samedi 7 octobre 2017

L&P #29 : Échec de l'État


Il existe deux types de livre d’économie. Les livres pédagogiques et les livres idéologiques. Les livres de vulgarisation de la science économique et les livres polémiques qui nourrissent les débats économiques de notre temps. Et bien souvent les économistes oscillent entre les deux afin de donner à leur pamphlet des allures de manuel d’économie. L’avantage avec le dernier livre de Jean-Philippe Delsol et Nicolas Lecaussin, c’est qu’il ne laisse pas de place au doute. En intitulant leur ouvrage Échec de l’État : Pour une société de libre-choix, les deux auteurs - respectivement avocat et essayiste - indiquent clairement qu’ils ne souhaitent pas donner un cours d’économie, mais bien prendre part à un débat. Et quel débat ! Voilà encore un interminable traité pour plus de liberté et moins d’État, se dit-on en ouvrant le livre. On n’aurait pas tout à fait tort, surtout lorsqu’on lit dès les premières lignes des formules comme : « la prospérité qui a gagné l’Occident (…) est née d’un long travail d’émancipation » ou encore : « l’Etat-providence (…) a transformé la société en un immense jardin d’enfants irresponsables et immatures. » L’idée de la responsabilité tient une place importante dans le crédo libéral traditionnel : elle fait même partie des piliers du libéralisme, avec la liberté et la propriété - selon la typologie effectuée par Pascal Salin dans Libéralisme. L’ouvrage comporte un intérêt cependant précieux : il est, non seulement dans sa thèse mais aussi dans la façon dont il la défend - c’est-à-dire dans son argumentation, son style et sa syntaxe -, un produit de la pensée libérale par excellence.


Le libéralisme doit son succès à la spontanéité de son fondement philosophique. Le pilier libéral est le plus solide parce qu’il repose sur un constat évident, c’est-à-dire une valeur partagée nécessairement et naturellement par tous et toujours : la liberté. En philosophie politique, on appelle cela le Harm principle ou le principe de non-nuisance. Formulé par John Stuart Mill dans De la liberté, il stipule que la société ne peut contraindre un individu contre sa volonté que pour une seule raison : l’empêcher de causer du tort à autrui. Ce principe convient à tout le monde, tout le monde a donc intérêt à être libre. Dès lors, comment contredire les libéraux lorsqu’ils affirment que l’État est un « imposteur » - sous-titre du livre de Hans-Hermann Hoppe : La Grande Fiction - ou, comme le disait Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, que « l’Etat ment (...) dans tout ce qu’il dit, (...) et tout ce qu’il a, il l’a volé » ? On ne peut pas critiquer le libéralisme sans critiquer la liberté - ou du moins la définition qu’en ont les libéraux. Et on ne peut pas non plus critiquer les mesures économiques libérales que présente Échec de l’État sans critiquer philosophiquement le libéralisme. 


D’un point de vue économique, le libéralisme est devenu la référence depuis qu’il nous a fait découvrir la croissance économique. La pertinence économique de l’ouvrage est donc sans surprise. Revenons seulement sur deux points précis : celui de l’assurance et celui de la fiscalité. A propos du premier, les auteurs affirment que « l’assurance vaut mieux que l’assistance ». A propos du second, ils prônent une « fiscalité libérée », c’est-à-dire un impôt plus proportionnel doté d’une assiette plus large. Les deux mesures, typiquement libérales, sont en fait deux mesures qui visent, non pas à relancer la croissance en favorisant les conditions de l’offre comme les économistes néo-classiques le recommandent, mais bien à minimiser l’influence de l’Etat en affaiblissant ses deux membres : ses recettes, composées des prélèvements obligatoires, et ses dépenses, plus particulièrement dans l’assistance. Le seul objectif des politiques libérales n’a jamais été que de tuer l’Etat, non pas à cause de l’inefficience de ses interventions, mais par simple habitude, celle du rejet systématique de toutes les formes de contrainte. En clair, on peut admettre que l’Etat n’est ni omnipotent, ni omniscient sans pour autant déclarer sa faillite. Rappelons que l’Etat doit son succès à l’échec du marché. Dès lors, le succès du marché signe l’échec de l’Etat. Les auteurs regardent donc dans la mauvaise direction : ce n’est pas parce que l’Etat ne fonctionne plus qu’il faut libéraliser, mais bien parce qu’on libéralise déjà trop que l’Etat ne fonctionne plus.


Jean-Philippe Delsol et Nicolas Lecaussin, Échec de l’Etat : Pour une société de libre choix, 272 p., 18,00€, Editions du Rocher.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
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"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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