mardi 23 janvier 2018

Le corps féminin, l'aliénation technicienne et la philosophie


Il y a quelques moins, dans le numéro de la jeune revue Limite, paraissait un manifeste pour un «féminisme intégral» - également appelé «alter-féminisme» ou «écoféminisme». Après la journaliste Eugénie Bastié (auteur d’Adieu mademoiselle) et la sexologue Thérèse Hargot (Une jeunesse sexuellement libérée, ou presque), c’est au tour de la philosophe Marianne Durano d’ajouter sa pierre à la critique du féminisme traditionnel et à l’édification de ce « féminisme intégral ». La pierre en question, intitulée Mon corps vous appartient pas (Albin Michel, 304 p.), se compose de trois morceaux : un témoignage de sa vie de jeune femme, en particulier de sa maternité ; puis une critique de l’aliénation technicienne de la femme ; enfin, partie proprement philosophique, une généalogie de l’oubli du corps féminin par la philosophie et un essai pour le penser radicalement et phénoménologiquement.


Marianne Durano commence par un témoignage donc. Elle fut une jeune fille « sexuellement libérée », comme dirait Thérèse Hargot. Brillante étudiante – normalienne, puis major à l’agrégation de philosophie –, elle lit avec passion les maîtres à penser de la « libération sexuelle », Sade, Foucault et Beauvoir, enchaîne les histoires d’amour et suit les prescriptions médicales habituelles – pilule, visite chez le gynéco, dépistage du sida, etc.– , jusqu’à prendre conscience qu’elle est en réalité doublement soumise : au « désir masculin » et au « pouvoir médical ». Pis encore, elle se sentait déchirée : « je jouais deux rôles, tout aussi désincarnés : l’étudiante et l’amante. Je me divisais en deux parties, l’une cérébrale, l’autre sexuelle, où la chair, au fond, n’avait guère de place. » C’est qu’elle ne parvient pas allier son corps et son esprit, son incarnation et sa spéculation.
Sa rencontre avec Gaultier Bès, normalien comme elle, la bouleverse : « j’ai rencontré pour la première fois un homme qui a vu dans mon corps autre chose que le négatif de son phallus ». Commence alors une lente réconciliation de la jeune femme avec son corps, un « combat », dit-elle, de décloisonnement et d’unification. « Écrire ce livre, c’était relier ma tête à mon utérus. Penser la chair, vivre la chair, cesser de la mépriser comme un tas de glaires, indignes de la philosophie, de moi, tout juste bonnes à être domptées par des médicaments. »
Marianne Bès-Durano et Gaultier Bès
La jeune normalienne se marie et conçoit son premier fils. Mais elle prend bien vite conscience de l’ostracisme dont peut être victime la femme enceinte : « Je lisais la déception dans les yeux de mes proches comme dans ceux de mes profs. Une si belle carrière avortée ! ». S’ensuit une grossesse rendue pénible par la violence des médecins et le regard réprobateur d’une société qui s’en est remise tout entière à la technique déshumanisante, celle des lobbies pharmaceutiques et des médecins qui ne font qu’appliquer le modèle. Mon corps ne vous appartient pas se présente dès la couverture comme une critique de « la dictature de la médecine sur les femmes ». L’ennemi est bien le système technicien. Rien de neutre dans la technique dans la mesure où celle-ci oblige les individus à poser des choix, à se positionner vis-à-vis. « Le système technicien transforme tous les enjeux sociaux en problèmes techniques, obligeant les femmes à décider entre des solutions techniques ». Autrement dit, la technique impose ses contraintes aux individus contre leur gré, elle est aliénatrice. 

Mais comment se fait-il qu’un tel système aliénant soit communément accepté – et ce, en particulier par les féministes traditionnelles, elles qui ont même sacralisé le très lucratif trio technicien pilule-avortement-PMA ? En dernière instance, le problème est idéologique : « C’est le regard même que nous posons sur le corps féminin et sur sa fécondité qu’il faut transformer. » La démarche de Marianne Durano est en ce sens radicale : elle cherche l’origine des inégalités hommes-femmes et de l’aliénation de la femme, et elle la trouve dans la philosophie. Platon, Aristote et Freud définissent tous trois la femme uniquement de manière négative, comme un homme castré : « La femme peut être considérée comme un mâle mutilé et imparfait » (Aristote). C’est dire que la spécificité de la femme réside dans une absence. De là, il n’y a qu’un pas à faire pour que ce corps disparaisse et soit nié, et c’est ce pas que franchissent imprudemment les féministes traditionnelles. Ainsi Durano résume-t-elle l’erreur originaire de la philosophie et ses conséquences néfastes et inconscientes : « Le corps féminin est imparfait jusqu’à l’absence, il doit disparaître. D’ailleurs, il est tellement absent qu’il n’existe pas, qu’il n’a jamais existé, qu’il ne doit pas exister sur la scène politique. Définir les femmes par leurs corps apparaît comme infamant pour bien des féminismes contemporaines, peut-être parce qu’elles ont intégré au plus profond d’elles-mêmes la vision freudienne, aristotélicienne, de leur corps. » Sauf que nier le corps féminin comme tel, c’est s’interdire de se donner les moyens de penser positivement le vécu charnel propre aux femmes. Après cette critique généalogique, Durano s’essaye à une pensée positive de l’expérience féminine, en tant qu’elle est distincte et irréductible à celle de l’homme. 
La défense de la différence des sexes chez Durano ne prend pas la forme d’une essentialisation. Au contraire, c’est en phénoménologue qu’elle essaye de penser l’expérience charnelle de la femme. Le « retour aux choses mêmes », proclamé par la phénoménologie husserlienne, est un travail sur le phénomène, sur le vécu de conscience, et non sur une essence métaphysique et abstraite. « L’expérience charnelle du temps diverge selon les sexes et permet d’esquisser ce que serait une phénoménologie féminine, une définition phénoménologique de la féminité comme expérience du monde radicalement différente ». Manque à la phénoménologie une philosophe qui saura penser cette expérience irréductible au vécu masculin et donc insaisissable pour les phénoménologues masculins, de Lévinas à Michel Henry.
Bien sûr, la difficulté – et l’intérêt – de ce type de pensée est que les phénomènes ne se révèlent pas nécessairement immédiatement. Tout l’enjeu est dès lors de les creuser, de les approcher, de les décrire le plus précisément possible. Durano note dans des pages magnifiques, sans doute les plus puissantes de tout le livre : « Qu’est-ce qu’être une femme ? C’est vivre dans sa chair la possibilité d’un autre, redouté et désiré, dont la virtualité même scande son devenir. C’est rejouer chaque mois dans son corps le rythme des saisons, l’effervescence du printemps et la décomposition de l’automne, savoir intimement que l’humain est un être de nature, et que la vie en lui veut se transmettre avant de mourir. C’est être, en son corps même, un être de relation, qui vit ses amours dans la perspective de cette union cachée qu’est la grossesse. Un être dont le corps est capable d’en soigner et d’en nourrir un autre. Ce n’est ni un destin biologique, ni une construction artificielle, ce sont les conditions d’une expérience de soi irréductible à celle de l’homme. »

En cela, Durano est véritablement féministe : elle tâche de penser la différence spécifique de la femme, dans le but d’améliorer la compréhension de la manière dont les femmes vivent leur condition charnelle et, in fine, d’adapter en conséquence les structures politiques et sociales. Cette phénoménologie est ainsi directement politique. C’est pourquoi Durano inscrit sa pensée dans une écologie plus générale, une « écologie intégrale », dont la visée principale est l’autonomie, dans notre société esclave de la technique. Elle pointe le lien intime entre corps féminin et écologie : « le respect du corps féminin est le fondement de toute écologie intégrale, parce qu’il manifeste notre propre naturalité, parce qu’il nous inscrit dans la continuité des générations, des êtres nés et non pas fabriqués, des vivants. »
Plus encore, le corps féminin comporte un potentiel révolutionnaire certain, en ce qu’il est « le lieu par excellence de la gratuité et de la liberté ». Il est un doigt d’honneur pointé fièrement vers les laboratoires de la Silicon Valley qui construisent une post-humanité qui n’a évidemment rien d’humain, mais qui leur assurera certainement de confortables profits financiers. Contre la colonisation des esprits et des corps par le techno-capitalisme, « la première oasis à préserver du pouvoir des techniciens et des investisseurs, la première zone à défendre, c’est notre corps, condition de notre existence sur cette terre. »
L’avant-propos s’intitulait « A la recherche de mon corps perdu ». Quelques 270 pages plus loin, on peut dire que nous avons désormais tous les moyens pour le retrouver.

Marianne Durano, normalienne, agrégée de philosophie et professeur à Dreux

Bonus-limites 
- Interview de Paul Piccarreta, rédacteur en chef de Limite.
- Une recension d'Adieu mademoiselle, d'Eugénie Bastié.

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