lundi 23 octobre 2017

L&P #31 : Représenter le Capital


« Le Capital a horreur de l’absence de profit. Quand il flaire un bénéfice raisonnable, le Capital devient hardi. A 20%, il devient enthousiaste. A 50%, il est téméraire ; à 100%, il foule aux pieds toutes les lois humaines et à 300%, il ne recule devant aucun crime. » On l’aura deviné, cette phrase est de Karl Marx, un des plus grands philosophes et économistes du XIXe siècle - chapitre 22 de son monument : Le Capital. Aujourd’hui, on ne peut plus parler de capital ou de capitalisme sans aborder la pensée marxiste, à un moment ou un autre. Pourtant, personne n’a vraiment lu Marx. Cela se comprend : craignant que la révolution n’ait lieu plus tôt que prévu, Marx a fini à la hâte le livre 1 - les livres 2 et 3 sont rédigés par Engels à partir de brouillons -, ce qui rend sa compréhension parfois laborieuse. Dans son dernier ouvrage, Fredric Jameson propose une lecture du Capital éclairée par la vie et la pensée de Marx. L’objet de ce livre : représenter le Capital en tant que système, en tant que machine infernale de l’économie et matrice totalisante du monde.

Comment représenter le capital ? Jameson insiste d’abord sur la complexité de cette notion : le capital est à la fois création et créateur. Créé par l’homme et pour l’homme - Marx dirait plutôt « par le bourgeois et pour le bourgeois » -, le capital est un symbole de production et une promesse de richesse. Mais le capital n’est pas resté à l’état de création, c’est-à-dire au simple instrument de production : il s’est autorisé, lui aussi, à devenir créateur. De créateur de richesses, il est devenu créateur de valeurs. Autrement dit, le capital est passé, dans un élan positiviste propre au XIXème siècle, d’un artéfact à un symbole. C’est ce que Jameson appelle « l’unité des contraires » : le divorce entre le travailleur et son outil, l’outil se constituant une existence en soi et pour soi. Dès lors, représenter Le Capital, c’est aussi représenter le capital, création et créateur. Et ce qui fait la particularité du capital, selon Marx, réside dans son évolution dialectique - toute chose est la négation de son contraire. Jameson écrit : « Du Capital lui même, on doit dire qu’il consiste en la représentation d’une étrange machine dont l’évolution est (dialectiquement) unie avec ses pannes, son expansion avec ses dysfonctionnements, sa croissance avec ses effondrements. Le secret de cette dynamique historique unique en son genre réside dans la fameuse « baisse tendancielle du taux de profit » que l’on peut aussi comprendre aujourd’hui, en pleine globalisation, dans les termes du marché mondial et des limites ultimes qu’elle pose à cette expansion nécessaire (et grâce à laquelle le capitalisme a toujours « résolu » ses crises). »

Jameson nous fait enfin remarquer que le capital ne se limite pas à ce dualisme création-créateur, du moins jusqu’à la fin du XXème siècle. La nouveauté du XXIème siècle, c’est que le capital a un visage. Il n’est plus seulement création ou créateur : il s’est fait créature, c’est-à-dire qu’il a acquis aujourd’hui une humanité qui le rend impénétrable et, paradoxalement, impossible à représenter. Marx ne se plaint ni du capital-objet ni du capital-symbole : il craint le passage à un capital-idole. « Ce qui distingue principalement l'ère nouvelle de l'ère ancienne, c'est que le fouet commence à se croire génial. » : tout le génie de Marx tient en ces quelques mots du Capital. Le capital est à la fois le fouet et la main qui le tient : voilà comment représenter le capital.

Fredric Jameson, Représenter Le Capital, 201p., 17,00€, Editions Amsterdam.
http://www.editionsamsterdam.fr/representer-le-capital/


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.






















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

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