samedi 9 février 2019

Remarques sur les gilets jaunes


Il y aurait paradoxe à parler de manière ordonnée des gilets jaunes, mouvement puissamment anarchiste, corps monstrueux, sans tête ni colonne vertébrale, se faisant et se défaisant au gré des heures et des jours, bête immonde et sublime, incontrôlable, insaisissable, incompréhensible, inconsciente d’elle-même. Voici donc quelques remarques, pêle-mêle, tirées de mon expérience et de ma réflexion sur les Gilets jaunes. 



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Mais que sont les Gilets jaunes ? Que veulent-ils ? Sont-ce des révolutionnaires communistes, des crypto-fascistes, de vulgaires prolétaires illettrés ? Qui sont ces gueux venus des campagnes chatouiller la bonne conscience des CSP+ urbains ? Ont-ils un projet ? Ou n’est-ce qu’une explosion de colère, cette « France en colère » purement destructrice ? 

Sur les Gilets jaunes, je préconise une épokhè, une suspension du jugement, une réserve – certes bien difficile en un pays aussi passionné que le nôtre en matière politique. Leur unité est de n’avoir pas d’unité, et il serait donc hautement préjudiciable et imprudent de reconstituer un argumentaire logique, partisan, cohérent. Les Gilets jaunes sont avant tout un agrégat d’opposants au pouvoir en place. On pourrait regretter qu’ils n’apportent pas de « revendications » unifiées et claires, mais ce serait encore manquer leur intrinsèque désorganisation. Le mouvement naît d’une opposition à la situation présente, il est un cri du cœur de la part de ceux qui se considèrent lésés et opprimés, déchus et oubliés. 

Il revient aux élites authentiques, aux penseurs, aux hommes de bonne volonté et intelligence – malheureusement bien peu nombreux dans la politique établie –, de penser une alternative à l’actuelle situation décriée. Tant qu’ils ne s’attacheront pas à cette tâche salutaire, la situation demeura insoluble, et la France victime de ces soubresauts de sécession. Reconnaître, interpréter et agir : voilà notre pain sur la planche – un pain sans doute amer, rugueux et sec, comme l’est la vérité. 


Récit. 
Les slogans rageurs, la peur de se faire coffrer, l’échange fraternel de regards avec d’autres manifestants antifas, la pluie et le froid, la honte mêlée de fierté lorsque je marchais en marge des manifestations aux yeux des bourgeois établis hébétés et scandalisés d’être ainsi perturbés dans leur établissement égoïste, l’insulte typique à propos des flics « les fils de pute », l’air saturé de fumée de la bagnole brûlant dans la rue, la satisfaction irrépressible de contempler des barricades avenue Kléber ou avenue Marceau, l’excitation qui surgit à chaque bruit d’explosion, les larmes et la gorge arrachées par la lacrymo, les débats enflammés avec mes amis et mes collocs sur la question, le désir de faire valser l’État et sa malfaisante tête : voilà ce que sont les Gilets jaunes ! Un beau morceau d’histoire de France, pétrie de contradictions et d’aspirations, de passions et de bruits. 

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Les Gilets jaunes sont l’occasion pour nous de mettre à bas une des (paradoxales) idoles centrales de la modernité : l’État. Nous l’avons formé pour qu’il nous serve, et nous nous retrouvons à le servir. Que s’est-il passé pour que notre création s’émancipe de notre contrôle et devienne un Léviathan incontrôlable auquel nous sommes assujettis – nous, c’est-à-dire non seulement les Gilets jaunes, mais tout le corps social, dirigeants compris ? Ce qui pose problème, c’est de concevoir l’État comme un absolu transcendant, une sorte de nouveau dieu, face auquel nous ne pouvons que nous aplatir. On dira sûrement que personne ne rend comme tel un véritable culte à l’État, mais pourtant comment expliquer autrement que par cette pratique devenue inconsciente le systématique surgissement d’une légère et inexplicable crainte dès lors qu’il s’agit d’enfreindre la Loi et l’Ordre ? Les Gilets jaunes sont l’occasion de nous débarrasser de cette confusion typiquement moderne et libérale du légal et du légitime/moral. Nous savons bien que la moralité prime et fonde la légalité, qu’Antigone a raison contre Créon, mais il demeure en nous un résidu idolâtre duquel il est souhaitable que nous nous débarrassions. 

Cette révolte contre l’idole-État justifie-t-elle pour autant les violences ? Comment peut-on les considérer comme légitimes et morales ? Objectera-t-on. La « non-violence » telle que Gandhi l’enseigna peut, je crois, nous éclairer sur ce point. La non-violence vise à la vraie paix, c’est-à-dire à la tranquillité de l’ordre véritable et juste. Mais la compréhension actuelle de la paix, contenue dans des expressions comme « acheter la paix sociale », en a dévoyé le sens originel et profond. La paix sociale n’est nullement la conservation d’un ordre social établi, peu importe la quantité d’injustices qu’il contient – ne serait-ce que parce que l’injustice est le pire des désordres. La paix n’est donc pas un ordre sans conflits, obtenu par la répression des demandes légitimes de justice. L’écrasement des Chouans ou de la Commune a bien ramené l’ordre en mettant fin aux conflits, mais n’a nullement instauré la paix. Pire que ça, il a perpétué un ordre injuste et par là favorisé le ressentiment. Une paix authentique ne peut être que fondée sur la liberté, la justice, la vérité et la charité. Or il est certain que la construction d’une telle paix implique par moment une certaine violence, le désordre et l’anarchie, puisqu’elle consiste d’abord en une remise en cause des ordres sociaux établis et sécurisants, au prix de l’injustice et du mensonge. L’on voit que c’est précisément la paix qui est révolutionnaire. 

Cependant, s’en tenir à une contestation extérieure et sociale, ce serait manquer la dimension essentiellement intérieure et personnelle de la révolution. Le préalable de toute révolution réelle est de se déprendre de soi-même, de s’oublier, de détruire en soi tout égoïsme pour chercher le bien et le vrai. Je me dois de me donner moi-même sans cesse, de vivre non pour moi, mais pour les autres. Les gilets jaunes me remettent profondément en cause, m’appellent à la cohérence entre ce que je professe théoriquement – l’amour universel – et ce que je vis pratiquement. La révolution n’est pas une position théorique, une posture intellectuelle, mais l’engagement de tout son être – et, de fait, dans les gilets jaunes, le corps entre en jeu (pour ma part : marcher, traverser Paris de long en large pour chercher d’autres manifestants et renouer cette curieuse fraternité révolutionnaire ; pour d’autres : aller au corps-au-corps avec les flics, prendre des coups, balancer du pavé, etc.). 


Beaucoup aussi, même parmi les jeunes, ne croient plus en la politique. « Gilets jaunes ou pas, ça ne changera rien ». Ce fatalisme est là encore une illusion dont il nous faut nous défaire. L’histoire est faite par les hommes, depuis toujours, et il n’est pas en politique de « main invisible » ou autre Providence sécularisée qui dirige inéluctablement le pays vers telle ou telle fin de l’histoire. Ne pas saisir l’opportunité inouïe des Gilets jaunes, c’est continuer de croire que notre destin nous échappe et, plus grave encore, c’est laisser les autres décider de la marche à suivre, c’est abdiquer lâchement non seulement de son droit, mais plus encore de son devoir d’engagement dans la société dans laquelle nous sommes inscrits, qui nous est essentielle autant que nous lui sommes essentiels. Ne pas se poser la question politique – quel est le bien de la société ? Quelle organisation socio-économico-politique accroîtra la justice et le bien commun ?, etc. – relève de la mauvaise foi, de l’oubli volontaire d’un problème qui se pose et s’impose à tous les citoyens. Puissent tous les Français s’exprimer et s’engager dans ce grand débat inauguré par les Gilets jaunes, puis récupéré et officialisé (mais pourquoi pas après tout ?!) par le chef de l’État. 


J’ai rencontré aux journées des Gilets jaunes une France que je connaissais pas (même si je la savais être), une France que de toutes mes forces, de toute ma mauvaise foi, j’avais volontairement jetée hors de ma vue parce qu’elle m’était trop triste et me provoquait trop pour ne pas troubler mon paisible établissement bourgeois : la France moche. Celle des Français qui se lèvent tôt, qui travaillent, qui se plaignent, qui aiment leur pays depuis toujours, qui ne passent pas trois heures chaque matin devant le miroir, qui ne connaissent pas la date des soldes, qui ne lisent pas Proust ni Annie Ernaux, qui n’hésitent pas à être violents, qui seraient qualifiés d’« oppressifs » à Normale et à Sciences Po parce qu’ils aiment plus que raison les beaux culs féminins, etc., en bref la dernière frange de France authentique, enracinée, qui vote alternativement Méluche ou Le Pen (sans que l’écart les séparant ne leur semble un problème), en un mot l’authentique et éternel prolétariat ! On répliquera que c’est une France idéalisée, dont les sociologues ont depuis longtemps décrété le caractère fictif. Pourtant, c’est la France que j’ai vue aux gilets jaunes, de mes yeux vue – et aimée. Telle est la surprenante et joyeuse mystique gilets jaunes. 

Aux gilets jaunes, j’ai vécu une expérience de fraternité toute nouvelle. Unis par un même adversaire – le Capital et son émanation étatique –, nous nous battions en réalité d’abord pour des personnes, et non pour des idées, des abstractions illusoires. Rencontrer un tel à la gueule défigurée par la colère parce qu’il étouffe de sa situation de vie, admirer une jeune mère faire toute la manif avec sa poussette puis galérer dans les méandres de Saint-Lazare pour trouver un métro, échanger avec tel instituteur en retraite : voilà des expériences qui font communauté, qui apprennent à sortir de soi, à incarner son combat. 


Il doit y avoir une révolution. Mais qu’on s’entende sur ce concept et cette réalité. Jean Vioulac décrit admirablement et clairement dans ses ouvrages (L’époque de la technique, La Logique totalitaire, Science et Révolution, Approche de la criticité) le problème qui se pose à nous : notre époque est celle du déploiement de la technique dans toutes les dimensions de nos vies, technique qui se constitue en système, c’est-à-dire en totalité close qui n’admet pas d’extériorité ; « l’univers qui est le nôtre n’est plus naturel, il est artificiel – scientifique, industriel, urbain, technologique, et pollué –, cette infrastructure planétaire n’est pas création, elle est production, résultat d’un dispositif dont l’hégémonie et la puissance imposent leur vérité à tous les peuples de la Terre » (Approche de la criticité, p.23). Ce système aliénant et totalitaire, tous les grands penseurs depuis Marx l’ont décrit diversement et ponctuellement : Nietzsche, Husserl, Heidegger, Günther Anders, Hannah Arendt, Jacques Ellul, Jean Baudrillard, Christopher Lasch, Guy Debord, Péguy, Bernanos, Jean-Claude Michéa, Bruno Latour, Serge Latouche, etc. Toutes ces théories présentent le mérite immense d’aider à prendre conscience des divers mécanismes d’aliénation et d’intégration de l’individu au sein de la totalité. Mais il y a loin de comprendre à s’en libérer, de la théorie à la pratique. Notre libération ne peut qu’être concrète. Autrement dit, réduire son utilisation du portable, consommer moins et mieux, réduire ses transports, éteindre sa lumière, refuser d’acheter sur Amazon, ne plus nourrir l’industrie des séries, en bref n’importe lequel de ces milliers d’actes de résistance quotidienne et concrète vaut mieux que tous les mots alignés par les grands génies critiques de notre temps. La révolution se fait, se vit, plutôt qu’elle ne se pense (ce qui n’interdit certes pas la nécessité de sa théorisation, ne serait-ce que pour la répandre et la faire infuser dans les esprits ; mais la finalité est pratique). 

En outre, cette révolution, si elle sera un pur advenir, imprévisible et inespéré, requiert un long travail de « conscientisation », long combat qui nous appelle à la persévérance, à la fidélité. Sur ce point, je souscris à ce que dit Jean-Claude Michéa, prophète des gilets jaunes : « même si ce courageux mouvement se voyait provisoirement brisé par le PMA – le Parti des médias et de l’argent (PMA pour tous, telle est, en somme, la devise de nos M. Thiers d’aujourd’hui !) ; cela voudra dire, au pire, qu’il n’est qu’une répétition générale et le début d’un long combat à venir. Car la colère de ceux d’en bas (soutenus, je dois à nouveau le marteler, par 75 % de la population – et donc logiquement stigmatisé, à ce titre, par 95 % des chiens de garde médiatiques) ne retombera plus, tout simplement parce que ceux d’en bas n’en peuvent plus et ne veulent plus. Le peuple est donc définitivement en marche ! Et à moins d’en élire un autre (selon le vœu d’Éric Fassin, cet agent d’influence particulièrement actif de la trop célèbre French American Fondation), il n’est pas près de rentrer dans le rang. Que les versaillais de gauche et de droite (pour reprendre la formule des proscrits de la Commune réfugiés à Londres) se le tiennent pour dit ! » (« A propos des gilets jaunes », Limite). 


Violences policières. 
Elle s’appelle Linka, elle nous raconte son vécu des violences policières : elle était à Bastille, en fin d’après-midi, assise avec un ami rencontré pendant la journée, buvant des bières. Les policiers s’approchent leur demande de partir, alors même que rien ne motive une telle injonction : en quoi deux individus buvant des bières à Bastille, tout habillés de gilets jaunes qu’ils soient, perturbent-ils l’ordre public ? Les deux gilets jaunes refusent. Alors les policiers deviennent proprement agressifs et dictatoriaux, à la manière du surveillant qui sait son autorité et en abuse. Ils se ruent sur l’homme, le passent à tabac et l’emmènent. Quant à la femme, se mettant à crier aux CRS d’arrêter, elle reçoit pour toute réponse un coup de matraque bien placé, à la jointure du genou et du bas de la jambe. 
Je me bornerai à un second et dernier exemple de ces inadmissibles violences policières, visible ici. Jérémie, une des figures marquantes des gilets jaunes, qui filme les manifestations et les retransmet sur Facebook, est à la Bastille, samedi 26 janvier. Comme à son habitude, il est au cœur du mouvement, un groupe de policiers est à une dizaine de mètres. Et soudain, il s’effondre, frappé à l’œil (un flash-ball ? Une grenade de désencerclement ?). Qu’est-ce donc cette police qui tire à bout portant dans la tête d’un manifestant pacifique (à moins qu’elle considère que son téléphone soit une arme dangereuse) ? 
S’il y a pu avoir au début du mouvement un déchaînement de violence indu, les plus violents aujourd’hui sont clairement du côté de l’État, prompt à éteindre la liberté de manifester en déployant un sordide et démesuré arsenal militaire – arsenal que devrait encore renforcer l’inepte loi « anti-casseurs », qui se fait fort, par exemple, de permettre au préfet d’interdire n’importe quelle manifestation s’il estime les manifestants « trop en colère », ou encore de taxer de délit (c’est-à-dire passible de 3 ans de prison et de 50 000 euros d’amende) le fait de porter une écharpe sur son nez, des lunettes de piscine ou de brandir une pancarte (en tant qu’elle constitue « une arme par destination »). 


Enfin, il faut dire quelque chose des « médias », ces journalistes avides de sensationnel, pour des raisons toutes commerciales, mais qui par là n’ont guère de difficulté à mentir, ou, subtilement, à déformer la réalité, en n’en présentant qu’un aspect. Les médias n’ont montré que les spectaculaires violences, les titres relatifs aux gilets jaunes ne sont que « débordement », « heurts », « tensions », « violences », « la manifestation dégénère », etc., dans une rhétorique consacrée, habituelle, pauvre, morte (rappelons-nous Nietzsche : « Encore un siècle de journaux — et tous les mots pueront. » (Fragments posthumes, 1882), et encore il n’avait pas connu BFMTV !), bref une rhétorique insane, mais qui pourtant imprègne profondément les mentalités. Il est juste de dire que le métier de journaliste est impossible, que le réel est trop complexe pour être appréhendé clairement et distinctement, en une parfaite et pure objectivité. Mais on peut tout de même remarquer le manque de professionnalisme et d’honnêteté de ces journalistes qui réduisent les manifestants à un nombre et ne s’interrogent que sur ce nombre, son augmentation ou son déclin, quitte à fausser les comparaisons en prenant les chiffres de 14h, évidemment plus bas, mais plus en phase avec les déclarations gouvernementales pour qui le mouvement « s’essouffle », « décline », « se démobilise » (là encore selon les expressions tellement entendues que nos oreilles se révoltent brusquement à les entendre). Simplifier une telle réalité est une idiotie qui ménage une accalmie pour l’instant mais ne fait que repousser le moment fatidique où la vérité éclatera au grand jour. Une des conditions de la liberté et de la sagesse ne sera-t-elle pas bientôt de se passer de la presse ?

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En guise de conclusion, quelques photos prises lors de promenade parisienne le samedi :


Trinité

Grands Boulevards

Musée d'Orsay / Passerelle Leopold Sédar Senghor 

Arc de Triomphe

République
Champs Elysées

Madeleine