jeudi 23 février 2017

Entretien avec Vincent Coussedière, philosophe politique

Vincent Coussedière est philosophe politique, auteur d'un remarqué Éloge du populisme. Il a ensuite écrit Le retour du peuple, dans lequel il s'interroge sur la signification du phénomène populiste. Après Causeur, Le Figaro Vox, Valeurs Actuelles ou encore Eléments, le Prisme l'a interrogé, à quelques jours de la parution de son troisième livre.


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Vous citez en introduction de votre seconde partie Gabriel Tarde, un des auteurs-clés de votre œuvre : « les idées que j'émets pourraient fournir, je crois des solutions nouvelles aux questions politiques ou autres qui nous divisent maintenant ». Mais quelles sont les « questions politiques » qui vous ont poussé à écrire cet ouvrage ?

Ce livre tourne au fond autour d'une question unique, qui n'est pas une question « politique », au sens de la politique partisane, mais une question archi-politique. En effet la politique est la recherche du Bien commun, elle présuppose donc l'existence d'une communauté dont le Bien est recherché. Or aujourd'hui la crise du populisme nous fait prendre conscience que c'est l'existence même de la communauté qui est en cause : existe-t-il encore quelque chose comme un peuple français dont une politique pourrait rechercher le Bien ? Et si c'est l'existence même du peuple qui est en question dans la crise actuelle comment le refonder ? Que veut dire réinstituer un peuple ? C'est effectivement à partir de Tarde que j'essaie de comprendre la crise du peuple comme crise de l' « assimilation », en retravaillant ce concept très utilisé mais jamais véritablement pensé. C'est la notion centrale chez Tarde d' « imitation », qui me permet de poser à nouveaux frais le débat sur l' « assimilation ».

lundi 13 février 2017

Un Président devrait faire ça, selon Bruno Mégret


Avec son dernier récit d’anticipation, Bruno Mégret nous livre avec Le Temps du Phénix (Editions Cité Libre) un très grand ouvrage politique, fruit d’une longue expérience du monde politique et d’une pensée résolument dissidente – dissidence qu’illustrent parfaitement les quelques réactions dans les média traditionnels. Le retraité de la vie politique depuis 2008 imagine l’élection présidentielle d’un candidat de la droite nationale en 2017 et dresse le tableau de son action jusqu’en 2022. Vif, percutant voire haletant par moment, Le Temps du Phénix est essentiellement un message d’espoir. Lucide sur le malaise multiforme qui touche la France, il ne désespère pas : la politique, si affaiblie soit-il, peut encore rénover la France. Contenu dans le titre de l’ouvrage, le thème de la renaissance est martelé inlassablement par Mégret. Plus qu’une renaissance, on pourrait même l’apparenter à une résurrection, tant la pensée de l’ancien numéro 2 du FN est empreint de messianisme.
Mais à l’inverse du messianisme électoraliste qui consiste à promettre monts et merveilles pour ne finalement rien changer une fois l’Élysée – messianisme dont Nicolas Sarkozy est l’archétype –, le Président imaginé par Mégret est un véritable réformateur, dans la lignée des Napoléon et des De Gaulle. Mieux que réformateur, il est, nous le verrons au cours de ce papier, un Législateur, au sens rousseauiste du terme. Le ton est donné dès la prise de fonction du Président, au cours de laquelle il prononce un serment inattendu aux accents très gaullistes : « Aujourd’hui, investi président de la République, je m’engage à servir la France, à défendre ses intérêts, son identité, sa grandeur. Je m’engage à servir le peuple français pour assurer son bien-être, son avenir et son rayonnement. Je m’engage à exercer ma fonction sans esprit de parti, avec équité et honneur, dans le respect des institutions de la République et des valeurs de la nation ainsi que dans la fidélité à l’histoire de France ». Ce faisant, il s’inscrit bien dans le « populisme du peuple », que Vincent Coussedière a distingué dans Éloge du populisme de la « démagogie populiste » : si le premier correspond à la réaction du peuple qui refuse d’être anéanti par le rouleau compresseur mondialiste, donc à une conservation de soi, la seconde désigne la tentative de récupération partisane du premier. Rompant avec les fantasmes multiculturels visant à détruire tout ce qui s’apparenterait à une « identité » et à délégitimer la souveraineté, le Président se fait défenseur de la « cause du peuple ». Tout au long des 320 pages, c’est le combat pour l’identité et la souveraineté qui nous est narré.

lundi 2 janvier 2017

VP #2 : Qu'attendre de 2017 ?

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2016 fut l’année du retour du peuple. On ne l’attendait pas, et pourtant, des États-Unis au Royaume-Uni, c’est, selon l’expression de Vincent Coussedière, le « populisme du peuple » qui s’est fait entendre. Trop longtemps ignoré – et ce, même lorsque les élites politiques daignaient le consulter comme en 2005 –, le peuple s’est réveillé. Il a refusé le projet qu’on lui avait concocté. Heureusement pour lui d’ailleurs, car ce projet ne visait pas autre chose que son étouffement, son écrasement, sa dissolution. Le projet des élites populophobes vise la mort du peuple économiquement par l'approfondissement de la mondialisation néolibérale (libre-échangisme), politiquement par la fin des frontières, préliminaire de la dissolution des nations (mondialisme), socialement par l’application de l’idéologie multiculturelle et immigrationniste (multiculturalisme) et identitairement par la substitution à la majorité d’un nouveau peuple issu de l’alliance de toutes les minorités, érigées en nouveaux sujets aliénés à émanciper (déconstructionnisme). Ses théoriciens principaux s’appellent respectivement Milton Friedman, Jacques Attali, Michel Foucault et Judith Butler. Ils portent ce projet à quatre faces répondant au doux nom de « libéralisme libertaire ».
Face ce redoutable ennemi, les peuples aux quatre coins du monde ont eu la présence d’esprit de se réveiller à temps pour ne pas mourir. Mais en refusant dans les urnes ce projet qu’on leur avait vendu comme bon et inéluctable – bon car inéluctable –, les peuples ont sauvé la démocratie. Ils ont rappelé qu’en démocratie, rien n’était jamais décidé par avance. Ils ont mis un terme à trois décennies de délire utopiste quant à une « Fin de l’Histoire », qui devait se caractériser par la paix et la prospérité mondiales.
Étant entendu que la démocratie nécessite un État souverain, vouloir diviser (par la construction européenne ou toute autre régionalisation de type supranational) ou vendre (aux multinationales) la souveraineté revient à contester la démocratie. En ce sens, il est à souhaiter que la sauvegarde de la démocratie par le « populisme du peuple » se prolonge cette année encore.

mercredi 28 décembre 2016

L&P #2 : Sire, surtout ne faites rien !


« A chacun de nous de se remettre à penser librement ». Comment peut-on mieux conclure un livre ? Sire, surtout ne faites rien !, c’est l’appel vibrant d’un libéral à retrouver le goût de la liberté. Mais de quelle liberté parlons-nous ?


L’auteur se fait d’abord fervent défenseur d’une liberté politique. Tout au long de ses chroniques, il enrage  contre les « ennemis de la société ouverte », ceux qu’il nomme les « oints du Seigneur », les « hommes de Davos », les Tartuffe et autres politiciens la plupart du temps socialistes qui, au nom d’un intérêt général qu’ils définissent, servent leurs propres intérêts. L’auteur transmet son mépris à l’égard de cette « classe jacassière » et s’engage dans une critique habile du paysage politique français. Si, en tant que libéral convaincu, Gave s’attache à renier un par un ceux qui nous gouvernent, c’est pour mieux faire appel à la première des libertés : la liberté individuelle.


L’économiste reprend alors la plume. Et son addiction à la liberté devient quelque peu étouffante. Chaque chronique dresse le même constat : ce qui manque à notre pays, c’est la liberté. Et chaque chronique se conclut de la même façon : ce qu’il faut à notre pays, c’est plus de liberté. Les libéraux ont en commun qu’ils émettent un diagnostic toujours réaliste et plein de bon sens pour lequel ils proposent cependant le même remède à chaque fois : moins d’Etat. Si Mussolini avait donné à son parti, en guise de devise, le slogan suivant : « tout pour l’Etat, tout par l’Etat, rien en dehors de l’Etat », ce livre défend l’extrême inverse : « tout pour le marché, tout par le marché, rien en dehors du marché ». Peut-être un néo-fascisme qui s’ignore. Cette fixation des libéraux pour tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à l’Etat gâche une analyse pourtant lucide de l’économie : de son état, de ses penseurs et de son histoire. L’auteur se livre à une brillante réflexion sur le marxisme, la moralité du capitalisme, la légitimité de la démocratie et nous introduit dans la pensée d’auteurs lumineux tels que Jacques Ellul, Alfred Sauvy, Schumpeter etc… Son expertise géopolitique lui a même permis de prédire en 2001, dans un livre intitulé Des lions menés par les ânes, le Brexit qui aura lieu quinze ans plus tard.


On ne peut néanmoins s’en tenir là. Cet ouvrage n’est pas seulement celui d’un libéral révolté. Il est celui d’un homme qui souffre. « Mon âme aujourd’hui souffre car plus personne ne lui montre le chemin de la grandeur. (…) Notre peuple n’a plus personne à admirer », écrit l’auteur dans sa dernière chronique. Cette fois, c’est le philosophe qui parle. Parce que le libéralisme est avant tout l’objet d’une philosophie révolutionnaire mais inachevée, il repose fondamentalement sur l’homme. Un homme courageux et plein d’espoir. Et notre auteur de conclure avec intelligence : « Je crois qu’une société humaine ne fonctionne que s’il est possible d’admirer ceux qui ont du génie autour de nous. ». 

« Sire, Sire, surtout ne faites rien » : c’est ce qui fut répondu à Louis XIV qui proposait ses services à des armateurs de Saint-Malo dans leur concurrence avec les Anglais. En refusant son aide, l’élève s’est libéré du maître et le libéralisme est né. A tour de rôle, chaque époque a eu son maître. Voilà pourquoi, comme un ouvrier qui enfonce inlassablement son clou dans le vide, les libéraux n’ont aujourd’hui plus personne contre qui lutter. On ne peut plus dire au Sire « surtout ne faites plus rien » parce qu’il n’y a plus de Sire. Il n’y a plus personne à admirer. Le clou a disparu, le marteau frappe en vain. Les libéraux luttent contre leur cauchemar. L’Etat est mort, vive l’Etat !


Charles Gave, Sire, surtout ne faites rien ! Vous nous avez assez aidés, 248 p., 20,00€, Jean-Cyrille Godefroy.


Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser. Et pour penser, il faut lire.

"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

mardi 27 décembre 2016

IP #2 : Un jour, la paix ?

Voici la deuxième chronique d'Impératif présent.
A l'occasion de récentes interpellations anti-ETA, revenons sur un impératif crucial que nous pose le présent : la résolution du dernier conflit armé du territoire européen.

Depuis la conférence de paix d'Aiete en 2011, et le cessez-le-feu d'ETA la même année, un processus de paix essaie péniblement de se mettre en place. Mais, comme la France s'aligne sur les positions de Madrid quant au conflit basque, le dialogue et les négociations sont rompus, en dépit des efforts des indépendantistes.

Les 6 personnalités connues sous le nom des « Six d'Aiete » présentes lors de la Conférence pour la paix en 2011




Le quinquennat de Nicolas Sarkozy nous avait habitués à l'intranquillité de l'impétuosité. Il y avait, dans les gesticulations devant les événements internationaux, une sorte de fascination pour les grandes questions du monde, dans lesquelles l'implication de France n'est pas passée inaperçue. D'Ingrid Betancourt à Florence Cassez, de la Tunisie de Ben Ali à la Libye de Kadhafi, il faut reconnaître qu'alors, les affaires étrangères, ce n'était pas de tout repos. Pourtant, il est un événement marquant, au cours duquel l'absence et le retrait de la France ont été pour le coup autant significatifs que peu remarqués. A Saint-Sébastien, ville de grande importance située au nord de l'Espagne, et plus précisément dans le palais d'Aiete, s'est tenue une conférence en présence notamment du prix Nobel Kofi Annan, ancien secrétaire général de l'ONU. Celle-ci a abouti à une déclaration, dite « d'Aiete », dans laquelle les intervenants ont tenté de cheminer vers la résolution de la dernière confrontation armée du territoire européen. Ni l’État espagnol, ni l’État français, n'étaient présents, ni représentés. C'était en octobre 2011.
Aurore Martin, en janvier 2013. Photo Gaizka Iroz. AFP

En matière de politique internationale, François Hollande a sa doctrine : soucieux comme toujours de ne contrarier personne (on l'a vu lors de la non-décision dans l'affaire Leonarda), il a pris la décision de ne rien décider et de ne toucher à rien, ce qui est, convenons-en, la meilleure solution de ne pas se faire (trop) d'ennemis. En novembre 2012, la France a même livré Aurore Martin – arrêtée paraît-il lors d'un « banal contrôle de police » – afin d'éviter les tensions avec le gouvernement de Mariano Rajoy. Il s'agissait de la première citoyenne française à être remise aux autorités espagnoles dans le cadre du conflit basque. Elle faisait l'objet d'un mandat d'arrêt européen pour « terrorisme » après avoir participé à des réunions publiques et conférences de presse au sein du parti indépendantiste Batasuna, légal en France comme association culturelle mais interdit en Espagne car le juge Baltasar Garzon, qui est à l'origine des poursuites contre Aurore Martin, l'avait illégalisé en 2003 considérant que l'organisation était proche d'ETA. 

Il y a de manière flagrante, une concordance des dates. Le 28 octobre 2012, Manuel Valls assure l'Espagne de tout son soutien dans la lutte contre la bande terroriste ETA. Le 1er novembre de la même année, elle est interpellée lors d'un contrôle routier pratiqué par la gendarmerie. Et, si le ministre de l'Intérieur n'en était pas l'initiateur, rien n'empêchait François Hollande de prendre publiquement la parole et de prendre position dans l'affaire Martin. Il aurait pu aussi dénoncer l'émission et l'exécution d'un mandat d'arrêt européen au motif de « faits de participation à des faits de terrorisme, et terrorisme » à l'encontre d'une ressortissante française qui n'a commis aucun attentat, n'a commandité aucun attentat, n'a financé aucun attentat – et qui, en somme, risquait douze ans d'emprisonnement en Espagne pour n'avoir fait que participer à des réunions publiques d'une association légale. Le silence gouvernemental est curieux, d'autant plus que lors de l'arrestation ratée d'Aurore Martin à Bayonne en 2011, Hollande candidat avait demandé la « clémence » à Claude Guéant, lequel avait promis que le mandat d'arrêt sera mis en place.



Aurore Martin donne au début de l'année 2011 une interview alors qu'elle vit retranchée suite à l'émission d'un mandat d'arrêt européen pour "terrorisme".



Arrestation rocambolesque et avortée d'Aurore Martin en juin 2011, au domicile bayonnais de sa sœur Emilie.

 Selon Dominique de Villepin, « la diplomatie, c'est une prise de risque. On s'engage personnellement. On n'accepte pas le fait accompli, les lignes telles qu'elles sont dessinées ». Hollande, n'a voulu bousculé personne, et ne redessiné aucune ligne. Il aurait pu, s'il l'avait souhaité, avoir un mot, exécuter un geste historique de soutien envers une femme qui n'aspirait qu'à pouvoir exprimer démocratiquement ses opinions et apaiser la société basque.

 ETA a commis des actes ignobles. Ils ont tué 829 personnes depuis en 1959. Il n'en demeure pas moins que dans ce qui s'avérait être le dernier conflit armé d'Europe, le groupe terroriste a cessé. Ils déposent même les armes. Voilà un cas singulier, peut-être même inédit : après plus de cinquante ans d'opposition, ce qui en fait le plus long conflit armé de l'Europe moderne, voilà le diable en personne qui bat sa coulpe. Et les gouvernements ne saluent pas cette humilité, ne reconnaissent pas ce geste de modestie. Ce qu'ils veulent, c'est éradiquer l'indépendantisme basque de la surface de la Terre. ETA veut rendre les armes ; l'Espagne et la France lui refusent ce privilège. Ils préfèrent jeter leurs membres – et pas seulement leurs membres, d'ailleurs, mais aussi l'hydre à vingt-cinq têtes qui va des militants non-violents à des journalistes de presse locale – en prison, et rechercher les caches d'armes par eux-mêmes.
Manuel Valls critiqué suite à l'arrestation d'A.Martin


 Les démocraties rejettent la voix de la négociation puisque, comme m'objecte Aurore Martin, « Si l'on arrête les négociateurs, avec qui voulez-vous discuter ? Nous sommes prêts aux compromis ! ». Très régulièrement, de nouvelles arrestations ont lieu, comme celle à Ascain, de Mikel Irastorza, présenté comme l'un des chefs d'ETA. « C'est catastrophique » résume Aurore Martin, car cet homme fait justement partie de ceux qui sont en faveur du processus du paix et des négociations. Autrement dit : le gouvernement français fait moins d'efforts vers la paix qu'en font des groupes qu'il considère comme « terroristes ».

En janvier 2015, suspension du procès d'Aurore Martin après l'arrestation à Madrid de son avocate.

 Quant aux terroristes eux-mêmes, quoique je condamne leurs actions, comme le font d'ailleurs un certain nombre de militants basques pour qui le terrorisme dessert leur cause, il faut accepter que même le pire des assassins a des droits. Or, près de dix mille personnes incarcérées ont été victimes de torture (la moitié ont déposé plainte, ne débouchant jamais ou presque sur une condamnation). La possibilité de remise de peine pour maladie grave est systématiquement écartée, alors que la Loi Kouchner (loi dont ont bénéficié Maurice Papon en 2002, ou Nathalie Ménigon en 2008) permet aux détenus dont l'état de santé est incompatible avec la détention d'obtenir une assignation à résidence. A titre d'exemple, la Cour d'appel de Paris a rejeté en 2015 la demande d'Ibon Fernandez Iradi – responsable de l'arsenal militaire d'ETA – atteint d'une sclérose en plaques dont le traitement est incompatible avec la prison.

 Aucun gouvernement, ni français, ni espagnol, n'a le courage de se livrer à une autocritique poussée, indispensable à un réel processus de paix. Après la fin de l'Apartheid, a été mise en place en Afrique du Sud, une commission Vérité et réconciliation afin d'enquêter sur les abus, exactions, violences qui ont été commis, de part et d'autre. Jamais cela n'a été fait dans le cadre du conflit basque, alors qu'il s'agit là de la seule possibilité de jeter des bases solides à une paix durable et juste. Jamais la France n'a souhaité enquêter sur ses propres pratiques, ni même sur celles de leur allié, l'Espagne, qui pourtant a organisé de très nombreux attentats sur le sol français, notamment au sein des groupes antiterroristes de libération, GAL, entre 1983 et 1987 – date d'arrivée de Pasqua à Beauvau qui a annoncé une étroite collaboration avec l'Espagne. « Les terroristes qui ont tué doivent, bien sûr faire leurs années de prison. Mais les policiers qui ont torturé doivent aussi être jugés ! » assure Aurore Martin. Si le terrorisme se définit par la transmission de la peur à des fins politiques en bande organisée, les groupes paramilitaires antiterroristes qui ont tué ne doivent-ils pas payer pour leurs crimes ? José Barrionuevo, ministre de l'Intérieur entre 1982 et 1988, coupable de malversations financières dans le but de financer les GAL, et donc responsable de la mort d'une trentaine de personnes principalement sur le sol français, a été jugé en 1998 et condamné d'abord à dix ans de prison pour sa responsabilité dans une affaire de séquestration d'un citoyen franco-espagnol, connue sous le nom d'affaire Segundo Marey. Il n'a effectué que trois mois de prison. Trois petits mois qui paraissent ridicules pour avoir séquestré un homme pendant dix jours et détourné de l'argent en vue de financer, depuis le sommet de l’État, des groupes armés responsables de trente-quatre assassinats. Trois mois ridicules surtout face aux douze ans que risquait Aurore Martin pour être apparue publiquement en tant que membre de Batasuna. Ridicules aussi face aux 3828 années de prison auxquelles avaient d'abord été condamnée Inés del Río Prada, avant d'être libérée en 2013 (après vingt-six ans de prison), le Tribunal Européen des Droits de l'Homme ayant considéré que l'utilisation postérieure à une condamnation de la doctrine Parot (en cours en Espagne depuis 2006) constituait une atteinte aux articles 5 et 7 de la Convention européenne des droits de l'Homme.


Stéphane Etchegaray, caméraman arrêté à Louhossoa,
lors de son transfert à Paris. Décembre 2016.
 Il convient, donc d'apporter un soutien les yeux ouverts à ceux qui veulent la paix. Non pas un soutien aveugle et systématique, car la lucidité doit primer. Il y a eu des attentats. Il y a eu des meurtres. Il y a eu des disparitions. Il y a eu des violences. Mais ils ont été de part et d'autre. Les États, eux, ont choisi d'accorder un non-soutien les yeux fermés. Il ne reconnaissent ni leurs propres erreurs, ni la modestie de leurs adversaires qui leur lancent un appel. Ils crachent sur la main qu'on leur tend. Ainsi, en 2013, trois parlementaires socialistes du Pays basque ont rencontré le ministre de l'Intérieur d'alors, Manuel Valls qui s'était interrogé : « Pourquoi parler de processus de paix puisqu'il n'y a pas de conflit ? » Il n'y a pas de conflit, il n'y a pas de confrontation, il n'y a pas de processus de paix. Tout cela n'existe pas. Et l'indépendantisme basque, existe-t-il ? Ou ne sont-ce là que des élucubrations proférées par des provinciaux un peu chauvins ? Le pays basque lui-même, existe-t-il ? Cela n'est pas assuré, puisque n'existent que la communauté autonome espagnole du Pays basque membre du Royaume d'Espagne et le département administratif français des Pyrénées-Atlantiques (qui lui-même contient le Pays basque et le Béarn, ennemis jurés que l'on tient en un seul bloc départemental dessiné par des gens qui visiblement n'ont pas pu saisir les oppositions culturelles, les différences fondamentales, des frontières invisibles qui les séparent). Comment donner une reconnaissance à quelque chose qui est nié dans sa valeur, dans sa richesse, dans son existence elle-même ? Comment accepter que des gens se battent pour l'obtenir ? Le pays basque, et ses sept provinces, n'a aucune existence au yeux des gouvernants, qui ne perçoivent pas la tragédie d'une disparition de la culture, du déracinement, de la mort des traditions, d'une langue qui est en train petit à petit de se perdre (on a fermé des journaux en basque, des radios, pour limiter au maximum l'exercice de la langue) – et que le nationalisme souhaiterait protéger et voir reconnus. Mais, si Valls pense qu'il n'y a pas de conflit, comment faire la paix dans une situation où l'un des belligérants nie la confrontation ?

C'est à peu près ce qu'a repris le récent (et sûrement éphémère) ministre de l'Intérieur Bruno Le Roux, qui a nié toute existence de processus de paix lors de l'interpellation de cinq personnalités à Louhossoa, chargées d'attester de la neutralisation effective d'une partie de l'arsenal d'ETA. Michel Tubiana, avocat de la Ligue des Droits de l'Homme, a même accusé le ministère « d'avoir menti sciemment et volontairement. » Parmi les détenus, une journaliste de presse locale, un caméraman chargé de filmer l'opération, mais aussi le militant écologiste non-violent Jean-Noël Etcheverry. Des gens qui n'ont jamais fait partie d'ETA et n'ont jamais soutenu d'attentats. Au contraire, ils étaient sur les lieux pour détruire des armes, il s'agissait d'une démarche non-violente, antimilitariste et pacifique. S'il n'y a pas de processus de paix, comme l'a dit Le Roux, quelle est sa responsabilité quand il met en prison des individus non-violents chargés de neutraliser des armes ? « Un nouveau coup dur porté à ETA », s'est-il félicité, comme s'il y avait une fierté particulière à tirer dans le fait de porter un coup dur à une organisation qui est elle-même en train de se démanteler. A mon sens, il y en a encore moins à tirer quand on entrave ce démantèlement.
Ces arrestations ont eu lieu bien après ma rencontre avec l'ex-figure de Batasuna, mais les récentes interpellations et les déclarations du ministre de l'Intérieur confirment donc ce que j'ai appris de mon interlocutrice. 
Au café des Pyrénées, où les commandos paramilitaires antiterroristes espagnols ont assassiné un homme lors d'un attentat en 1985, Aurore Martin prononcera même ces propos, dont on se demande si vraiment ils ont été tenus par une femme condamnée pour terrorisme quand ils pourraient sortir de la bouche d'un prix Nobel de la paix : « Si nous n'arrivons pas au processus de paix, ce sont les prochaines générations qui prendront les armes, nos enfants. On ne gagne rien avec les armes, mais nous pouvons gagner une reconnaissance, grâce à la négociation. Nous voulons la paix en pays basque. Mais, apparemment, nous sommes les seuls. »


samedi 24 décembre 2016

Quelles solutions pour une éducation plus égalitaire?



Le renforcement actuel des inégalités scolaires, inexistant dans les débats politiques car balayé par les questions migratoires et sécuritaires, ne doit pas être laissé de côté. Il constitue en effet une source de frustration non négligeable pour une large part de la 
population .


Une école toujours plus défavorable aux enfants issus des milieux populaires



  Le 6 décembre dernier étaient publiés les résultats de l’enquête PISA réalisée en 2015 par l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE). Les acquis des jeunes de 15 ans en lecture, sciences et mathématiques sont évalués, permettant ensuite d’étudier l’influence de différentes variables sur la réussite scolaire. La France, 19ème en lecture et 26ème en sciences et mathématiques sur les 70 pays étudiés, affiche des résultats proches de ceux du Royaume-Uni, des Etats-Unis ou encore de la Suède. On notera un formidable progrès dans la diminution des inégalités entre hommes et femmes au cours de la scolarité, les Français étant en tête des pays les plus égalitaires. Ces résultats encourageants sont cependant ombragés par l’incroyable inégalité des acquis en fonction du milieu social d’origine, pour lesquels la France fait office de cancre, les inégalités étant bien supérieures non seulement à celles des autres pays européens, mais également à celles d’autres pays réputés inégalitaires tels que les Emirats Arabes Unis ou la Chine (cf. graphe).

mercredi 21 décembre 2016

Noël : le marché ou le sacré ?

Le marché au service du sacré


La religion chrétienne reconnaît Noël comme une fête, un moment de joie intense, du à la célébration de la naissance du Sauveur. Parce que Noël est une fête, nous avons l’habitude de nous offrir des cadeaux, signes légitimes et bons de notre réjouissance. Bien sûr ces cadeaux passent par les circuits de production économique habituel : en ce sens, il est certain que le marché, lieu de rencontre de l’offre et de la demande, est une institution efficace et bonne, facilitant la célébration du sacré. N’existe-t-il pas d’ailleurs un marché des hosties ou un marché des médailles ?



Le Divin Marché

Mais la perversité du marché réside dans son autonomisation, son « désencastrement » de la société, dit Polanyi et in fine son retournement contre le sacré. Le jeune Marx du Manifeste est probablement celui qui a le mieux décrit cet anéantissement du sacré par le marché : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle essentiellement révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens multicolores qui unissaient l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié, pour ne laisser subsister d’autre lien entre l’homme et l’homme que le froid intérêt, que le dur argent comptant. Elle a noyé l’extase religieuse, l’enthousiasme chevaleresque, la sentimentalité petit bourgeois, dans les eaux glacées du calcul égoïste. »

Dès lors le marché se met à saper les fondements de la société, à commencer par le sacré. La créature se retourne contre son créateur. La dimension sacrée et chrétienne essentielle de la naissance du Sauveur disparaît, laissant la place à une fête consumériste pour le plus grand bonheur des consommateurs qui voient une occasion supplémentaire de se divertir et des producteurs pour qui Noël n'est rien d'autre qu'une hausse de leur chiffre d'affaire. Il ne faut pas s'étonner qu'ayant perdu le sens de la fête de Noël, le syndicat des écoles FPCE souhaite sur Twitter d'absurdes "fêtes #LAIQUES de fin d'annee à tous les eleves, leurs parents et tous les partenaires éducatifs." Le secondaire, le moyen, l’auxiliaire, remplace le primaire, la fin, le principal. Le marché remplace le sacré. Pour le plus grand drame de notre société, matérialisme et nihilisme s’ensuivent, cherchant à devenir une religion de substitution. C’est ce qu’a repéré Robert-Dany Dufour dans son ouvrage au titre évocateur Le Divin Marché. La « main invisible » smithienne se présente-t-elle autrement que comme une copie de la Providence ? Et le centre commercial comme une nouvelle église ?


Le dépouillement de Jésus comme seul remède
La foi apparaît comme le seul remède à l’aliénation généralisée que provoque le capitalisme dans sa phase avancée qu’est la société de consommation. Pier Paolo Pasolini ne s’y est pas trompé lorsqu’il écrit dans ses magistraux Écrits corsaires : « En reprenant une lutte qui d’ailleurs est sa tradition […], l’Église pourrait être le guide, grandiose mais non autoritaire de tous ceux qui refusent le nouveau pouvoir de la consommation, qui est complètement irréligieux, totalitaire, violent, faussement tolérant et même, plus répressif que jamais, corrupteur, dégradant (jamais plus qu’aujourd’hui n’a eu de sens l’affirmation de Marx selon laquelle le Capital transforme la dignité humaine en marchandise d’échange). »

Devant le développement de cette religion de substitution, de sa métaphysique propre et de ses dogmes, devant la « culture du narcissisme » dénoncée par Christopher Lasch, le règne de l’égoïsme, l’amour de soi et la cupidité, le remède nous est évident et s’appelle Jésus-Christ. La figure de Dieu, incarné, descendu sur Terre pour partager notre condition, venu dans une étable est un scandale pour notre monde, un scandale salutaire, qui nous donne matière à réfléchir. Le Sauveur, le Tout-puissant qui se dépouille, se fait tout-petit et tout faible doit nous interpeller sur la priorité de notre vie : le service de Dieu à travers le service des autres. Cet altruisme fondamental requiert de s’oublier soi même pour mieux offrir sa vie, chose inconcevable pour tout esprit libéral ayant placé l’intérêt personnel au-dessus du bien commun. De la Crèche à la Croix, la vie du Christ est un don total, fait en toute humilité, par amour.

Benoit XVI le disait brillamment dans son homélie pour Noël 2011 : "Dieu est devenu pauvre. Son Fils est né dans la pauvreté d’une étable. Dans l’enfant Jésus, Dieu s’est fait dépendant, ayant besoin de l’amour de personnes humaines, en condition de demander leur – notre – amour. Aujourd’hui Noël est devenu une fête commerciale, dont les scintillements éblouissants cachent le mystère de l’humilité de Dieu, et celle-ci nous invite à l’humilité et à la simplicité. Prions le Seigneur de nous aider à traverser du regard les façades étincelantes de ce temps pour trouver derrière elles l’enfant dans l’étable de Bethléem, pour découvrir ainsi la vraie joie et la vraie lumière.".



lundi 28 novembre 2016

Sexe et publicité : libération ou asservissement ?


Voilà quelques semaines maintenant, j’étais en voiture derrière un bus, quand mon horizon s’est trouvé encombré par l’une de ces grandes affiches criardes, exposées en permanence aux regards indifférents de la foule sur nos voies publiques. Fond violet, grosse pomme rouge croquée : Gleeden avait encore frappé. 


Gleeden : l’immoralité publique



Entendons-nous : durant ces campagnes de pub, la France entière voit défiler dans son environnement proche, jusqu’en format maxi sur les murs du métro, ces larges invitations aux relations extraconjugales, titrant par exemple : « Etre fidèle à deux hommes c’est être deux fois plus fidèles » ou « Contrairement à l’antidépresseur, l’amant ne coûte rien à la sécu » ou encore « Par principe, nous ne proposons pas de carte de fidélité ».

Phrases accrocheuses, jeux de mots… le site de rencontre a plus d’un tour dans sa poche afin de faire franchir le pas de l’adultère à toujours plus de femmes. 
Comment ? Vous ne trompez pas (encore) votre mari ? Voyons, Madame, ce n’est pourtant pas grand chose : voyez plutôt, on l’affiche même dans le métro. 

J’avoue que ma réaction fut d’abord une grande surprise, un étonnement sans borne. Surprise de voir comme on peut facilement pervertir la morale grâce au relativisme : Gleeden, en mentionnant la sécurité sociale, traite le sujet comme si tout se valait, abaissant le fait de tromper son mari à un simple antidote contre la dépression. Le système publicitaire du site exploite, sans en avoir l’air, les voies intellectuelles les plus perverses en banalisant ce qui, dans l’ordre moral occidental, est perçu comme interdit, comme en témoigne l’article 212 du code civil, qui dispose que « les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours et assistance. » Tout n’est pas perdu, un ordre moral semble encore subsister dans la juridiction française.

Seulement, le plus ahurissant dans cette campagne n’est pas le message qu’elle véhicule, mais plutôt le fait que l’on puisse voir ses affiches partout. L’immoralité est ainsi exposée aux yeux de tous, des plus jeunes aux plus vieux, venant ainsi mettre sur le même plan une relation de couple engagé par le mariage et une amourette de site de rencontre qui est, dans ce cas précis, pensée pour se faire dans le dos du conjoint. Toute considération religieuse exclue, il faut avouer que le tour de force est particulièrement énorme et que cela en dit long sur l’état de dégradation de notre conscience collective.

Mais ce n’est pas tout, car il semblerait que ce phénomène se généralise ; la maladie des campagnes de pub, quand elles touchent à la sexualité, ne se restreint pas à cet écart de conduite regrettable de Gleeden. Il apparaît comme évident que le domaine public a de moins en moins de scrupules à afficher – donc cautionner – des publicités dont le dénominateur commun semble être l’immoralité. 


Adopte un mec : une guerre entre l’homme et la femme


Je vois également un exemple édifiant dans les récentes campagnes Adopte un mec, autre charmant site de rencontre qui présente l’homme comme un objet à la disposition de la femme. Les affiches, là encore largement répandues, représentent l’être masculin soit comme une marchandise, que l’on choisit, que l’on consomme puis que l’on jette, soit comme un jouet, dont on dispose à l’envie et qu’on manipule. Voilà une réelle contradiction pour une société qui se pique de prôner l’égalité des sexes. On entre dès lors dans un rapport de force sans fin entre les sexes ; au lieu de penser l’amour à travers la complémentarité des différences, on l’instrumentalise pour exercer une domination sur l’Autre, qui n’est plus l’être aimé mais l’être dominé.


L’Etat relativiste


La trouvaille publicitaire de ces derniers jours diffère des deux dernières, mais témoigne encore d’une grande impudeur dans l’affichage de la sexualité dans l’espace public, sans aucune considération morale. Il s’agit d’une campagne du ministère de la Santé contre le VIH et autres Maladies Sexuellement Transmissibles, qui vise une catégorie sociale précise : les personnes homosexuelles.

Stop.

Le premier problème est le suivant : pourquoi une campagne ciblée, qui opère directement le lien entre homosexualité et maladies sexuellement transmissibles, est-elle affichée de manière exhaustive dans un espace où, soyons honnête, la majorité des passants ne sont pas concernés ?

Vient ensuite le problème de la teneur même du message de cette campagne, qui pose là encore problème d’un point de vue moral. Il y aurait beaucoup à dire, mais concentrons-nous sur cette affiche qui titre : Coup de foudre / Coup d’essai / Coup d’un soir

La formule de chaque affiche est triple, ce qui met systématiquement sur le même plan trois expressions, comme ci-dessus. Si le « coup de foudre » sous-entend le sentiment amoureux, ce n’est pas le cas du « coup d’essai » et du « coup d’un soir », qui signifient une sexualité bestiale et irréfléchie, voire immature. 

                               


Le Ministère de la Santé porte donc un jugement clair sur la sexualité en général : dorénavant, tout passant devra considérer que le sentiment amoureux est aussi valable que l’instinct animal, faisant la promotion de la simple « éclate » avec un « inconnu ». Comme avec Gleeden, le « pour la vie » est mis sur le même plan que le « coup d’un soir ». 

Quel programme ! Quelle ambition pour un jeune qui passe devant de telles affiches. Quelle belle vision de l’amour ! Non seulement c'est l'Etat qui s'en mêle, mais en plus, ce faisant, il brouille tout chemin vers une sexualité épanouie parce qu’équilibrée. Ce n'est certainement pas avec un tel relativisme et des coups d'essai dans les bras d'un inconnu que l'individu pourra pleinement se réaliser. Il ne s’agit pas de condamner cela, mais d’attendre de l’Etat qu’il n’érige pas ces comportements en exemple.

Ces affiches sont désastreuses de bêtise, d’abord parce qu’elles donnent une bien piètre image du pouvoir : étant relayées par les services publics, elles délivrent un message du gouvernement. On est face à un pouvoir qui ne réfléchit plus, qui se laisse gagner par un politiquement correct bloquant toute réflexion, et qui ancre le relativisme dans les esprits en colonisant nos imaginaires. Si leçon à donner il y avait dans le domaine de la sexualité – ce qui n’est pas sûr – l’Etat devrait au moins se rappeler qu’il a un devoir d’exemplarité envers les citoyens. 


Balayer toute réflexion critique et laisser place à la bien-pensance ?


De telles campagnes sont faciles à défendre, car il sera aisé de convoquer ou l’homophobie, ou le manque d’ouverture d’esprit. Cependant, le réel débat ne se situe pas du coté de l’homosexualité, mais du côté du devoir de l’Etat, qui affiche ou autorise de telles campagnes ; de la place accordée à la sexualité dans le domaine public ; enfin d’un débat de civilisation : de telles affiches exposées aux yeux de tous souhaitent changer les mentalités, et peut-être y parviendront-elles si personne ne dénonce ce qui le révolte. 

Si nous n’avons pas le courage de brandir les valeurs qui nous structurent aujourd’hui, demain il sera trop tard, car elles auront été aspirées par la spirale relativiste qui dévaste notre société, balayant toute morale et toute réflexion critique, laissant à la place la bien-pensance, qui interdit le blâme.


jeudi 17 novembre 2016

Entretien avec Madeleine de Jessey, porte-parole de Sens Commun

Nous la rencontrons au Gay-Lussac, à deux pas de l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm où elle prépare sa thèse de littérature. Elle s’appelle Madeleine de Jessey et est porte-parole de Sens Commun ainsi que secrétaire nationale Les Républicains en charge de l'Enseignement. Elle nous reçoit volontiers et avec le sourire. Elle se confie une heure durant sur son engagement politique à Sens Commun et aux Républicains, sur sa vision de la France, sur son expérience du monde politique et sur le combat politique qu’il reste à mener. Entretien fleuve avec une jeune étoile montante de la droite.


mercredi 16 novembre 2016

IP #1 : La quotidienneté ambiante

Jankélévitch : « Le présent, c'est-à-dire la quotidienneté ambiante, nous assiège de toutes parts et ne cesse de nous convier à l'oubli des choses révolues ». La course folle des événements nous cherche, nous appelle, nous convoque et nous presse. Chaque jour, ils s'imposent à nous et nous extraient de notre tranquillité, notre solitude et notre silence. Le tohu-bohu du présent ne nous accorde pas un instant de répit. Il nous contraint sans relâche à nous poser incessamment la même question : « Que se passe-t-il ? », dans le même temps qu'il nous condamne à l'hébétude d'une non-réponse. Comprendre ce qui advient, voici donc la préoccupation de notre temps. Et c'est pour le goût de ce périlleux exercice que j'ai accepté la proposition du Prisme d'y tenir une chronique mensuelle, qui s'intitulera Impératif présent. Clin d’œil à l'essai d'Alain Finkielkraut paru en 2002, L'Imparfait du présent, mais aussi jeu de mots sur la conjugaison française dont on tire un sens sous-entendu : quels sont, en somme, les impératifs du présent ?

Ils sont, bien entendu, multiples et nous convient à deux rendez-vous. Le premier consiste, dans la foudroyante rapidité de l'actualité, à ne pas rater le coche. Le second nous invite à prendre le recul nécessaire pour ne pas nous y noyer. Le premier voudrait que nous suivions, à une cadence sans cesse intensifiée, l'enchaînement des informations. Le deuxième désire nous préserver de ce tourbillon pour pourvoir le comprendre.

Me voici donc plongé jusqu'au cou dans ce qu'on appelle « l'actualité ». Hillary Clinton n'a pas terrassé son adversaire vulgaire, qui va faire financer au Mexique un grand mur le long de la frontière sud, qui considère que John McCain n'est pas un vrai héros puisqu'il a été capturé et qui veut interdire l'entrée du territoire américain à la deuxième religion du monde.
L'accession à la Maison-Blanche de Donald Trump est un accident historique, mais cela ne fait pas de son adversaire une personnalité exemplaire. Au fond, confier les codes nucléaires à un homme persuadé qu'Obama est né au Kenya est-il vraiment plus dangereux que de nommer Secrétaire d’État une femme qui a livré des informations secrètes via une messagerie non sécurisée ? Si elle avait été élue, il aurait été de bon ton de rappeler que le soulagement presque généralisé qu'aurait représenté sa victoire ne nous autorise pas à oublier qu'elle incarne, en effet, une professionnelle de la politique, déconnectée du peuple là où son concurrent arrivait à faire passer l'obscénité pour du naturel.

La corruption du système politique aux États-Unis a joué un rôle prédominant dans l'apogée de Trump, et l'affairisme omniprésent du monde politique français est responsable, en partie, du dégoût ressenti par les Français pour leurs représentants. Le précédent outre-Atlantique laisse présager une victoire possible de Marine Le Pen, qui s'est montrée très heureuse de l'élection de son allié américain. On s'étonne d'ailleurs de voir la candidate la plus anti-américaniste de notre pays prendre soudain le capitaliste Trump comme modèle des « vrais gens » et du « vrai peuple ».
Les élections américaines sont à peine refermées. Et, déjà se profilent les présidentielles françaises. Le vote de la primaire à droite aura lieu très bientôt. Sept candidats, donc, six membres des Républicains, et Jean-Frédéric Poisson, du parti chrétien-démocrate se disputent la place pour se porter candidat à l'élection présidentielle de 2017.
Parmi eux, deux favoris. L'un, Alain Juppé, repris de justice, a été condamné à quatorze mois de sursis pour « prise illégale d'intérêts » et ne pourrait même pas passer un concours dans la fonction publique s'il le souhaitait. L'autre, Nicolas Sarkozy, est mis en examen dans deux affaires, l'une dite Bygmalion et l'autre, celle des « écoutes judiciaires » ; son nom reste mêlé à quatre autres affaires : Kadhafi, sondages de l’Élysée, Karachi, Tapie-Crédit lyonnais – (et faisons lui grâce de l'affaire Bettencourt où il a obtenu un non-lieu). L'un a payé pour ses fautes, certes. L'autre reste innocent tant qu'il n'est pas condamné. Mais il n'en demeure pas moins que la droite ne pourra jamais rétablir sa dignité tant qu'elle sera symbolisée par l'inénarrable duo Isabelle et Patrick Balkany, poursuivis dans six affaires judiciaires différentes pour blanchiments de fraudes fiscales, corruption, déclarations mensongères. Le tandem Sarkozy-Balkany représente un univers sclérosé et moribond.
La présidence « normale » à succédé à la présidence« bling-bling ». L'image présidentielle n'en est pas pour autant ressortie redressée : connaît-on plus déplorable que celle du chef de l’État en scooter dans les rues de Paris en route vers sa maîtresse ? La gauche a eu l'affaire Cahuzac, mais, bien qu'émaillé de quelques scandales (affaire du Sofitel, affaire Hollande-Gayet, affaire du Carlton de Lille, affaire Banon, affaire Jean Germain, affaire Morelle, affaire Thévenoud), leur bilan ne comptabilisera jamais l'affairisme de la droite.
Rappelons-nous, en 2007, du Sarkozy qui s'était engagé à ce que « les nominations soient irréprochables » et ne voulait pas être « l'homme d'un clan ». et qui aujourd'hui se trouve à la tête d'un clan qui incarne à lui seul la malhonnêteté par le nombre invraisemblable de retentissements judiciaires auquel il est lié de près ou de loin, et dont nous entendons parler aujourd'hui très régulièrement.
Récemment, et sans que cela ne fasse l'objet de remarque ou question particulière lors des débats de la primaire – je peinerais à trouver une seule démocratie où les choses se dérouleraient ainsi – , l'ancienne ministre de la Justice, Rachida Dati, a insulté son collègue de Beauvau Brice Hortefeux de « facho » et de « voyou » et l'a accusé d'avoir touché de l'argent liquide pour des entretiens privés avec le président. Sans que cela, semble-t-il ne pose un quelconque problème à qui que ce soit. Puis, la même ancienne Garde des Sceaux a demandé le retrait de NKM de l'élection primaire après les révélations du Monde, où l'on apprend, tout tranquillement, que le chef des renseignements, Squarcini, lui a demandé de « tuer Rachida », puis qu'ils ont commenté avec mépris sa vie privée et celle de sa fille.
Est-il tout-à-fait normal que Nathalie Kosciusko-Morizet puisse demeurer candidate à l'élection primaire après avoir été accusée d'avoir en tant que ministre comploté avec le chef des renseignements pour « tuer » politiquement sa collègue – sans même qu'elle soit sommée de s'expliquer ? Peut-on savoir dans quelles circonstances, et sous l'impulsion de qui, Christine Lagarde, qui va être bientôt traduite devant la justice dans le cadre de l'affaire Bernard Tapie-Crédit Lyonnais, est intervenue du temps où elle était ministre des Finances dans cette affaire que la justice caractérise sous le nom « d'escroquerie en bande organisée », et ce tout en demeurant aujourd'hui directrice du FMI, l'organisation monétaire la plus puissante de la planète ? Est-il normal qu'un ancien ambassadeur de France en Tunisie, Boris Boillon, surnommée affectueusement « Sarko Boy », soit appréhendé à la Gare du Nord en possession d'une valise de trois cents cinquante mille euros en liquide ? Est-il absolument crédible que Jean-François Copé puisse prétendre ravauder l'image présidentielle alors que circulent des photos de lui en bermuda dans la piscine de Ziad Takieddine, homme d'affaires tunisien qui a récemment révélé qu'il avait apporté plusieurs valises d'argent liquide à Claude Guéant ? Est-il normal que Michèle Alliot-Marie, esseulée plus que jamais, qui fait cavalier seul en dehors des primaires, puisse se porter candidate à la présidence de la république alors que son passage au Quai d'Orsay reste marqué par son soutien au régime de Ben Ali, soutien dont on se demande encore s'il n'était pas motivé par des vacances et voyages dont elle a reconnu avoir bénéficié, aux frais d'un milliardaire tunisien ?
Le clan Sarkozy s'est suicidé, il ne se relèvera jamais blanchi des casseroles qui le suivent. Ils sont poursuivis par leurs vieux démons. Reste à savoir si Alain Juppé, à son arrivée au pouvoir s'il est élu, saura faire le tri nécessaire et incarner comme semble le penser son allié François Bayrou, la « vérité » et « l'honnêteté » en politique...


Il ne faut jamais dissocier le détail de l'important, le dérisoire du crucial. Le diable, dit par ailleurs un vieil adage, se loge dans les détails. Il est donc primordial de ne pas les sous-estimer. Et il y a un hasard qu'il faut noter, une étrange concordance des dates : quelques semaines tout juste avant l'élection d'un ancien présentateur de télé-réalité à la Maison-Blanche, le lauréat du prix Nobel de littérature était… une rock star, Bob Dylan, l'archétype du chanteur de gauche pacifiste.
A première vue, bien sûr, on distingue à grand peine le lien entre Trump et Dylan. Je le trouve dans la justification embarrassée d'Antoine Compagnon, professeur de littérature au Collège de France : « Au fond, cela me fait assez plaisir qu'ils donnent le prix Nobel à Bob Dylan alors qu'on ne fait que parler de Trump. Dylan est assez bon contrepoids à ce que peut représenter Donald Trump dans le monde. » En réponse à la trumpisation, la droitisation des esprits, il fallait donc réagir ! Et qui paie le prix de cette petite rébellion soudaine ? Les écrivains de ce monde, souvent pressentis depuis longtemps, qui plongent peu à peu dans l'oubli, et qui sont chaque année écartés, comme Milan Kundera, Salman Rushdie ou Don DeLillo. Si, vraiment, il fallait couronner un américain puisque les Etats-Unis n'avaient pas étaient récompensés depuis Toni Morrison en 1993, pourquoi donc ne pas s'être tourné vers Philip Roth, Joyce Carol Oates, ou les psychoses nihilistes de Bret Easton Ellis ? Ou même pourquoi pas, Patti Smith, qui laisse de nombreux romans et recueils poétiques, dont le style, le style littéraire qui imprègnent ses nombreux livres, est marqué par le mouvement punk et la génération beat, qui sont, je l'admets volontiers, partie prenante de l'histoire artistique américaine ? En effet, je ne peux m'empêcher de voir dans le couronnement d'un auteur qui n'a jamais rien publié, un énième coup porté à la civilisation du livre. Des chansons chantées sur un album, il faut le reconnaître, ce n'est pas la même chose, qu'une œuvre poétique aboutie, puissante, travaillée – et parue en livres.

D'autant plus que Bob Dylan n'a pas été récompensé pour la trace marquante qu'il laisse dans l'histoire de la littérature, ni pour sa participation aux productions poétiques de l'humanité, ni même pour avoir su mettre son talent au service de son engagement politique contre la guerre au Vietnam ou la ségrégation. Le prix lui a été attribué pour, je cite, « avoir créé de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine ». Ainsi les jurés suédois, en nobélisant leurs années de jeunesse délurée, font de la musique populaire un genre littéraire à part entière. Ils institutionnalisent la subversion, ils « académisent » la contestation. En somme, ils érigent au rang de haute culture ce qui jadis se revendiquait de la contre-culture.Voyez donc les mots, à peine croyables, de la poétesse Gabrielle Calvocoressi : « La composition de chansons sera désormais considérée comme un genre littéraire. Un enfant pourra maintenant amener à l’école une chanson de hip-hop, ou d’un autre style musical, et en débattre comme d’une autre forme de littérature. »

C'est cela, en définitive, que je ne pardonne pas aux jurés du Nobel : la dissolution de ce qui est proprement littéraire dans la grande marée de la mode du jour. Et je me désole de voir ainsi une poétesse reconnue applaudir à l'expropriation des chefs-d’œuvre de l'enceinte scolaire au profit du rock, du pop et du folk, voire même du hard-core ou du gangsta rap.

Une ex-vedette de télé-réalité dirige le pays le plus puissant du monde.
Une rock star a reçu le prix Nobel de littérature.
Et bientôt on aura du 50Cent à l'agrégation de lettres modernes.
Notre époque n'est pas celle des années trente. Elle ne ressemble à aucune autre.
Chaque jour, pour peu qu'on ouvre les yeux, elle offre son lot de surprises.
Je ne m'en remets pas. Et je ne m'en lasse pas.

vendredi 11 novembre 2016

Trump ou les limbes de l'Amérique


  Jamais sans doute les pro-Trump, même en rêve, n'avaient imaginé la soirée électorale de ce mardi soir. Les résultats tombent, l'écart est immédiat entre Hillary Clinton et Donald Trump, et il ne se réduira jamais vraiment. C'est là le sadisme d'un soir du système électoral américain : la défaite est longue et douloureuse, Times Square devient étrangement silencieux, presque mort. Et pour cause, la victoire de Trump, et non la défaite d'Hillary Clinton, éternelle perdante, signe la mort d'une certaine Amérique et semble tourner une page dans l'idéologie nationale des Etats-Unis. Néanmoins, il est trop tôt pour affirmer que le mandat effectif de Donald Trump laissera une trace de l'histoire, inscrite au vitriol ou non. Mais la simple élection de celui-ci dévoile à l'Occident progressiste, et trop optimiste, une sombre réalité à la fois d'ordre politique et sociologique.
  Tous ceux qui redoutaient sans y croire une victoire de Donald Trump sont sous le choc, et ils sont en leur droit. Mais manier l'émotion et hurler au désespoir, c'est venir sur le terrain de Trump pour convaincre les convaincus et renforcer les partisans du républicain. Michelle Obama, l'une des plus éclatantes personnalités chez les démocrates, a eu le mot juste : "When they go low we go high". Pourtant, Clinton n'a jamais su s'imposer avec cette devise, se contentant d'être charriée irrésistiblement dans les terrains boueux de Trump. C'est lui qui a structuré, depuis la primaire républicaine jusqu'au mardi noir, l'élection présidentielle et c'est lui qui l'emporte parce que le vote prudent, le sursaut de rationalité attendu par Clinton, n'a pas eu lieu : bien au contraire.

VP #1 : De quoi Trump est-il le nom ?

Il l’a fait. Donald Trump a battu très largement Hillary Clinton lors des élections présidentielles américains. Lui contre qui tous les médias s’étaient battus. Lui que la classe dominante avait tant moqué, vilipendé, ridiculisé. Lui que l’establishement politique méprisait profondément, jusqu’au sein du Parti Républicain, tenté par le progressisme. Lui que Wall Street craignait parce qu’il osait remettre en cause le dogme libre-échangiste et la mondialisation. Envers et contre tous, il l’a fait.


samedi 5 novembre 2016

L&P #1 : Quand le monde s'est fait nombre


La raison est-elle fille de la science ou la science est-elle née de la raison ? Cette question, posée par le siècle des Lumières, attend toujours une réponse. La logique voudrait que de l’avènement de la pensée rationnelle découle celui d’une pensée scientifique. Mais il semble, au contraire, que tout ce que nous devons aujourd’hui à la découverte d’une intelligence humaine, ou du moins d’une réflexion, nous le devons à la science. Si bien que la science s’est émancipée de la raison, comme un cerveau quitterait un corps afin de devenir un organe indépendant. Dès lors, le cerveau goûte à sa liberté. Il devient maître d’un corps inerte. La science joue avec une humanité docile qui fait l’objet d’expériences. A l’origine, l’homme se posait des questions auxquelles la science, mais pas seulement elle, a répondu. Les rôles se sont inversés : dorénavant, les scientifiques posent des questions auxquelles le monde doit répondre. Les nombres devaient décrire le monde, c’est le monde qui s’est fait nombre. 

Afficher l'image d'origineOlivier Rey analyse cette mutation discrète en faisant remarquer intelligemment l’omniprésence de la statistique dans nos vies. En entendant parler de statistique, on ne peut s’empêcher de penser immédiatement au passage génial de Vialatte dans sa célèbre Chronique des Grands Micmacs justement à propos de la science : « La statistique est une science étonnante. Elle donne des certitudes chiffrées. Elle a prouvé que dans huit cas sur dix les boulangers sont des hommes qui fabriquent du pain. Ce qui confirme un pressentiment qu’on avait déjà de cette affaire, mais sans preuve scientifique et par pure intuition. Et voilà ce qu’il y a de beau avec la statistique : ce qu’on savait bêtement avant elle, on le sait ensuite scientifiquement. » Et Rey n’est pas loin de penser comme lui. 

Du nombre de suicides parmi les agriculteurs au taux moyen d’alcool relevé chez les conducteurs roulant tard le week-end, la statistique a une mission essentielle, nous dit Olivier Rey : « aider à recomposer une idée du tout ». Une première question jaillit : pourquoi vouloir recomposer une idée du tout ? Parce que dans la « société des individus » dans laquelle nous vivons, le tout tend à être remplacé par le tous. Autrement dit, la société a perdu le sens de la communauté. Elle n’est plus qu’une somme d’individus. Est-ce encore une société ? Voilà une question qui mériterait une réponse, mais qui n’est plus l’objet du livre. « Dans les grandes villes qui se multiplient, peuplées d’individus, les visages connus sont l’exception dans un océan de visages inconnus. » 

Mais l’auteur prend soin d’exposer les premières visions libérales de la société, qui se rapprochent de l’individualisme méthodologique en sociologie, défendues notamment par Sieyès au moment de la Révolution ou Rousseau lorsqu’il affirmait dans l’Émile : « Qui connaîtrait parfaitement les penchants de chaque individu pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple. ». Si le monde s’est progressivement résumé à la question de la quantité dénombrable, et non plus de la qualité, c’est que la société elle-même s’est rationalisée. Elle rassemble une multitude d’individus similaires dont la motivation est toujours celle de l’utilité maximale et de l’intérêt. Comme l’individu n’est mû que par le chiffre, le monde devient mesurable. Il se fait nombre. Rey résume merveilleusement cette évolution à l’aide d’une formule : « Je était le singulier de nous, nous devint le pluriel de je ». Formule qu’il est pertinent de confronter à celle d’Einstein dans une lettre qu’il écrivait à Hermann Broch en 1945 : « En me vendant corps et âme à la science, j’ai fui le je et le nous pour le il du il y a. » Et Rey d’ajouter : « Les énoncés scientifiques se présentent à la troisième personne, comme sans auteur. C’est ce qui fait leur qualité objective. » L’homme moderne a un désir légitime d’objectivité. Et comme sa nouvelle religion est la science, son nouveau langage : ce sont les nombres. Alors les nombres, qui voulaient décrire nos comportements, finissent par gouverner nos vies. 

Que faut-il en conclure ? Quelle est la vision de la société qui devrait l’emporter : celle du sociologue ou celle du scientifique ? Celle de la qualité ou celle de la quantité ? De la communauté ou de l’individu ? De l’indénombrable ou du dénombrable? Finalement, y a-t-il vraiment débat ? Le vrai danger naît quand la science pense pouvoir tout expliquer. C’est là qu’elle fait du monde un nombre. Dans les termes de Renan : « Tout aspire à devenir scientifique. » Dès lors, de la vie sexuelle à la vie sociale : tout devient calcul. L’ « explosion statistique » n’en est que l’expression logique et tragique. Comme le dit Rey, « si l’on estime que le nombre prend trop de place, c’est moins à lui qu’il faut s’en prendre qu’à la situation qui lui fait aujourd’hui la part si belle. » On ne doit pas critiquer la statistique, mais plutôt nos modes de vie consuméristes et intéressés, notre caractère calculateur, tellement centré sur le profit qu’il en devient malsain. C’est le nombre qui l’exige. C’est même son prix : chiffrer le monde, c’est lui ôter son mystère. C’est se priver des surprises qu’il nous réserve. Chiffrer le monde, c’est le tuer. Mais il faut lire Olivier Rey pour le comprendre. 

Olivier Rey, Quand le monde s’est fait nombre, 328p., 19,50€, Stock



Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser. Et pour penser, il faut lire.
"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy