mercredi 16 août 2017

L&P #21 : Enrichissement : une critique de la marchandise


« Un capitalisme intégral n’échappe pas à la caractérisation du capitalisme qui met l’accent sur une exigence d’accumulation illimitée, mais il poursuit l’accumulation en étendant le cosmos de la marchandise, en exploitant de nouveaux gisements de richesses et en articulant différentes façons de mettre en valeur les choses et de les faire circuler, dans l’optique d’une maximisation du profit. C’est ce régime du capitalisme que favorise - selon nous -, en association avec le développement de l’économie financière et de l’économie numérique, la croissance d’une économie de l’enrichissement. » Le terme d’ « économie de l’enrichissement » utilisé par Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, deux sociologues français, dans leur ouvrage Enrichissement : une critique de la marchandise n’est pas sans rappeler l’expression de l’économiste français Thomas Piketty qui donnait à notre système économique actuel, dans son célèbre Le Capital au XXIème siècle, le nom de « capitalisme sans capitalistes ». Pour étudier la mutation qu’a connu le capitalisme durant le XXème siècle jusqu’à aujourd’hui, les deux sociologues décident de s’intéresser à l’évolution du statut de la marchandise durant cette période. Une analyse complète, détaillée, parfois difficile à suivre, mais puissante et riche intellectuellement.

Le constat est le suivant : alors qu’il avait à sa naissance pour simple mission de permettre au secteur industriel de réaliser des gains de productivité, le capitalisme  repose aujourd’hui non pas sur une production de masse, mais sur des secteurs qui privilégient la qualité des produits à leur quantité, des secteurs comme l’immobilier, l'art contemporain, le luxe, la mode, le tourisme haut de gamme, ou même le design. Les deux sociologues remarquent d’ailleurs que l’indice-prix a été profondément bousculé par cette mutation que subit la nature de la marchandise : alors que la « forme standard » des anciens produits étaient « étroitement cohérentes avec un mode de fabrication des objets », la valeur de ces nouveaux produits dépend moins de critères commerciaux que de critères institutionnels et culturels. « Dans cette conjoncture, l’intérêt de la forme collection était de fournir un modèle d’accumulation pour l’accumulation susceptible de concilier l’extravagance d’une dépense en pure perte et les principaux traits associés à l’ethos capitaliste (…) une sorte de retenue allant jusqu’à l’avarice la plus sordide, l’aptitude au calcul et le déploiement d’une activité fiévreuse à la fois désintéressée et susceptible de basculer vers la recherche du profit. » Pour les deux auteurs, l’économie d’enrichissement ne participe plus à la production de richesses nouvelles mais à l’augmentation du revenu de ceux qui possédaient déjà des capitaux. En d’autres termes, cette économie enrichit ceux qui le sont déjà et nourrit, par conséquent, de fortes inégalités économiques en France. Elle vient finalement confirmer la célèbre formule de Louis de Funès dans le rôle de Don Salluste dans La Folie des grandeurs : « Les pauvres c’est fait pour être très pauvres et les riches très riches ».

« Chacun des travailleurs de l’enrichissement est contraint à devenir son propre exploiteur en tant que commerçant de soi-même, c’est-à-dire qu’il est à la fois le marchand et la marchandise. » On retrouve ici le prolongement et l’actualisation d’une idée qu’avait déjà développée Luc Boltanski dans son ouvrage Le nouvel Esprit du capitalisme, paru en 1999, qui montrait comment le capitalisme a surmonté, après les critiques dont il faisait l’objet depuis les années 1970 quant au caractère aliénant de la production, sa dernière crise de légitimité en s’inspirant des valeurs de la contre-culture née de mai 68 en France. Boltanski préconisait alors une forme de « capitalisme artiste ». En s’intéressant plus particulièrement au traitement de la marchandise, le sociologue engage ici une critique assez similaire : il semble que le capitalisme bute contre une nouvelle contradiction, qui n’est plus du même ordre que la précédente mais qui le fragilise tout autant. Le capitalisme a perdu son principal atout : il n’est plus ce vendeur de rêves d’antan, cet eldorado économique, cette terre des possibles où chacun pouvait s’enrichir grâce à son talent et son travail. Il n’est plus le paradis de l’entrepreneur : il est le royaume du rentier. Dès lors, l’ « économie de l’enrichissement » ne produit plus de richesses. Est-ce encore une économie ?



Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Enrichissement : une critique de la marchandise, 672p., 29,00€, Collection NRF Essais, Gallimard.

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mercredi 9 août 2017

L&P #20 : La Grève


« Vous me dites que le fort produit de l'argent au détriment du faible, n'est-ce pas ? Mais de quelle force s'agit-il ? Ce n'est pas celle des armes ni des muscles. Ce qui produit de la richesse, c'est la capacité de l'homme à penser. Pour autant, l'inventeur du moteur gagne-t-il de l'argent au détriment de ceux qui ne l'ont pas inventé ? Est-ce que l'homme doué d'intelligence gagne de l'argent au détriment des sots ? Le capable au détriment de l'incompétent ? L'ambitieux au détriment du paresseux ? Quand il est n'est pas détourné ou pillé, l'argent est le fruit des efforts de tout homme honnête, chacun dans la limite de ses capacités. L'homme honnête sait qu'il ne peut pas consommer plus qu'il n'a produit. » Ces mots d’Ayn Rand ont beau avoir soixante ans, ils ne vieillissent pas : ils sont même bien actuels. La philosophe, scénariste et romancière américaine offre dans son roman monumental traduit « la grève » en français - la traduction exacte étant « Atlas haussa les épaules » ou « la révolte d’Atlas » - une critique lucide des sociétés étatistes et, plus généralement, un éloge explicite de la liberté individuelle et de « l’égoïsme rationnel ». La Grève, bible des libertariens, fait partie des livres les plus influents aux Etats-Unis. Et on comprend pourquoi : le roman résume, en quelques 1 300 pages, toute la philosophie libérale américaine.

Pour faire bref, La Grève décrit la fiction d’une société où les « hommes d’esprit » - c’est-à-dire les créateurs, les entrepreneurs, les artistes, les scientifiques et les travailleurs honnêtes - décident de se retirer, de faire grève, pour montrer au reste de la société à quel point ils sont indispensables. Parmi ces quelques personnages, John Galt, le héros randien par excellence : philosophe, entrepreneur et inventeur de génie, dirige la grève. Celui-ci la justifie de la façon suivante : « Nous sommes en grève contre l’auto immolation. Nous sommes en grève contre le principe des récompenses imméritées et des obligations sans contrepartie. Nous sommes en grève contre la doctrine qui condamne la poursuite du bonheur personnel. Nous sommes en grève contre le dogme selon lequel toute vie est entachée de culpabilité. » Ici, le message d’Ayn Rand est avant tout philosophique : une société est injuste à partir du moment où elle rémunère chacun selon son besoin et non plus selon son dû. La philosophie de Rand repose sur une promesse faite à chaque homme, sur une foi inébranlable en l’individu et en sa rationalité. Elle écrit : « Ne laisse pas ta flamme s’éteindre, étincelle après précieuse étincelle, dans les eaux putrides du presque, du pas encore ou du pas du tout. Ne laisse pas périr ce héros qui habite ton âme dans les regrets frustrés d’une vie que tu aurais mérité, mais que tu n’as jamais pu atteindre. Tu peux gagner ce monde que tu désires tant, il existe, il est bien réel, il t’appartient. » Dès lors, on comprend que le libéralisme que défend Rand est un véritable humanisme, dans la mesure où il fonde sa doctrine sur l’individu, et l’individu seul.

« J’espère que nul ne viendra me dire que des hommes tels que mes personnages n’existent pas. Le fait que ce livre ait été écrit - et publié - est la preuve qu’ils existent bien. » écrit Ayn Rand à propos de son livre. Et l’on en revient à la question sur laquelle repose tout le livre : qui est John Galt ? John Galt, c’est celui qui sert son propre intérêt. Celui qui comprend que seul l’effort paie. Que « tout désir suppose la possibilité de le réaliser » et qu’ « un acte ne se justifie que s'il répond à un but précis ».


Aynd Rand, La Grève, 1340 p., 19,00€, Les Belles Lettres.

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mardi 1 août 2017

L&P #19 : Babel


« Connecté comme je le suis, de la tête aux pieds, tous mes « followers » sachant quelle chaîne je regarde, et avec mon jugement-calembour lancé sur Twitter à la fin de l’épisode de House of Cards, je me sens au centre du monde. Jusqu’à ce que je découvre que mon vote aux élections n’a pas une grande valeur, parce que l’enjeu politique est devenu, comme tu le dis, très bas ; mais un « J’aime » à la fin de ma journée de spectateur-consommateur vaut encore moins et je ne sais même pas quel en est l’enjeu ». Non sans ironie, Ezio Mauro résume en quelques lignes le spectacle absurde auquel nous sommes tous les jours confrontés. L’actuel directeur du quotidien italien La Repubblica dénonce, dans un dialogue passionnant avec Zygmunt Bauman, le célèbre sociologue polonais disparu il y a seulement quelques mois, l’aspect superficiel et théâtral de nos relations. Les deux intellectuels nous offrent une réflexion riche dans leur ouvrage intitulé Babel, en référence au livre de Jorge Luis Borges : La loterie à Babylone. « Entre la Babylone imaginée par Borges et le monde que la modernité nous avait promis (…) s’étend l’interrègne dans lequel nous vivons à présent : un espace et un temps étirés, mobiles, immatériels et gouvernés - peut-être comme jamais auparavant -, par le principe de l’hétérogénéité des fins. Un désordre nouveau, mais qui n’est pas sans rappeler Babel ».

Le message de Babel est le suivant : nous sommes des « solitaires interconnectés » au sein d’un « espace dématérialisé ». En définitive, il est difficile de se représenter notre société : sous son apparence de paradis immatériel, elle est régie par les lois matérielles de la technique qui sont parfois perturbées par la brutalité du réel. Et l’immatériel se caractérise aussi bien par la jouissance qu’il procure lorsqu’il fonctionne que par la désillusion qu’il génère lorsqu’il s’absente. « A l’idée de ne pas être connecté, on se sent perdu, dans le noir, sans les clés de la maison, ou pire sans les clés permettant de sortir de la maison. Sauf si l’on se souvient que le monde ne se résume pas à une prise que l’on branche, et que, derrière chaque connexion, il y a un carrefour, derrière ce carrefour un territoire, lequel est doté d’un paysage qui lui-même a une histoire. Activer un lien n’a rien à voir avec prendre connaissance d’un territoire, d’un paysage, d’une histoire, quitte à les traverser prodigieusement vite. Qui sera le plus informé au bout du compte ? ».


Les deux auteurs vont même plus loin, en donnant à cette crise que traverse la mentalité occidentale des origines économique et commerciale. « L’art du marketing, principal rouage d’une économie dictée par la consommation, se focalise sur la transformation de l’offre en demande en martelant l’idée que « maintenant que vous pouvez l’avoir, vous devez l’acheter. Vous devez l’acquérir et montrer que vous l’avez, comme tous les gens qui veulent être quelqu’un. » » On passe du célèbre adage « la fin justifie les moyens » à sa version moderne : « les moyens justifient la fin ». La finalité de l’action, chère à Aristote, importe peu : ce sont les moyens qu’il convient de choisir et de discuter. Mais l’homme qui se définit plus par ses moyens que par ses fins déclare sa perte : voilà sans doute la leçon la plus fondamentale que nous enseigne ce livre. Cette leçon se trouve dans ces quelques phrases de Zygmunt Bauman, comme une « vieille histoire qui se répète » : « On peut utiliser la hache pour couper du bois ou pour trancher des têtes. Ce n’est pas la hache qui choisit, mais celui qui la tient. »


Zygmunt Bauman et Ezio Mauro, Babel, 193 p., 20,00€, CNRS Editions.

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jeudi 27 juillet 2017

"On est chez nous" ou le désir de politique

Texte préalablement publié sur Boulevard Voltaire.

L’un des slogans les plus entendus aux meetings de Marine Le Pen lors de la dernière élection présidentielle était « On est chez nous ! ». Les nouveaux gardiens du Bien furent prompt à y voir une forme de dangereuse « xénophobie » et d’impardonnable « repli sur soi », qu’ils condamnèrent sans scrupule. Pourtant, il se pourrait que ce slogan soit moins un symbole de repli identitaire et autres vilenies que la fierté de proclamer envers et contre tous la persistance d’un « nous », d’un peuple. En ce sens, ce qui est populiste correspondrait au refus d’une démocratie sans « démos » et à un désir de politique.



mardi 25 juillet 2017

L&P #18 : L'individu hypermoderne



« Notre époque n’est pas celle de la fin de la modernité, mais celle qui enregistre l’avènement d’une nouvelle modernité : l’hypermodernité. Un peu partout nos sociétés sont emportées par l’escalade du toujours plus, toujours plus vite, toujours plus extrême dans toutes les sphères de la vie sociale et individuelle : finance, consommation, communication, information, urbanisme, sport, spectacles ». C’est en ces termes que Gilles Lipovetsky le premier parlait de l’hypermodernité comme « modernisation hyperbolique » et « parachèvement de la modernité ». Aujourd’hui, le terme est fréquemment employé, plutôt de manière péjorative d’ailleurs, pour désigner notre époque : celle des réseaux sociaux et de Google, celle de l’ubérisation et de la dématérialisation en général. Et comme le terme d’ « individu hypermoderne » est plutôt utilisé pour critiquer, implicitement ou non, cet individu de la post-modernité, très peu d'études objectives n’ont été menées jusque là pour le définir, comprendre ses aspirations et tenter de dessiner son portrait-type. C’est exactement la mission que se fixe Nicole Aubert dans son nouvel ouvrage intitulé L’individu hypermoderne qu’elle a co-écrit avec de nombreux sociologues, philosophes et psychologues actuels.

L’enjeu est de taille. Il est de cerner les « effets sur l’individu de la société d’hyperconsommation dans laquelle nous vivons, marquée par le triomphe de la logique marchande et par l’éclatement généralisé de toutes les limites traditionnelles ayant jusque-là structuré la construction des identités individuelles ». Et cet enjeu est rempli à la perfection. Le livre est comme un grand tableau, chaque chapitre venant ajouter à chaque fois une nouvelle couleur, un nouveau trait. Les sociologues participant à l’ouvrage décrivent un à un la manière d’être et le comportement de cet individu : de son hyperactivité au travail à son impératif de jouissance dans ses moments libres, relatant à chaque fois les risques des évolutions qu’il subit. L’hyperconsommation, par exemple, est analysée comme une « désappropriation progressive du quotidien par les fournisseurs d’expériences de consommation que sont devenues les grandes entreprises multinationales ». L’étude s’attarde également sur la représentation et l’utilisation du corps dans une société hypermoderne, facette qu’il est nécessaire de comprendre lorsque l’on souhaite définir cet individu de l’époque hypermoderne. « L’importance donnée au corps s’inscrit principalement dans trois domaines : la santé, la beauté et la sexualité. Dans ces trois domaines, le corps doit satisfaire aux exigences de la société de consommation : performance, plaisir et bien-être et esthétisme ». On comprend alors que ces trois critères, la société hypermoderne les applique à tous les domaines qui concernent, de loin ou de près, l’individu. Trois critères essentiels, trois critères critiquables, mais trois critères que les auteurs considèrent comme matrice logique des transformations qui touchent l’individu et la société dans laquelle il évolue.

A la question : « qui est l’individu hypermoderne ? », Nicole Lambert donne finalement la meilleure réponse possible. L’individu hypermoderne est celui « qui émerge des bouleversements accomplis durant ces trente dernières années (…) centré sur la satisfaction immédiate de ses désirs et intolérant à la frustration, il poursuit cependant, dans de nouvelles formes de dépassement de soi, une quête d’Absolu, toujours d’actualité. Débordé de sollicitations et d’exigences d’adaptation permanente conduisant à un état de stress chronique, pressé par le temps et talonné par l’urgence, développant des comportements compulsifs et trépidants visant à combler ses désirs dans l’immédiat et à gorger chaque instant d’un maximum d’intensité, il peut aussi tomber dans un « excès d’inexistence », lorsque la société lui retire les supports qui lui permettent d’être un individu au sens plein du terme ». Si la société hypermoderne est telle que la décrit l’auteur, alors l’individu hypermoderne y est en danger, puisque plus la société approchera le stade ultime de l’hypermodernité, plus la figure de l’individu s’effacera et ce dernier cessera d’exister - ou du moins de vivre puisqu’il n’existera que comme tableau de valeurs. "L'individu hypermoderne" n'est qu'une partie du titre. Après la lecture de l'ouvrage, on aurait volontiers embelli le titre : "L'individu hypermoderne : un individu en danger".


Sous la direction de Nicole Aubert, L’individu hypermoderne, 456 p., 18,00€, Editions érès.

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mardi 18 juillet 2017

L&P #17 : Patrons en France


« De toute façon, les patrons sont tous des salauds », concluait une étudiante en 2006, à la suite d’un débat télévisé. L’étudiante n’est d’ailleurs pas la seule à le penser : aujourd’hui, en France, être chef d’entreprise est mal perçu. L’éthique protestante, selon Weber, est bien plus favorable au capitalisme que la tradition catholique : c’est donc dans ses propres moeurs que la France doit trouver les causes d’un tel mépris - du moins d’une méfiance - à l’égard du capitalisme et de son héraut : l’entrepreneur. A ce propos, il convient de s’entendre sur le terme générique de « patron » employé dans le titre de l’imposant ouvrage dirigé par Michel Offerlé sur les Patrons en France. Patron vient du latin patronus, issu de « pater », et qui signifie donc le protecteur. Dès lors, dans une organisation telle qu’une entreprise, le patron est celui qui détient le pouvoir hiérarchique soit en raison de l’organigramme : il est alors chef d’entreprise ; soit en tant que mandataire social : il est alors président-directeur général ou gérant. Dans les deux cas, le patron, c’est « quelqu’un qui est garant des fonds qu’on lui a confiés et dont le métier est de les faire fructifier », comme le définit bien un des chefs d’entreprise interviewés.

Patrons en France, c’est le recueil de trente-six entretiens portant sur des thèmes très différents et réalisés avec des personnes dont la position hiérarchique et le statut social varient beaucoup. Panorama fidèle de tous les types de patrons qui peuvent exister en France et de tous les types de parcours qu’ont chacun d’entre eux, l’ouvrage est saisissant d’authenticité et les réponses aux interviews, bien que parfois maladroites, nous rapprochent sensiblement de ces personnes que nous connaissons mal et que nous avons trop vite tendance à décrier. Ce nouveau visage du patron est celui d’un humain, conscient de son devoir et preneur de risques, qui répète que « ce qui fait le patron, c’est l’insatisfaction », que « si on aime l’argent, on ne réussira jamais ! » ou encore que « créer quelque chose, créer une entreprise, c’est déjà lutter contre la peur ». Le patron, c’est d’ailleurs aussi celui qui se méfie des hommes politiques parce qu’il estime qu’ils « n’ont pas l’ombre d’une idée de savoir comment un société conduit sa stratégie ». Finalement, le patron français d’aujourd’hui semble s’inspirer, d’une part, de l’entrepreneur schumpéterien, ce héros audacieux et génial qui est toujours à l’origine de la dynamique d’une économie et, d’autre part, de l’homme d’affaire riche et insolent, côté odieux qui fait partie des principales raisons de la critique populaire dont souffrent les chefs d’entreprise aujourd’hui.

Cette gigantesque expérience sociologique révèle en fait un paradoxe fondamental qui se trouve au coeur des tensions sociales qui s’exercent aujourd’hui : les Français aiment profiter de la production que dirige un patron mais n’aiment pas le voir rémunéré. En réalité, ce n’est pas tant le salaire ou le fait d’être parfois exploités qui révoltent le plus ceux qui obéissent au patron, mais c’est cette bien-pensance et cette aisance qui font dire à l’un d’entre eux : « l’idée, c’est pas d’être millionnaire, c’est de se faire plaisir et de faire tourner une boîte et qu’on s’en tire et qu’on vive agréablement ». Ce qu’on reproche au patron, ce n’est pas l’argent qu’il gagne - qu’il a d’ailleurs sans doute mérité -, c’est son rapport à l’argent ; ce n’est pas son manque d’humanité - ils en ont même de plus en plus -, c’est son manque de valeurs. Le chemin de l’entreprise est pavé de bonnes intentions. Patrons, « méfiez-vous des bonnes intentions » - disait La Bruyère.


Sous la direction de Michel Offerlé, Patrons en France, 664 p., 25,00€, La Découverte.


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mardi 11 juillet 2017

L&P #16 : Ce que penser veut dire



« Qu'importe ce que je fais ! Demandez-moi ce que je pense. », écrivait Jules Renard dans son Journal du 12 avril 1890. Et c’est ce même Jules Renard qui écrivait quelques années plus tard : « Penser ne suffit pas : il faut penser à quelque chose. » Alain de Benoist serait sans doute d’accord avec la première : le moment de la pensée est l’instant suprême dans la mise en mouvement d’un corps, la renaissance de l’agir humain. Mais il ne serait certainement pas d’accord quant à dire que penser ne suffit pas. « Penser tout court est un travail. C’est le travail de la pensée : penser la nature de l’homme, penser les lois de l’univers, penser l’essence du politique, le sens de la technique, le sens du moment historique, le sens de notre présence au monde ». Voilà ce que penser veut dire.

Pour nous aider à penser, Alain de Benoist nous expose différents auteurs qui ont participé à l’avancée de la pensée au cours des siècles : de Rousseau, le « révolutionnaire conservateur » à Raymond Abellio, « homme du souterrain ». Si l’auteur reprend de grands auteurs classiques tels que Goethe, Heidegger, Arendt ou Baudrillard, il nous en fait aussi découvrir certains, moins connus mais tout aussi pertinents, tels qu’Arthur Koestler, Michel Villey ou Jean Cau. Le chapitre le plus passionnant reste, sans aucun doute, celui sur Marx que l’auteur maitrise à la perfection. Allant à l’encontre de toutes les erreurs et les contre-sens faits sur Marx, Alain de Benoist écrit : « Marx dénonce en fait toutes les approches « essentialistes » de la réalité humaine. S’appuyant sur la philosophie de Hegel, il décrit le capital, non comme une chose, mais comme un rapport social. » C’est ici que réside tout l’intérêt de la pensée de Marx. Il poursuit : « C’est la source de sa critique impitoyable de l’idéologie des droits de l’homme, qui va beaucoup plus loin que celle de bien des auteurs « réactionnaires ». Marx ne se borne pas en effet à montrer le caractère « formel », et donc illusoire, des libertés proclamées par la théorie des droits. Il montre aussi que l’homme dont la Déclaration des droits de 1789 proclame les droits n’est que l’homme séparé de l’anthropologie bourgeoise libérale, et que la valeur individuelle qu’elle défend n’est en dernière analyse que la valeur marchande. L’homme des droits de l’homme s’identifie à l’Homo oeconomicus ». Celui qui aime penser aime nécessairement Marx : la pensée marxiste est une pensée révolutionnaire pas seulement en ce qu’elle contient de révolutionnaire, mais parce qu’elle propose une voie profondément opposée à la doxa, au moment où écrit Marx comme aujourd’hui.

Il convient également de s’arrêter sur le chapitre dédié à Jean-Claude Michéa. L’auteur de Notre ennemi, le capital conquit progressivement les intellectuels français, à commencer par Alain de Benoist qui voit dans Le complexe d’Orphée une réponse originale à la crise politique que connaît la gauche aujourd’hui : « la gauche s’est coupée du peuple parce qu’elle a très tôt adhéré à l’idéologie du progrès, qui contredit à angle droit toutes les valeurs populaires. » Et l’auteur résume ainsi, et de la manière la plus efficace, la thèse principale de Michéa : « Il est en effet tout aussi illusoire de croire qu’on peut être durablement libéral sur le plan politique ou « sociétal » sans finir par le devenir aussi sur le plan économique (comme le croient la majorité des gens de gauche) ou qu’on peut être durablement libéral sur le plan économique sans finir par le devenir aussi sur le plan politique ou « sociétal » (comme le croient la majorité des gens de droite). En d’autres termes, il y a une unité profonde du libéralisme. Le libéralisme forme un tout. » Finalement, une fois parvenu à la fin du livre de Benoist, on comprend que penser, ce n’est pas lire et comprendre tous les auteurs. La pensée ne repose pas sur une somme de connaissances, mais bien plus sur une disposition de l’esprit, une capacité à se défaire d’une conviction profonde pour se nourrir d’un auteur.


Alain de Benoist, Ce que penser veut dire, 384p., 19,90€, Editions du Rocher.

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mercredi 5 juillet 2017

L&P #15 : La nouvelle servitude volontaire



« Sur quel réseau social faut-il être ? Quel outil faut-il savoir manier ? Quelle profession menace de disparaitre ? Quel métier a le vent en poupe ? Quel équipement acheter ? Dois-je prendre un Uber plutôt qu’un taxi ? Acheter chez Amazon ou chez mon libraire ?… ». La société hyperactive qui est la nôtre commande à chaque individu d’agir vite et de réfléchir peu. Pris dans la course folle du progrès, nous perdons de vue l’essentiel. Si, comme le disait Sauvy, « l’homme moderne est un marcheur qui n’atteint jamais l’horizon », c’est parce que l’homme ne regarde pas cet horizon : il se regarde marcher. Il suit, tête baissée, la voie que trace pour lui la science. Déjà en son temps Nietzsche avait compris que : « la seule vraie liberté qu’a l’homme, c’est de choisir ses chaines ». C’est de choisir le chemin qui le mènera le plus lentement à sa perte. C’est ce que critique Philippe Vion-Dury, journaliste spécialiste des questions de société, des nouveaux modèles économiques et de technologies, dans son nouveau livre intitulé : La nouvelle servitude volontaire. L’expression « servitude volontaire » est empruntée à Etienne de La Boétie qui, dans son Discours de la servitude volontaire, affirmait que tout pouvoir ne pouvait dominer durablement sans le consentement d’une partie des gouvernés. L’objet de ce livre est de montrer que nous avons, sans le savoir, consenti à être gouvernés et que nous ajoutons tous les jours un maillon de plus à nos chaînes.


« Renoncer à la maîtrise de nos vies par nous-mêmes, c’est accepter le contrôle de nos existences par des tiers ; contrôle doux, subtil, emprise plus incitative que répressive, dont la force réside dans son apparente inoffensivité. Alors que toutes les pensées vont à « Big Brother vous surveille », c’est davantage un « Big Mother veille sur vous » qui s’annonce ». Voilà la définition de cette « nouvelle servitude volontaire ». L’auteur engage une enquête détaillée où il étudie minutieusement le fonctionnement de cette nouvelle société, d’abord pensée dans la Silicon Valley, et qui repose sur la règle des trois V : volume, variété, vélocité. Cette société est avant tout celle de l’anticipation. « La numérisation d’un nombre croissant de nos activités a accouché d’un monde de signaux, d’une société informationnelle. Nos activités, nos préférences, nos relations sociales, nos achats, nos désirs deviennent des données qu’il est possible et aisé de collecter. Leur croisement permet ensuite de dresser une connaissance complète de notre être - passé, présent et futur - afin de mieux exploiter toutes les opportunités que nous offrons et gérer tous les risques que nous présentons. » Cette capacité à anticiper les choix d’un agent montre à quel point le comportement humain obéit à des lois - et à quel point il est facile de les utiliser contre lui. Dès lors, cette société devient un lieu de manipulation. Cette manipulation se traduit notamment, selon l’auteur, dans le domaine de l’assurance, là où la « main invisible des assureurs » guide et gouverne les individus : « Dans un système assurantiel individualisé, la protection est dynamique puisqu’elle peut varier à tout moment en fonction d’une multitude de facteurs. L’individu n’aura plus droit au confort de la sécurité s’il ne devient pas un partenaire efficace et responsable (…). Au sein de cette société atomique et sécuritaire, l’individu est appelé à être l’entrepreneur de sa vie, à suivre un impératif managérial de gestion de risques ». Il devient alors une machine, un algorithme parmi d’autres.


A la fois conséquence des deux premières caractéristiques de nos sociétés modernes et nouvel aspect de la servitude volontaire, le contrôle intégral qui règne aujourd’hui sur les individus inquiète l’auteur. Il essaie alors de dresser une image de l’avenir, de deviner à quoi peut ressembler le monde selon la Silicon Valley. « La société est sommée de se plier aux nouvelles règles de la post-Histoire, aboutissement d’un processus qui s’est déployé indépendamment des volontés humaines. Mystique rationalisatrice, idéologie du progrès, sens de l’histoire, salut par la science, échec du politique, objectivité du technicien : autant d’arguments convoqués pour jeter la société tout entière dans les bras de solutions technologiques qui répareront les dysfonctionnements d’une machine sociétale que personne ne comprend plus. » Puisque la Silicon Valley n’est que le relai du capitalisme libéral, l’auteur précise - à juste titre - que celui qui critique la vallée ou Wall Street critique le libéralisme même : « Ce sont les économistes qui, les premiers, ont résumé les hommes à des particules élémentaires se conformant comme mécaniquement aux ordres de leur intérêt rationnel. Ils ont ainsi enclenché le processus de déshumanisation indispensable à l’abandon du gouvernement des hommes au profit d’une administration des choses ». Le constat est sombre, l’analyse est brillante, la conclusion de l’auteur est sans appel : le libéralisme - c’est-à-dire la servitude volontaire - est un totalitarisme, puisque il repose sur un contrôle intégral qu’il cache derrière son extrême inverse : une liberté totale. « Au lieu d’enseigner à l’individu comment se comporter, il faut agir sur l’environnement, les représentations sociales, les libertés ou les contraintes, afin de pousser l’individu à se comporter de la manière souhaitée. « Conduire les conduites » sans intervenir sur le sujet lui-même ».


Philippe Vion-Dury, La nouvelle servitude volontaire : enquête sur le projet politique de la Silicon Valley, 256 p., 20,00€, FYP éditions, 2016.


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mercredi 28 juin 2017

L&P #14 : Notre ennemi, le capital


« Le libéralisme économique d’Adam Smith, de Turgot ou de Voltaire, loin de prendre sa source dans la pensée « réactionnaire » d’un Bossuet ou d’un Filmer, trouve en réalité son prolongement philosophique le plus naturel dans le libéralisme politique et culturel des Lumières et dans l’idée progressiste correspondante selon laquelle tout pas en avant constitue toujours un pas dans la bonne direction ». La formulation est lourde, comme souvent. Mais l’idée est profonde, comme toujours. Il s’agit, vous l’aurez compris, de Jean-Claude Michéa, philosophe français, grand spécialiste d’Orwell et critique de la dérive libérale-libertaire de notre société. Auteur de nombreux ouvrages sur la gauche, le populisme ou même le libéralisme, l’ancien partisan du Parti communiste nous offre l’aboutissement d’une réflexion dans un livre intitulé Notre ennemi, le capital, livre composé de ses réponses à quelques questions posées par Le Comptoir et de plusieurs « scolies » sur des sujets divers. Parfois compliqué à suivre, l’auteur nous livre cependant sa pensée avec talent et authenticité. Du vrai Michéa.

Sa réflexion se fait en deux temps. Michéa reprend d’abord tout au long du livre une critique qu’il a déjà formulée à l’égard du libéralisme à propos de l’unité des deux libéralismes - l’économique et le culturel -, et développe une analyse, avancée avec beaucoup d’intelligence, des contradictions du libéralisme économique. Il écrit : « Voir dans cette tendance permanente du système capitaliste à former des cartels, des trusts et des oligopoles une simple trahison du « véritable » esprit libéral apparaît donc à peu près aussi sérieux que de considérer le fait qu’un joueur finit toujours par s’emparer de l’avenue Foch ou de la rue de la Paix comme une entorse à l’esprit véritable du Monopoly ». Le fait est que le libéralisme, en matière de concurrence particulièrement, promet des règles du jeu pour rendre les joueurs égaux en début de partie, mais ment aux participants lorsqu’il leur promet à chacun une victoire (le fameux « jeu à somme positive »). Le marché est un jeu de société qui ne convient qu’au vainqueur. Grand analyste de la philosophie libérale, Jean-Claude Michéa nous dévoile aussi pourquoi le libéralisme est si loin du politique et si proche du transhumanisme lorsqu’il écrit : « Cette phobie de toutes les « identités » qui définit la sensibilité libérale s’explique en premier lieu par le fait que tout sentiment d’appartenance est par définition incompatible avec ce projet d’atomisation du monde - le règne des individus atomisés - qui est au coeur du capitalisme. »

Mais Michéa ne se limite pas à une critique du libéralisme. Devant la dérive sociétale de la gauche qui se contente aujourd’hui de se faire le défenseur des minorités discriminées - les deux allant souvent ensemble -, l’auteur dénonce l’abandon d’une lutte qui était historiquement la sienne : la lutte contre le capitalisme, en tant que système d’exploitation déshumanisant. « Il est donc tout à fait illusoire d’imaginer pouvoir résoudre un problème « sociétal » dans un sens anticapitaliste si l’on ne dispose, pour cela, que des seuls outils axiologiquement neutres du droit libéral et de son appel contradictoire à étendre indéfiniment le « droit d’avoir des droits ». Autant dire que ce n’est certainement pas l’intelligentsia de gauche, ou d’extrême gauche, qui apparaît la mieux placée pour mener à bien un tel combat ». 

Si on sait dorénavant qui est « l’ennemi », on ne sait plus à quoi correspond le « notre ». Au nom de qui Michéa parle-t-il : des antilibéraux ? des communistes ? des socialistes ? Le capital ne serait pas, finalement, l’ennemi de tous ? Ce qui est sûr, c’est que la gauche est sur la mauvaise voie depuis plusieurs années : en prenant un tournant libéral, sachant que le libéralisme reconnaît résolument son mépris à l'égard de la société et du politique, la gauche a consolidé le temple du progrès au lieu de le détruire. Et même si tous le défendent aujourd’hui comme étant la seule alternative, selon Michéa, le capitalisme libéral est voué à sa perte : « La question n’est donc plus seulement, aujourd’hui, de savoir si la sortie progressive du système capitaliste est en elle-même désirable. Cette sortie aura lieu quoiqu’il arrive (…). Il serait temps de commencer à en prendre conscience et, mieux encore, de s’y préparer politiquement et personnellement. D’autant, au train où vont les choses, qu’il se pourrait bien qu’on atteigne plus rapidement que prévu ce point historique crucial où, comme l’écrivait Rousseau dans Du contrat social, « le genre humain périrait s’il ne changeait pas sa manière d’être ». La fin des jours tranquilles a déjà commencé ». Michéa est le George Orwell de demain. Sera-t-il trop tard quand nous comprendrons qu’il avait raison ?


Jean-Claude Michéa, Notre ennemi, le capital, 320 p., 19,00€, Flammarion - édition Climats.

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mercredi 21 juin 2017

L&P #13 : La nouvelle économie politique


Tous les plus grands économistes ont écrit, un jour ou l’autre, un traité d’économie politique : du Traité d’économie politique de Montchrestien en 1615 à celui de Say en 1803, en passant par le Principe de l’économie politique et de l’impôt de Ricardo et les Eléments d’économie politique pure de Walras. L’expression est créée au début du XVIIè et a pour but, selon Charles Gide, de décrire « l'étude de la production économique, l'offre et la demande de biens et services et leurs relations avec les lois et coutumes ; le gouvernement, la distribution des richesses et la richesse des nations incluant le budget ». Le but de l’économie politique est de rendre compte, à la fois, de ce qui est et de ce qui devrait être. Chaque siècle étant différent, les économies politiques se sont multipliées. Et le nôtre ne fait pas exception. Récemment, deux nouvelles économies politiques ont vu le jour. Celle d’Olivier Bomsel : La nouvelle économie politique, une idéologie du XXIè siècle et celle de François Morin : L’économie politique du XXIè siècle. Les deux ont la même ambition : dresser un tableau fidèle de l’économie actuelle et réfléchir à la façon dont elle pourrait être améliorée. Mais les deux économistes ne l’envisagent pas de la même façon.

Selon Olivier Bomsel, l’économie est devenue le coeur de nos activités. Elle nous suit partout où nous allons ce qui, bien-sûr, relève de l’évidence mais nous paraît de plus en plus naturel - peut-être même trop naturel. Sur-médiatisée, accompagnée de progrès technologiques et publicitaires nombreux, elle en devient parfois étouffante. Mais l’intérêt de cette nouvelle économie politique réside surtout dans l’expression même qui est utilisée : parler de « nouvelle » économie, c’est laisser entendre qu’il existe une « ancienne » économie et - plus encore - que celle-ci a été dépassée. « Cette Nouvelle Economie politique se distingue de l’ancienne, classique ou naturaliste, qui faisait de l’économie la structure sous-jacente de la politique, tantôt en dessinant des classes aux intérêts matériels opposés, tantôt en aimantant les choix publics vers plus de bonheur social. Son pari est de conjuguer économie et politique dans une très large autonomie l’une de l’autre ». Et la mission que se donne Olivier Bomsel est de présenter cette « double logique de la théorie économique contemporaine » et de la contester. En fait, il paraît difficile - voire impossible - de penser l’économie sans penser la politique. Parce que l’économie dépend très fortement des institutions de la société dans laquelle elle est intégrée, comme l’a montré Douglass North, et parce que l’économie doit être pensée avant tout comme un outil politique. Là où l’économie s’est libérée de la politique, là où la société a une tendance au « désencastrement » au sens où Polanyi l’entendait, elle a vu naître de réelles tensions sociales entre ceux à qui le système économique réussissait et les autres. La nouvelle économie politique de Bomsel est une économie de réconciliation.

Ce n’est pas exactement ce qu’entend défendre François Morin dans son économie politique. En fait, celui-ci adopte un tout autre angle : celui du débat entre valeur-capital et valeur-travail. L’économie politique du XXIè siècle se caractérise par une dématérialisation et par une mobilité inédites des capitaux. Dès lors, le facteur capital semble avoir pris une valeur toute autre tandis que le facteur travail a progressivement perdu la sienne. Finance globalisée et capitalisme actionnarial ont alors précipité ce phénomène. Ce que réclame l’auteur, c’est de renouer avec la véritable valeur du capital, de la monnaie et du travail. Et là où le livre est d’un grand intérêt, c’est dans la réflexion qu’il propose à travers la refondation démocratique par la monnaie. « A chaque niveau d’une maille territoriale - locale, nationale, internationale -, la crédibilité d’une monnaie repose fondamentalement sur la confiance que les citoyens peuvent lui accorder. Cette confiance sera d’autant plus grande que les citoyens non seulement participent à la définition des principes d’émission de la nouvelle monnaie, mais également activement à sa gestion et à sa circulation ». L’économie politique que nos démocraties libérales doivent adopter est une économie où l’échelle globale indique le prix d’un bien et l’échelle locale en indique la valeur. La nouvelle économie politique sera une économie à taille humaine ou ne sera pas.


Olivier Bomsel, La nouvelle économie politique : Une idéologique du XXIème siècle conquête, 448p., 8,20€, Gallimard.


François Morin, L’économie politique du XXIème siècle : De la valeur-capital à la valeur-travail, 311p., 22,00€, Lux éditeur.


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jeudi 15 juin 2017

L&P #12 : Une idéologie qui ruine la société



« Au cours des quatre derniers siècles, l’idéologie économique a d’une part favorisé l’intérêt individuel et le système marchand et, d’autre part, miné la communauté. Elle continue d’ailleurs à le faire aujourd’hui ». Stephen Marglin, économiste américain enseignant à Harvard, pose un regard très critique à l’égard de l’économie. Conçue afin de produire de la richesse, des ressources pour subvenir aux besoins des individus, il s’avère finalement qu’elle détruit plus qu’elle ne construit - qu’elle ruine plus qu’elle n’enrichit - la société. Ceci est dû à la fois à la mission qui lui est destinée et aux moyens auxquels elle a recours pour la remplir.

Si l’économie - plus exactement la science économique - est apparue, c’est bien pour mettre un terme à la rareté qui caractérise le monde dans lequel nous vivions et qui nuit profondément à la société et à son développement, ainsi qu’à « l’éternel conflit entre l’intérêt de l’individu et celui de la communauté ». Selon l’auteur, le problème de la rareté a été dépassé depuis longtemps, mais l’économie entretient ce sentiment d’insatisfaction : « l’un des paradoxes de notre époque est que l’abondance est toujours un peu plus loin. Malgré l’énorme croissance de la production et de la consommation, nous sommes toujours autant esclaves de l’économie que nos parents, grands-parents et arrière-grands-parents (…). Dans l’économie dominante, l’idée que les désirs sont illimités est le fondement de la rareté, et la rareté est le fondement de l’économie ».



Mais il y a plus grave encore. Les principes sur lesquels repose l’économie procèdent de conflits, d’exclusions, de concurrence plus que de cohésion sociale. En effet, le fait que l’individu ne se préoccupe que de son intérêt individuel est considéré comme une vertu, un comportement rationnel et essentiel dans la science économique. « La tendance à voir les motivations en terme d’intérêts plutôt qu’en termes de passions a été un autre changement dans l’esprit philosophique de l’époque. » L’économie transforme le vice en vertu. Pire encore : elle recommande et défend l’individualisme, seule voie de développement possible. Le fait même de penser en terme d’individus reflète la nécessité d’une dépersonnalisation dans la démarche scientifique qu’adopte l’économie. Penser la société comme une somme d’individus, c’est la détruire. C’est oublier que la société correspond plus à un tout qu’à un tous. Et Marglin de conclure : « Une fois que l’on admet le fait que les préférences changent, il faut également admettre que le processus de changement est un processus social, qui dépend de toutes sortes d’interactions sociales. Il devient alors difficile de concevoir la relation entre l’individu et la société comme une relation à sens unique, partant de l’individu pour aller vers la société. Les individus construisent peut-être la société, mais il est certain que la société façonne les individus ».

L’intérêt de cet ouvrage réside surtout dans la puissance de son argumentation et la pertinence de son analyse, puisque l’auteur prend le soin de contredire un par un tous les principes sur lesquels repose l’économie. De la fixation du prix aux composantes de l’investissement en passant par l’économie du bien-être et les motifs d’accumulation du capital : la critique de Stephen Marglin n’est ni trop radicale, ni trop fébrile. Sa déconstruction de l’idéologie économique participe à une critique générale qui est faite aujourd’hui de la modernité telle que l’imaginaient les Lumières : époque où l’homme est trop libre et le désir trop désiré. Si l’économie est un système qui a réussi à certains et échoué chez d’autres, elle est avant tout une idéologie qui ruine la société.


Stephen Marglin, L’économie : une idéologie qui ruine la société, 375p., 24,00€, Editions du croquant.


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