lundi 30 octobre 2017

L&P #32 : Justice


Dans son Traité théologico-politique, Spinoza définit la justice comme une « disposition constante de l’âme à attribuer à chacun ce qui d’après le droit civil lui revient ». Michael Sandel, philosophe politique américain et professeur à Harvard, ne serait pas contre cette définition. Dans Justice - le titre anglais est plus complet : « Justice : What's the Right Thing to Do ? » - le spécialiste de John Rawls ajoute cependant qu’il faut, avant toute définition de la justice, établir une hiérarchie de valeurs. Comment critiquer les inégalités économiques si l’on ne critique pas d’abord la conception libérale du mérite et, plus généralement, de la justice ? L’auteur s’engage alors dans une leçon de philosophie magistrale au cours de laquelle il détaille la logique des trois principales théories de la justice : l’utilitarisme, le libéralisme et le communautarisme.

En un mot, l’utilitarisme est une philosophie qui vise la maximisation du bien-être de la société, c’est-à-dire le plus grand bien du plus grand nombre. Ce que Sandel lui reproche, c’est qu’elle justifie le sacrifice du particulier au collectif : à cet égard, les exemples qu’il utilise sont à la fois instructifs et divertissants. Pour ce qui est du libéralisme, l’auteur le définit comme le stade suprême de l’individualisme, doctrine fondée sur des principes auxquels les hommes ne peuvent souscrire, comme la propriété de l’individu par lui-même. Sandel, grand spécialiste à la fois de Rawls et de Hayek, livre au cours de ces pages une vraie leçon d’économie, notamment lorsqu’il écrit : « Lorsqu’on défend le libre jeu du marché, on fait généralement valoir deux choses : le bien-être et la liberté. On commence par affirmer que les marchés favorisent le bien-être de la société dans son ensemble, parce qu’ils incitent les gens à travailler dur pour procurer aux autres les biens qu’ils désirent - sachant que, bien souvent, on assimile ce bien-être à la prospérité économique, en laissant de côté les dimensions non économiques du bien être social. On explique ensuite que les marchés respectent la liberté individuelle, en ce sens qu’il n’y a pas de détermination autoritaire de la valeur des biens et des services. » Et sa critique du libéralisme en est d’autant plus pertinente. Ces anciennes théories de la justice, à savoir l’utilitarisme et le libéralisme, ne se trompent pas au sujet de la justice : elles font simplement l’impasse dessus. Le juste est donc défini indépendamment du bien. Et Sandel de conclure : « Les anciennes théories de la justice, commencent avec la vertu, tandis que les théories modernes commencent avec la liberté. »

Le philosophe aborde des débats épineux : la question du mariage homosexuel, de la recherche sur les embryons ou de l’avortement, reconnaissant qu’il est impossible de faire abstraction, dans le débat public, des croyances religieuses ou morales. Le foetus est-il une personne ? Le mariage est-il en vue de la procréation ? Toutes ces questions ne peuvent trouver de solution si la « raison publique » relègue les croyances dans la sphère privée. En ce sens, Sandel est un véritable innovateur, offrant au lecteur des pistes de réflexion et de compréhension précieuses. Merveilleux pédagogue, il s’aide d’images et d’histoires marquantes pour nous faire comprendre les idées de grands penseurs. Son livre a donc deux mérites : il vous fera aimer la philosophie et vous détournera du libéralisme. Il n’y a qu’un philosophe américain pour poser la question de la justice, thème très peu abordé en France. A vrai dire, cela n’est pas surprenant : la méritocratie est une valeur typique de l’éthique protestante américaine. Que le livre de Sandel nous serve de leçon. « Vider la politique de sa substance morale, c’est appauvrir la vie civique. C’est aussi une invitation ouverte à un moralisme étriqué et intolérant ».

Michael J. Sandel, Justice, 416 p., 10,00€, Flammarion, Champs essais.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
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