samedi 14 octobre 2017

L&P #30 : Histoire du capitalisme


Depuis le XIXème siècle, le capitalisme se définit à la fois comme un concept d’analyse utilisé par les sciences sociales et comme une notion polémique qui a cours dans la critique sociale. Force est de constater qu’aujourd’hui, et la dernière campagne électorale en a été la preuve flagrante, les politiques et les médias font de plus en plus appel à la notion de « capitalisme », quelque soit leur bord politique. Or un concept, c’est un peu comme une pièce de monnaie : plus il est utilisé, l'usure le rend méconnaissable. Et si le terme de « capitalisme » a aujourd’hui une connotation plutôt péjorative, il est bon de rappeler que ça n’a pas toujours été le cas. C’est ce qu’entend montrer Jürgen Kocka, doyen de l’histoire sociale allemande, dans sa nouvelle Histoire du capitalisme. L’ouvrage dresse un panorama historique à la fois général et bien illustré, une leçon d’économie remarquable qui révèle que si le capitalisme est aujourd’hui mécompris, c’est avant tout parce qu’il est méconnu.

L’auteur précise dès le début la mission qu’il se fixe, c’est-à-dire celle de dessiner « les contours du « capitalisme » comme ceux d’un idéaltype, un modèle auquel on a recours tout en sachant que la réalité historique ne s’y conforme jamais complètement mais lui correspond plutôt selon différents modes et à différents degrés, qui varient dans le temps. » Dès lors, pour retracer l’histoire du capitalisme, il s’agit d’étudier la figure qu’il prend dans chacune des époques et des civilisations qui l’ont plus ou moins adopté. Kocka différencie quatre périodes - et, par conséquent, quatre phases du capitalisme : les siècles anciens où le capitalisme est marchand et où l’Europe est en retard par rapport à la Chine et à l’Arabie ; la phase de percée allant de 1500 à 1800, période où l’Europe occidentale devient le berceau du capitalisme moderne ; et l’auteur s’attarde plus longuement ensuite sur deux époques fondamentales et où le capitalisme a connu une transformation spectaculaire : les XIXè et XXè siècles où le capitalisme industriel est à son apogée, puis celle des Trente Glorieuses jusqu’à aujourd’hui, où la financiarisation de l’économie a donné naissance à un capitalisme actionnarial et financier. Kocka s’arrête alors sur la mutation de la figure de l’entrepreneur durant ces deux dernières périodes puisque, comme Schumpeter aimait le répéter, le héraut - et héros - du capitalisme : c’est l’entrepreneur. Et l’auteur présente les deux stades historiques de la place de l’entrepreneur depuis la révolution industrielle : sous le capitalisme familial, le dirigeant typique d’une entreprise réunit le capitaliste et l’entrepreneur, celui qui apporte le capital et celui qui dirige l’entreprise. Le post-fordisme du début du XXème siècle voit fait passer le capitalisme de familial et industriel à managérial et actionnarial : « les fonctions de direction sont passées progressivement entre les mains d’entrepreneurs salariés (« managers ») à responsabilité limitée, et une certaine séparation s’est instaurée entre le fonction de capitaliste et celle d’entrepreneur. »

Mais ce n’est pas en tant que chronologie d’évènements fondateurs que cette Histoire du capitalisme est intéressante : un ouvrage universitaire ferait tout aussi bien l’affaire. Il faut plutôt envisager ce livre comme la définition même du capitalisme, la définition la plus complète et la plus aboutie d’un concept qui, bien qu’apparu pour la première fois sous la plume de Marx, a toujours plus ou moins existé. Faire appel à la pensée de grands économistes tels que Marx et Schumpeter et de grands sociologues comme Weber, comme le fait Kocka tout au long du livre, prouve à quel point le terme de capitalisme est vaste et justifie parfois d’opposer les capitalismes, comme le fait par exemple Michel Albert dans Capitalisme contre capitalisme. Le seul reproche qu’on pourrait faire à l’auteur, c’est l’engagement qu’il prend - ou plutôt qu’il ne prend pas - en faveur du capitalisme. Evidemment que le capitalisme n’a pas d’alternative crédible aujourd’hui : il est bien difficile de concurrencer un modèle économique qui existe depuis la nuit des temps. Mais à la fin du livre, Kocka conclut en disant qu’ « on ne peut discerner des alternatives supérieures au capitalisme. Au sein du capitalisme, cependant, on peut imaginer et, dans certains cas, observer des variantes et des alternatives très différentes. » L’auteur évoque ici le Capitalisme Organisé et la « mixed economy » qu’il décrivait un peu plus tôt dans le livre. Ce juste milieu qui voudrait civiliser un « capitalisme sauvage », terme emprunté à Bourdieu, ou même rendre la « mondialisation heureuse », nom du livre d’Alain Minc, repose sur un artifice syntaxique qui rend sémantiquement recevable une confusion conceptuelle magistrale. En clair, parler d’un Capitalisme Organisé, c’est parler d’une désorganisation organisée. Et, comme le disait Barthes, lorsque le signifiant n’est pas logique, il se peut que le signifié ne le soit pas non plus.


Jürgen Kocka, Histoire du capitalisme, 200 p., 23,00€, Editions Markus Haller.

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"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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