lundi 6 novembre 2017

L&P #33 : L'éclipse de la mort

« L’enfant contemporain est élevé à la façon d’un immortel. Il est élevé dans l’ignorance de la mortalité. La mort - devenue dans la société civile chose rare, enfermée, incarcérée - lui est cachée. Ne rencontrons-nous pas dans ces traits de société l’horoscope d’un monde où la mort serait déjà morte ? Ou à tout le moins à l’agonie ? Ne peut-on voir dans ces constatations les linéaments du monde d’un nouvel homme nouveau, avec son corps nouveau, qui ignorerait la mort ? L’homme d’aujourd’hui a perdu un peu de son âme en n’affrontant plus la mort. »  Il semble bien difficile de parler du dernier ouvrage du philosophe Robert Redeker, L’éclipse de la mort, sans devoir le citer tant ce livre dit tout au sujet de la mort et du sentiment de peur et de détresse qu’elle nourrit en chacun de nous. Ce sont ce que l’auteur nomme les « paradoxes de la mort » : à la fois banale et mystérieuse, personnelle et anonyme, repoussante et fascinante, la mort inquiète tant les hommes qu’ils font tout pour la supprimer. Et Redeker de montrer, avec un art de la formule cocteauesque, pourquoi la mort de la mort est aussi celle de l’homme.

Selon l’auteur, l’idée nietzschéenne de « la mort de Dieu » a mis un terme à la vision judéo-chrétienne traditionnelle de la mort comme punition et a précipité la civilisation occidentale dans l’ère vide du scientisme qui promet l’immortalisme biotechnologique. Pour Redeker, ce désir d’effacer la mort de la chronologie humaine fait partie d’un projet bien plus grave qui consiste à « faire de l’homme un être sans souci, un être débarrassé de la détresse et du tragique, délesté du souci de l’âme. » À la question : « pourquoi l’homme craint-il tant la mort ? », le philosophe répond en plusieurs temps. Premièrement, si chaque homme essaie de donner un sens à la mort qui, « toute nue, apparaît aux hommes comme le contraire du sens », c’est d’abord parce qu’il ne parvient pas à donner de sens à la vie. Réduite à sa dimension biologique, la vie, dans une vision laïque et matérialiste, est considérée comme seule réalité de ce monde et il faut donc, comme ironisait Bernanos, « que l’homme sauve sa peau ». Mais Redeker se refuse à penser, comme La Mettrie le soutenait, que « mon cadavre n’est pas à moi ». Il renie aussi l’utopie positiviste de Comte qui imagine que, lors de notre mort, « nous perdons notre vie individuelle, ce qui nous permet de nous incorporer à l’Humanité : la mort - la corruption du corps - est cette incorporation finale qui fait de nous, à travers ce qui demeure de notre vie, un élément inséparable du Grand Être, l’Humanité. » L’auteur conseille plutôt de revenir à la pensée d’un Pascal, où la mort n’est pas seulement le dépérissement du corps : elle est l’altération du sujet, du moi.


Il y a trop à dire sur ce livre. Osons cependant résumer l’essentiel en une phrase : l’éclipse de la mort n’est que la manifestation tragique de la disparition du symbolique. Si la mort n’a plus de sens à nos yeux, c’est parce qu’elle est sans cesse « désymbolisée ». Redeker écrit très justement ce que Nietzsche avait repéré en son temps, mais sans le contester : « notre temps est déserté par le symbolique. La prolifération des images produites industriellement correspond à une déforestation de l’imaginaire (…). Plus nous vivons immergés dans les images, plus elles forment notre atmosphère, nous entourent et enlacent, moins nous vivons au sein des symboles - conséquence : moins nous pouvons supporter la mort. » Et l’auteur ajoute une réflexion très actuelle sur le terrorisme qui, profession de la mort par excellence, participe en fait à son éclipse : « On remarquera que, chez les terroristes aussi, la mort est désymbolisée - c’est bien parce que la mort ne veut plus rien dire pour eux, qu’elle n’est qu’une péripétie de jeu vidéo, qu’il leur est si facile de tuer et si facile de mourir. Loin de signifier le retour du sens de la mort, la résurgence du sacrifice pour un idéal, la mort terroriste s’inscrit plutôt dans le registre contemporain de la mort - spectacle pour écrans, de la mort-jeu vidéo, bref de la mort éloignée de la réalité. » Les partisans de la « mort de la mort » sont les prophètes hérétiques d’une religion sans Dieu : la religion du progrès. Laissons les derniers mots à Redeker qui, en quelques lignes, confirme l’existence de l’homo festivus que Philippe Muray parodiait avec tant de talent : « l’éclipse de la mort emblématise la détresse de l’homme contemporain. Elle en constitue une amère composante. Cette détresse prend l’allure d’une absence de détresse, d’une fausse bonne humeur, d’une euphorie, d’un optimisme borné, d’un bonheur bête et béat. »

Robert Redeker, L’éclipse de la mort, 240 p., 18,00€, Desclée de Brouwer.

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