude Guillebaud, n’est autre qu’une régression, empêchant l’homme de s’accomplir en tant qu’homme. En cela, l’hédonisme est un antihumanisme.


Voir aussi : Sexe et publicité : libération ou asservissement ? Une critique de l'influence du capitalisme sur la sexualité.

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