dimanche 3 juin 2018

L&P #34 : Eloge de l'immobilité


En 1973, à Carpentras, dans le Vaucluse, un marbrier funéraire avait placé un cadran au-dessus de sa vitrine et y avait fait inscrire la formule suivante : « Vita in motu », c’est-à-dire « la vie est dans le mouvement ». Cette devise, volontairement cynique et résolument épicurienne, n’aurait sans doute pas fait sourire Jérôme Lèbre, membre du Collège international de philosophie, qui entend faire « l’éloge de l’immobilité » dans un récent ouvrage éponyme. Si le philosophe admet que tout ce qui est doué de vie est systématiquement apte à se mouvoir, il reproche à l’ère contemporaine d’avoir compris ce simple constat comme une corrélation et, par la suite, d’avoir fait de la mobilité non seulement le signe mais la condition de l’existence. S’en suit une critique virulente des logiques actuelles de l’économie et de la technique, vestales au temple sacré du libéralisme, obsédées par le mouvement, et qui cherchent, derrière une rhétorique commerciale, mécaniste ou médicale, à substituer la marche du Progrès à la marche du Temps.


La religion de la mobilité, selon Jérôme Lèbre, repose sur un premier axiome bien hasardeux selon lequel la vie est dans le mouvement. N’est-ce pas d’ailleurs une impression légitime ? Un corps inerte est d’abord un corps immobile, si bien qu’il se peut même que nous conférions injustement à la vie ce qui n’appartient strictement qu’au mouvement. Pourtant, l’auteur remarque que « la tendance générale à privilégier le mouvement et à combattre l’immobilisme se conjugue avec le sentiment tout aussi général de se sentir entraîné par le rythme qu’imposent la technique, la société, et finalement la vie ». Celui qui se vante de sa mobilité et de son dynamisme ne fait qu’avouer, sans le savoir, combien sa volonté est impuissante et sa souveraineté fragile. En d’autres termes, là où le mouvement fait loi, il n’y a que deux façons d’afficher son existence - puisqu’il semble que ce soit l’intention dissimulée de toute action humaine : accélérer ou s’arrêter, marcher ou crever. Dès lors, la mobilité est une promesse que la vie ne peut pas tenir : l’individu, au moment où il se voit contraint d’évoluer, se voit aussi imposer un rythme qu’il ne peut pas tenir. Cette injonction contradictoire prend tout son sens dans le cadre de la situation économique actuelle, comme le souligne Jérome Lèbre : si les pays européens souffrent d’une « addiction à la croissance », selon le terme de Daniel Cohen, et craignent aujourd’hui l’entrée dans une « stagnation séculaire », terme apparu pour la première fois sous la plume d’Alvin Hansen, c’est en partie à cause de cette idéologie moderne, dénoncée par l’auteur, qui fait de la mobilité un symbole de changement, voire de progrès. Et l’auteur de démontrer combien le passage de la « vita contemplativa » à la « vita activa », pour reprendre la distinction émise par Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne, a attribué à l’individu post-moderne une fonction que seules les machines parviennent à remplir, à savoir celle de faire plus vite et mieux que la nature elle-même, afin de se rendre « comme maître et possesseur » de celle-ci, selon la formule cartésienne. L’auteur écrit : « Les machines elles-mêmes ne font que composer artificiellement des forces ou des mouvements. » Et plus loin : « En composant les mouvements, la machine décompose ses gestes, les simplifie, leur impose une succession rythmique qui contredit l’activité organique. La machine s’oppose alors non seulement à l’activité vitale, mais aussi au repos, dont elle n’a pas besoin. (…) Tel est l’immense paradoxe du développement technique : il implique une accélération indéfinie de l’activité humaine tout en la rendant de moins en moins utile, précieuse, ou simplement humaine. L’écart entre activité et inactivité augmente tout en perdant le sens de l’une comme de l’autre. »


Il y a plus grave, selon Jérôme Lèbre, que cette confusion entre activité et mobilité. Le second axiome que déconstruit l’auteur est le suivant : la liberté est dans le mouvement. A cette occasion, le philosophe convoque les plus grands penseurs du capitalisme, tels que Karl Marx, Max Weber ou Walter Benjamin, afin de critiquer la conception capitaliste de l’activité, c’est-à-dire du travail. Au cours de ces pages, où l’auteur semble à plusieurs reprises s’écarter de son sujet, le capitalisme apparaît comme un « despotisme du travail », clé de voûte d’un système dont, paradoxalement, le mouvement ne semble généré par personne dans la mesure où il est généré par tous. Dans une optique libérale, voire évolutionniste, l’immobilisme - qui est un synonyme du conservatisme - est impensable. En effet, puisque l’homme a les capacités de se mouvoir et de mouvoir les choses autour de lui, il doit nécessairement en avoir l’usage, à moins d’être contraint par un ordre extérieur ou par une loi. On retrouve ici le fondement de toute la pensée libérale : l’individu est coupable de ne pas actualiser ce qu’il est en puissance, pour reprendre la terminologie d’Aristote. L’auteur prend alors l’exemple de la prison qui, durant l’Antiquité comme aujourd’hui, s’attache à priver le condamné de mouvement afin de le priver de sa liberté. « L’enchaînement est le resserrement de la prison. Lui aussi peut simplement assurer qu’un inculpé dangereux ne pourra s’échapper ; mais c’est également une privation de mouvement génératrice de souffrance qui peut s’appliquer comme peine, y compris hors les murs. » Peine présente dans le droit romain, la suspension - pratique qui « consiste à être enchaîné dehors » - a ceci de particulier qu’elle rend le condamné prisonnier de son propre corps, plus précisément de l’immobilité de celui-ci. Jérôme Lèbre de conclure : « L’immobilité n’est donc pas qu’une contrainte, une privation de mouvement : c’est aussi en elle que s’affirme une capacité de résistance et de libération. Il n’y aurait pas de liberté, y compris de mouvement, sans cette statique qui émerge au coeur de la nécessité, laquelle a pris maintenant la figure de la technique autant que de la politique. »


« Peut-être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par l'immobilité de notre pensée en face d’elles » pense Swann au moment où il se réveille en sursaut, chez Mme Saint-Loup, dans le Du côté de chez Swann de Proust. La « pensée arrêtée » est, en quelque sorte, ce que Jérôme Lèbre réhabilite avant tout : la pensée s’assoit et repose toujours sur quelque chose. Pourtant, l’idéologie du « laisser faire, laisser passer » - selon l’injonction de Vincent de Gournay - n’a comme obsession que la mobilité des hommes et des marchandises, conception primaire de la liberté, qui rencontre nécessairement une contradiction, selon l’auteur : « Plus la mobilité s’impose, plus le repos se réalise au-delà de lui-même, dans une immobilité contrainte : nous sommes privés de la liberté d’aller et de venir, sans condamnation explicite, par la mobilité elle-même. » Parce que la marche du Progrès s’apparente plus à une marche forcée qu’à une procession religieuse, nous sommes contraints d’avancer indéfiniment. Nous sommes condamnés à être mobiles.


Jérôme Lèbre, Eloge de l’immobilité, 384 p., 17,90€, Desclée de Brouwer.

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