samedi 14 octobre 2017

Le mystère de l'amour

« Écrire c’est ébranler le sens du monde, y déposer une interrogation, à laquelle l’écrivain par un dernier suspens, s’abstient de répondre », disait Roland Barthes. Quoi de mieux que l’ébranlement et l’interrogation de la littérature pour réfléchir au plus grand mystère qui soit : l’amour ? En tant qu’il est un mystère, je ne prétends bien sûr expliquer dans ce papier ce qu’est l’amour, mais plutôt esquisser une approche de ce mystère. La tâche paraît insurmontable parce que l’amour nous échappe toujours : plus on croît s’en approcher, plus on prend conscience qu’il est insaisissable – mais tel n’est-il pas le propre de tout mystère ? Comme le dit Saint Augustin à propos du temps, l’amour, « si personne ne me le demande, je le sais ; mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! » (Confessions, livre XI, §14). Pourtant, renoncer à tout savoir sur l’amour serait dommageable, surtout si on admet que l’amour « justifie ce qui est, c’est-à-dire l’existence et ce qui fait qu’un être est ce qu’il est, lors même qu’il n’est pas grand-chose » (Eric Blondel, Le problème moral). S’interroger sur l’amour, c’est inextricablement aussi s’interroger sur soi-même, tant l’amour est un absolu humain et, en cela, commun au genre humain. Il nous faut donc essayer d’entrer dans la « raison » propre à l’amour (Jean-Luc Marion, Prolégomènes à la charité), cette « raison merveilleuse et imprévue » (Rimbaud, « Génie », Illuminations), si déconcertante précisément parce qu’elle défie la rationalité habituelle. 

Le fondement de notre réflexion est la distinction – et donc l’articulation que cette distinction requiert – du sentiment amoureux et de l’acte d’aimer. Trivialement et avec toutes les limites d’un tel dualisme sentiment-raison, la distinction réside en ce que le premier est subi, le second choisi ; le premier est passionnel, le second raisonnable.

L&P #30 : Histoire du capitalisme


Depuis le XIXème siècle, le capitalisme se définit à la fois comme un concept d’analyse utilisé par les sciences sociales et comme une notion polémique qui a cours dans la critique sociale. Force est de constater qu’aujourd’hui, et la dernière campagne électorale en a été la preuve flagrante, les politiques et les médias font de plus en plus appel à la notion de « capitalisme », quelque soit leur bord politique. Or un concept, c’est un peu comme une pièce de monnaie : plus il est utilisé, l'usure le rend méconnaissable. Et si le terme de « capitalisme » a aujourd’hui une connotation plutôt péjorative, il est bon de rappeler que ça n’a pas toujours été le cas. C’est ce qu’entend montrer Jürgen Kocka, doyen de l’histoire sociale allemande, dans sa nouvelle Histoire du capitalisme. L’ouvrage dresse un panorama historique à la fois général et bien illustré, une leçon d’économie remarquable qui révèle que si le capitalisme est aujourd’hui mécompris, c’est avant tout parce qu’il est méconnu.

L’auteur précise dès le début la mission qu’il se fixe, c’est-à-dire celle de dessiner « les contours du « capitalisme » comme ceux d’un idéaltype, un modèle auquel on a recours tout en sachant que la réalité historique ne s’y conforme jamais complètement mais lui correspond plutôt selon différents modes et à différents degrés, qui varient dans le temps. » Dès lors, pour retracer l’histoire du capitalisme, il s’agit d’étudier la figure qu’il prend dans chacune des époques et des civilisations qui l’ont plus ou moins adopté. Kocka différencie quatre périodes - et, par conséquent, quatre phases du capitalisme : les siècles anciens où le capitalisme est marchand et où l’Europe est en retard par rapport à la Chine et à l’Arabie ; la phase de percée allant de 1500 à 1800, période où l’Europe occidentale devient le berceau du capitalisme moderne ; et l’auteur s’attarde plus longuement ensuite sur deux époques fondamentales et où le capitalisme a connu une transformation spectaculaire : les XIXè et XXè siècles où le capitalisme industriel est à son apogée, puis celle des Trente Glorieuses jusqu’à aujourd’hui, où la financiarisation de l’économie a donné naissance à un capitalisme actionnarial et financier. Kocka s’arrête alors sur la mutation de la figure de l’entrepreneur durant ces deux dernières périodes puisque, comme Schumpeter aimait le répéter, le héraut - et héros - du capitalisme : c’est l’entrepreneur. Et l’auteur présente les deux stades historiques de la place de l’entrepreneur depuis la révolution industrielle : sous le capitalisme familial, le dirigeant typique d’une entreprise réunit le capitaliste et l’entrepreneur, celui qui apporte le capital et celui qui dirige l’entreprise. Le post-fordisme du début du XXème siècle voit fait passer le capitalisme de familial et industriel à managérial et actionnarial : « les fonctions de direction sont passées progressivement entre les mains d’entrepreneurs salariés (« managers ») à responsabilité limitée, et une certaine séparation s’est instaurée entre le fonction de capitaliste et celle d’entrepreneur. »

Mais ce n’est pas en tant que chronologie d’évènements fondateurs que cette Histoire du capitalisme est intéressante : un ouvrage universitaire ferait tout aussi bien l’affaire. Il faut plutôt envisager ce livre comme la définition même du capitalisme, la définition la plus complète et la plus aboutie d’un concept qui, bien qu’apparu pour la première fois sous la plume de Marx, a toujours plus ou moins existé. Faire appel à la pensée de grands économistes tels que Marx et Schumpeter et de grands sociologues comme Weber, comme le fait Kocka tout au long du livre, prouve à quel point le terme de capitalisme est vaste et justifie parfois d’opposer les capitalismes, comme le fait par exemple Michel Albert dans Capitalisme contre capitalisme. Le seul reproche qu’on pourrait faire à l’auteur, c’est l’engagement qu’il prend - ou plutôt qu’il ne prend pas - en faveur du capitalisme. Evidemment que le capitalisme n’a pas d’alternative crédible aujourd’hui : il est bien difficile de concurrencer un modèle économique qui existe depuis la nuit des temps. Mais à la fin du livre, Kocka conclut en disant qu’ « on ne peut discerner des alternatives supérieures au capitalisme. Au sein du capitalisme, cependant, on peut imaginer et, dans certains cas, observer des variantes et des alternatives très différentes. » L’auteur évoque ici le Capitalisme Organisé et la « mixed economy » qu’il décrivait un peu plus tôt dans le livre. Ce juste milieu qui voudrait civiliser un « capitalisme sauvage », terme emprunté à Bourdieu, ou même rendre la « mondialisation heureuse », nom du livre d’Alain Minc, repose sur un artifice syntaxique qui rend sémantiquement recevable une confusion conceptuelle magistrale. En clair, parler d’un Capitalisme Organisé, c’est parler d’une désorganisation organisée. Et, comme le disait Barthes, lorsque le signifiant n’est pas logique, il se peut que le signifié ne le soit pas non plus.


Jürgen Kocka, Histoire du capitalisme, 200 p., 23,00€, Editions Markus Haller.

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Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.





















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

dimanche 8 octobre 2017

Aimer dans une société libérale


L'amour dans Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq

Portrait de Michel Houellebecq, par Ewa Klos, 2014.
Les Particules élémentaires relatent l’histoire de deux demi-frères, Michel et Bruno, enfants d’une mère soixante-huitarde, vivant dans la seconde moitié du XXème. Deux demi-frères, deux destins radicalement inverses : Bruno devient fou ; Michel révolutionne la science et la métaphysique modernes, révolution qui aboutit au XXIème siècle à une mutation génétique qui éteindra l’espèce humaine.

samedi 7 octobre 2017

L&P #29 : Échec de l'État


Il existe deux types de livre d’économie. Les livres pédagogiques et les livres idéologiques. Les livres de vulgarisation de la science économique et les livres polémiques qui nourrissent les débats économiques de notre temps. Et bien souvent les économistes oscillent entre les deux afin de donner à leur pamphlet des allures de manuel d’économie. L’avantage avec le dernier livre de Jean-Philippe Delsol et Nicolas Lecaussin, c’est qu’il ne laisse pas de place au doute. En intitulant leur ouvrage Échec de l’État : Pour une société de libre-choix, les deux auteurs - respectivement avocat et essayiste - indiquent clairement qu’ils ne souhaitent pas donner un cours d’économie, mais bien prendre part à un débat. Et quel débat ! Voilà encore un interminable traité pour plus de liberté et moins d’État, se dit-on en ouvrant le livre. On n’aurait pas tout à fait tort, surtout lorsqu’on lit dès les premières lignes des formules comme : « la prospérité qui a gagné l’Occident (…) est née d’un long travail d’émancipation » ou encore : « l’Etat-providence (…) a transformé la société en un immense jardin d’enfants irresponsables et immatures. » L’idée de la responsabilité tient une place importante dans le crédo libéral traditionnel : elle fait même partie des piliers du libéralisme, avec la liberté et la propriété - selon la typologie effectuée par Pascal Salin dans Libéralisme. L’ouvrage comporte un intérêt cependant précieux : il est, non seulement dans sa thèse mais aussi dans la façon dont il la défend - c’est-à-dire dans son argumentation, son style et sa syntaxe -, un produit de la pensée libérale par excellence.


Le libéralisme doit son succès à la spontanéité de son fondement philosophique. Le pilier libéral est le plus solide parce qu’il repose sur un constat évident, c’est-à-dire une valeur partagée nécessairement et naturellement par tous et toujours : la liberté. En philosophie politique, on appelle cela le Harm principle ou le principe de non-nuisance. Formulé par John Stuart Mill dans De la liberté, il stipule que la société ne peut contraindre un individu contre sa volonté que pour une seule raison : l’empêcher de causer du tort à autrui. Ce principe convient à tout le monde, tout le monde a donc intérêt à être libre. Dès lors, comment contredire les libéraux lorsqu’ils affirment que l’État est un « imposteur » - sous-titre du livre de Hans-Hermann Hoppe : La Grande Fiction - ou, comme le disait Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, que « l’Etat ment (...) dans tout ce qu’il dit, (...) et tout ce qu’il a, il l’a volé » ? On ne peut pas critiquer le libéralisme sans critiquer la liberté - ou du moins la définition qu’en ont les libéraux. Et on ne peut pas non plus critiquer les mesures économiques libérales que présente Échec de l’État sans critiquer philosophiquement le libéralisme. 


D’un point de vue économique, le libéralisme est devenu la référence depuis qu’il nous a fait découvrir la croissance économique. La pertinence économique de l’ouvrage est donc sans surprise. Revenons seulement sur deux points précis : celui de l’assurance et celui de la fiscalité. A propos du premier, les auteurs affirment que « l’assurance vaut mieux que l’assistance ». A propos du second, ils prônent une « fiscalité libérée », c’est-à-dire un impôt plus proportionnel doté d’une assiette plus large. Les deux mesures, typiquement libérales, sont en fait deux mesures qui visent, non pas à relancer la croissance en favorisant les conditions de l’offre comme les économistes néo-classiques le recommandent, mais bien à minimiser l’influence de l’Etat en affaiblissant ses deux membres : ses recettes, composées des prélèvements obligatoires, et ses dépenses, plus particulièrement dans l’assistance. Le seul objectif des politiques libérales n’a jamais été que de tuer l’Etat, non pas à cause de l’inefficience de ses interventions, mais par simple habitude, celle du rejet systématique de toutes les formes de contrainte. En clair, on peut admettre que l’Etat n’est ni omnipotent, ni omniscient sans pour autant déclarer sa faillite. Rappelons que l’Etat doit son succès à l’échec du marché. Dès lors, le succès du marché signe l’échec de l’Etat. Les auteurs regardent donc dans la mauvaise direction : ce n’est pas parce que l’Etat ne fonctionne plus qu’il faut libéraliser, mais bien parce qu’on libéralise déjà trop que l’Etat ne fonctionne plus.


Jean-Philippe Delsol et Nicolas Lecaussin, Échec de l’Etat : Pour une société de libre choix, 272 p., 18,00€, Editions du Rocher.


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"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

dimanche 1 octobre 2017

Bukowski : l'écriture comme échappatoire


Il m’a toujours semblé que la meilleure façon de faire apprécier l’œuvre poétique de Charles Bukowski consistait à la faire lire. Mais cela n’est pas toujours probant : l’auteur choque, désarçonne, « sa liqueur est forte » et ainsi on a tôt fait de se méprendre à son sujet. Bukowski, c’est la liberté d’écrire ou de ne pas écrire, la liberté du ton et du propos. L’immense espace de cette liberté, il le comble de sa touchante fascination pour l’Homme, derrière tous les gestes duquel il y a sa curiosité. Et les poèmes de Bukowski sont pleins de poésie.

Au commencement, lire du Bukowski, ça n’est facile pour personne. Tout y est haché. Là, le titre et la versification deviennent des concepts incertains. Ou plutôt reconsidérés à leur juste valeur, celle qu’on accorde à des outils au service d’une écriture très personnelle. Le titre, au sens de ce qui intitule, a toujours été dans l’art une intervention consciente de l’auteur, du cinéaste, du peintre face à son œuvre, comme le constat rationnel achevant -et paradoxalement introduisant- un voyage hors du temps, de la raison ou des codes : un indice de lecture, une clef, une direction. Bukowski lui trouve une autre fonction : même s’il conserve l’allure des quelques mots précédant le poème, il a toute son indépendance. N’est-il donc pas l’essence poétique même de ce qui suit ? Il semble toujours se suffire à lui-même. Tout décante, le flot des mots passe. Ce qui reste ; c’est un chien après une méditation sur le pouvoir du soleil, c’est la chance après une observation intriguée de ceux qui attendent dans un café, ce sont les bons après avoir sorti les poubelles. C’est l’art du titre par Bukowski. Ce qui peut nous conforter dans cette idée, c’est que lorsque l’auteur diffère, il le fait par l’extrême inverse. L’insolence le pousse ainsi à lier le titre au poème : « le fou ma toujours aimé / ainsi que l’anormal ». Ce flot de mots précédemment évoqué,  gardons à l’esprit que Bukowski le maintient autant que son titre est réduit. Dans son long poème « le rêve parti en fumée, il écrit, à propos d’une bibliothèque incendiée : « [ses] rayonnages recelaient/un trésor extraordinaire : il m’avait permis de découvrir /les premiers poètes chinois/comme Du Fu et Li/Po/qui pouvaient en dire plus en un/vers que la plupart en /trente ou/cent. » donnant ainsi l’un des enjeux de son écriture : la simplicité. La simplicité du propos, que nous étudierons plus tard, mais aussi celle de la versification. Un vers de trois mots ou d’un seul, cela n’a rien de mesquin. C’est simplement conférer un poids à chaque terme employé, tout en nous faisant apprécier la fascinante liberté du vers (Bukowski donnait toutefois les lectures de ses poèmes avec un rigoureux respect et la syntaxe, instaurant ainsi une surprenante austérité). « art » en est un exemple suprême : « comme/l’esprit/s’évanouit /la forme/apparait ». C’est, si l’on prend la chose avec humour, une machine à écrire défaillante, et c’est, si l’on suit le calligramme du flot des mots, l’écume, la poésie pure que laisse la vague sur la page. L’enjeu n’est pas uniquement esthétique. Le rejet qui estropie presque tous les vers de Bukowski est la preuve d’un halètement intellectuel, la recherche du mot juste qui marquera invariablement la lecture de celui qui découvre. Ainsi, dans « de la glace pour les aigles » : « Je me souviens des chevaux/sous la lune/je me souviens que je leur donnais/du sucre/de blancs rectangles de sucre/qui ressemblaient à de la glace ». Le récit s’ancre, se concrétise, s’alourdit presque dans la continuelle chute du vers brisé, complémentaire, qui suit le vers narratif, nécessaire. Somme toute, tous ces poèmes simples, ébréchés, dénués des pompeuses majuscules qui marquent chaque début de vers sous nos climats, tous ces poèmes humbles au premier abord, il s’agirait de les mettre en enfilade, un peu sur le modèle du long parchemin de Kerouac. Chaque texte apparaît alors comme un morceau de temps. En cela, et bien qu’il en vaille déjà du propos, Bukowski s’inspire tout à fait des vignettes parisiennes d’Hemingway, issues de Paris est une fête : le récit d’une journée comme les autres, avec ce qu’elle a de chance et de soucis, entre les course de chevaux, le pique-nique avec sa femme et la rencontre de merveilleux inconnus. Bukowski, c’est une constante réflexion, et trois poèmes par nuit. Et c’est aussi l’humilité de celui qui craint de trop empiéter sur la page.


Reste le fond. Pour introduire la question dans les règles de l’art, il s’agirait de faire à nouveau référence à l’ « art » : « comme/l’esprit/s’évanouit/la forme/apparaît ». Ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de l’homme ivre, il s’agirait ici de l’inverser. Nous avons fais s’évanouir la forme, parlons esprit. On l’a dit, Bukowski, c’est l’éveil et l’intégration constante de son environnement. Tout est bon pour faire un poème : la sensibilité de l’auteur est exacerbée. Dans nombre de poèmes, cela se manifeste par une pleine acceptation de ce qui nous entoure - comment plaquer le réel sur le papier - qui consiste à écrire les heures, en chiffres toujours, le prix des choses, le salaire, les années et la température, en chiffres  aussi, ou encore les pancartes, le titre des livres et le nom des auteurs, en lettres capitales et sans omettre les abréviations ; « JE CHERCHE UNE FEMME », « L’AUDACIEUX JEUNE HOMME AU TRAPEZE/VOLANT », « e. e. cummings ». Il en va de même pour toutes les onomatopées, et l’on retiendra l’évident «taptaptaptaptaptaptap » de sa machine à écrire. Bukowski ne se contente pas de nous informer qu’à l’heure où il écrit, il est un bruit. Il nous le fait entendre. Ailleurs cette sensibilité nous accoutume à la magie, à la beauté, à l’humour ou à l’horreur de son quotidien. Et cela n’aurait pas lieu d’être sans sa capacité à nous transmettre ses émotions ; en d’autres termes, à écrire. Bukowski sait instaurer des ambiances ou développer la narration d’un événement dans un poème en bien peu de mots, toujours attentif à incarner ses textes par une triviale matérialité, en toute simplicité, afin que naisse la poésie. C’est une matérialité, une source commune qui nous lie à notre vécu, à nos sensations, à la réalité, dont l’émotion -tue ou non-s’émancipera toujours. Ainsi, lorsque l’émotion est finalement dévoilée, c’est « le mur commun de nos ténèbres » qui clôt un poème sur la relation difficile de Bukowski avec ses voisins, c’est «la célébration/de quelque chose non à/faire mais à savoir. » qui qualifie et achève le souvenir d’une jeunesse misérable à la Nouvelle Orléans, ou encore, à son réveil, la haine et les hurlements de sa locataire « parce que le monde nous avait tous les deux trahi ». L’émotion se dégage de ses formules lapidaires, élargissant toujours la portée du récit vers un registre plus tragique, plus pathétique en se constituant épitaphe pour un poème. Pour en revenir à la compréhension de l’objet, du corps, de ce que l’on touche et que l’on voit rien qu’à le lire, remarquons qu’elle se répartit sur trois degrés : un travail sur la comparaison (1°), sur la périphrase et la caractérisation d’un personnage (2°) et enfin un travail sur le rêve et le fantastique, dans des poèmes beaucoup plus conceptuels parfois (3°). 


Bukowski, c’est une constante réflexion, et trois poèmes par nuitEt c’est aussi l’humilité de celui qui craint de trop empiéter sur la page.

C’est comme si, pour Bukowski, la poésie ne devait provenir que de l’Homme ; du quotidien et des sensations qui le peuplent, à ce que ressent l’Homme finalement. Ainsi la dimension sensorielle est à ne pas oublier. Très souvent, elle se manifeste avec le soleil, par le vent et par le bruit. On est toujours, chez Bukowski,  dans le soleil ; on y marche, on y roule, on y fait l’amour. Le soleil a donc quelque chose de très palpable, liquide. Il « inonde les fleurs » dans « bouffe ton cœur », et dans « la chose la plus étrange que vous ayez jamais vu », le visage du « prolo du sud » est « arrosé par le soleil et/la vinasse ». La mise en parallèle des deux termes donne de l’éloquence à l’idée. Parfois, le soleil gagne en puissance : véritable « mitrailleuse », il ne laisse « rien dans l’obscurité ». Ainsi le soleil est comme une obsession, celui auquel il « fait face » tous les matins, et qu’assit, il « attend » toute « la nuit ». Le vent, lui, un esprit enjoué qui peuple « les avenues d’Hollywood », « agite les plantes » et « soulève la jupe des femmes ». En somme, la nature requiert une certaine importance dans l’œuvre poétique de Bukowski. Elle apparaît comme un espoir, quelque chose d’inatteignable » -symbolisée par les « collines bleues » dont la couleur est un habile raccourci pour marquer la distance. Ailleurs, sa force et sa dignité, Bukowski l’écrit ainsi : « et j’ai envie de pousser un cri comme/on pleure les dernières larmes de sa vie, à/jamais mais/je suis plus grand que les montagnes ». Aussi, c’est comme l’anti-ville que la nature se présente. Lointaine, idéale, le temps et « les jours », incarnés par les « chevaux sauvages », se réfugient dans ses collines. Et lorsque meurt le beau cygne blanc, dans « le Cygne du printemps », Bukowski voit en « la mort […] quelque chose de honteux », aussi honteux qu’un idéal, qu’un fantasme, qu’un rêve anéanti et dévoilé au tumulte des « gens [qui] arriv[ent]/avec leurs sacs de pique-nique /et leur rire » (2°). Tumulte de la ville. La nature est finalement le reflet et l’exacerbation des sentiments lorsque la ville manque tant d’empathie en hébergeant le vice et la misère. Ainsi, on lit dans « consommation de chagrin » : « et en bas dans l’eau/les poissons pleurent/et l’eau/est leurs larmes ». Tout ça n’est bien sûr qu’une infime partie du discours de l’auteur, compte tenu du reste qui, lui, n’a rien d’intéressant. Au commencement, c’est la crise de 29 : sous la pluie diluvienne, des chômeurs « enfermés » dans leur maison avec, à leur côté, « leurs femmes à la beauté passée », et du point de vue de l’auteur, à l’école, ce sont tous les enfants qui « racontent un mensonge » à l’institutrice, à propos de « ce qu’ils ont fait pendant la pluie », parce que « la vérité était/trop horrible et/trop gênante à/dire ». Dans un contexte plus familial, le poème « attente » raconte : « un voisin a tenté de nous/cambrioler, mon père l’a surpris/ qui grimpait par la fenêtre/l’a maintenu au sol/dans le noir:/  « espèce de salopard ![…] un autre voisin a mis le feu à sa maison/pour essayer de toucher/l’assurance./objet d’une enquête il a été jeté en/prison. ». Ça n’est ni de l’économie, ni de la sociologie. C’est simplement comprendre l’impact de la crise sur l’homme, grâce à celui qui l’a connu. Ce sont des faits assez microscopiques mais assez pathétiques pour que Bukowski s’en souvienne. S’en suit, au cours de la deuxième moitié des années 30, les malheurs de celui au visage couvert de « furoncles gros comme des marrons » que son père inscrit à « l’école des riches », question d’ego. Les autres, « gominés », aux « belles voitures », « calmes comme des adultes », le traitent en lépreux, et lui-même, face à eux et face au reste du monde, ne sait comment se considérer ; il est trop âgé pour être un enfant, et « trop jeune pour être un homme ». C’est, rétrospectivement, un complexe qui l’habitera toujours.


La misère, chez Bukowski, peut tout aussi bien être morale que physique ou financière. La démarche incroyable qu’il propose afin de la sublimer, c’est de lui donner un corps.

Son œuvre poétique se charge finalement des soucis de la vie adulte : l’ennui, l’argent, la santé, les voisins, les femmes, et sur la fin, le soucis de rester un « respectable vieillard » et d’accueillir la mort. Mais tout cela est une question de faits, seulement bons pour alimenter une biographie. L’intérêt poétique, celui qui nous anime, se trouve dans l’écriture de ces faits. Plusieurs notions s’en dégagent : celle de la matérialité de misère, du poids du bonheur, de l’animalité de la mort, de la propriété… La misère, chez Bukowski, peut tout aussi bien être morale que physique ou financière. La démarche incroyable qu’il propose afin de la sublimer, c’est de lui donner un corps. Comme si la misère, c’était l’oppression par la matière, l’emprisonnement par la chair. Dans le splendide « asile de nuit », voici comment Bukowski décrit de simples respirations : « sombres / glaireuses / obscènes / bruyantes / respirations ». « sombre » leur confère une couleur, « glaireuses » une texture, « obscènes » un caractère charnel et « bruyantes » un impact sur les autres corps. Dans « la tragédie feuilles», les « bouteilles vides » sont pareilles à des « cadavres exsangues », encerclant l’auteur « du poids de leur inutilité ». Dans « palais des glaces », l’auteur, en hiver, « un soir à la plage », veut voir disparaître un parc d’attraction brûlé, abandonné, dans un « effacement », un « évanouissement » - « et tous ces fous qui dorment dans/les entrailles calcinées du palais des glaces » (3°)-. La laideur de ce qui est brûlé, son poids et sa prison, et toute la masse épuisante de la misère quotidienne, c’est donc par l’évanouissement qu’on les combat. Dans « une brochure gratuite de 25 pages », ce que Bukowski appel de façon anodine « une belle nana » tire son intérêt, sa beauté, de ce que « probablement […] elle ne chie pas ou/n’a pas de sang/elle doit être un nuage […] à la façon dont elle passe devant nous en flottant. ». Dans sa « confession » où, à la manière de certains auteurs latins, Bukowski se représente mort, comme pour émouvoir sa femme, il fait de la tristesse et de la solitude qu’il lui lègue une « pile de/néant », infiniment plus lourde que ces choses qu’il a vécues avec elle, car « même les futiles/disputes/ont toujours été/des splendeurs. ». Cependant, cette pesante et palpable misère doit aussi être considérée comme la matière première de la création poétique,  au quotidien.  Dans le poème «métamorphose », après qu’on ai récuré, lavé et rincé son appartement de fond en comble, Bukowski se lamente : «on m’a volé ma crasse. ». Toutefois, si l’on revient à l’idée première de la fuite de la matière, on constate que le contentement personnel de Bukowski est dans la concorde et le bonheur, souvent au côté d’une femme, qui marque toujours par une sensation de légèreté. Dans son « poème pour chiens perdus », son bonheur est de marcher avec un tapin, « son écharpe violette et blanche pend[ant] de son sac / et la musique [pouvant] tomber de la lueur de la lune. » Lorsque la misère a quelque chose de profondément organique – l’écoeurant festin de son père dans « dîner, 1933 », présenté dans toute son avidité face à un repas où affluent les comparaisons obscènes et monumentales, en est un bon exemple - la mort a quelque chose de très animale. Omniprésente dans les derniers poèmes de Bukowski, elle a la bêtise, l’instinctive cruauté  et l’évidence d’une souris, d’un rat, d’une taupe. Ainsi, dans « drogue », « la mort est un éléphant néant » - image surréaliste et stupéfiante -, dans « 3 heures 16 et demi », « la mort [est] pareille a un taureau géant », dans « confession » « la mort  [est]/comme un chat qui sautera sur le lit », et elle plane dans les couloirs de l’hôpital, elle et ses ailes puantes, dans « garçon de salle », un peu comme celle qu’on entend dans le palais de la Salomé de Wilde. Insidieuse ou monumentale, cette « Madame la Mort » devant laquelle « la vie danse », c’est aussi celle qu’on attend dans la crainte. Ainsi, dans « piégé », on peut lire « entendant les pas/noirs, je me tourne/regarde derrière moi…/pas encore, vieux machins…/ça sera bien assez tôt », ou encore dans « vous buvez ? », « quelque chose/s’avance/vers/moi - oh, ce n’est que/mon chat/cette/fois-ci ». Bukowski nous livre l’image touchante d’un veille homme qui essaie de mépriser la mort, mais qui, jusqu’à la fin, ne parlera jamais que d’elle.


Le personnage Bukowski se livre tout entier dans son œuvre poétique, mais les films, les documentaires et les interviews sur le sujet vous en parleraient bien mieux que moi. Il excellait surtout dans la description des femmes, qu’il aimait tant, et auxquelles il consacra son recueil L’amour est un chien de l’Enfer, et on le retrouvait aussi lorsqu’il s’agissait de parler de son génie, avec son éternel simplicité et l’éternel sensibilité de celui qui retient chacune de ses conversations. Que vous soyez un ancien nazi ou un démocrate, ça ne changeait rien pour lui. Seulement, victime qu’il en avait été, il se plaignait parfois des inégalités, sans jamais en faire l’essentiel de son œuvre, et voyait en la serrure l’œuvre ultime d’un Dieu qu’il n’appréciait pas. C’est tout ce que j’ai à vous apprendre sur le phénomène. Bukowski est un rêveur et un magicien parmi beaucoup d’autres, mais j’ai pour lui toute l’estime qu’on a envers ceux que l’on méprisera  éternellement - à tort -. Son précepte est simple : il n’y a pas de poème sans corps, la poésie et son émotion n’ont de valeur que dans la mesure où elles ont à s’en extirper.  Avec un poème qui pourrait être considéré comme l’un de ses nombreux arts poétiques, et qui serait le meilleur complément imaginable pour cet essai, je lui laisse le mot de la fin :

l’air et la lumière et l’espace et le temps 

« …tu sais, j’avais toujours ou une famille, ou un boulot, un truc 
pour m’en
empêcher 
mais maintenant 
j’ai vendu ma maison, j’ai trouvé cet
appartement, un grand studio faudrait que tu voies l’espace et 
la lumière.
pour la première fois de ma vie je vais avoir l’endroit et le 
temps pour créer. »
non, mon petit chéri, si tu dois créer 
tu créeras même si tu travailles 
16 heures par jour dans une mine de charbon 
ou 
tu créeras dans une petite chambre avec trois enfants 
pendant que tu touches 
l’aide sociale,
tu créeras la moitié du cerveau et du 
corps
explosé,
tu créeras aveugle 
estropiés
fou,
tu créeras avec un chat qui te grimpe dans 
le dos pendant 
que la ville entière vacille sous les tremblements de terre, les bombardements,
les inondations et les incendies.
mon petit chéri, l’air et la lumière et le temps et l’espace 
n’ont rien à y voir 
et ne créent rien 
sauf peut–être une vie plus longue qui te permettra 
d’inventer de nouvelles 
excuses.     
                                                                                    Ch. Bukowski


samedi 30 septembre 2017

L&P #28 : La grande fracture


Les quatre-vingt-cinq personnes les plus riches du monde possèdent aujourd’hui une fortune équivalant à celle détenue par la moitié la plus pauvre de la planète. Devant une telle statistique, il ne s’agit ni de s’indigner ni de se révolter : il faut simplement comprendre. Comprendre pourquoi nos sociétés sont si inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer : c’est le sous-titre du livre de Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie - il faudrait dire du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques -, intitulé La grande fracture. Le représentant le plus connu du « nouveau keynésianisme » y reprend une de ces thèses favorites, à savoir que la multiplication des inégalités aux échelles mondiale et nationale mine la démocratie et ralentit la croissance, thèse qu’il défendait déjà dans son précédent ouvrage Le prix de l’inégalité. Dans La grande fracture, il se livre plus personnellement, en confiant l’origine de sa passion pour l’économie : lors du célèbre « I have a dream » de Martin Luther King, Stiglitz était présent et il a pris conscience de la nécessité de son engagement dans l’économie, science où « l’école dominante rendait un culte à un Adam Smith mal compris, à l’efficacité miraculeuse de l’économie de marché. » Enfin, l’auteur livre une analyse brillante des crises au sein du capitalisme, et notamment celle de 2008.

Revenons dans un premier temps sur ce qui fait le coeur de l’ouvrage, c’est-à-dire la « cause et la conséquence de la montée des inégalités en Amérique ». La critique que Stiglitz adresse n’est ni sociale ni morale : elle est entièrement économique. Si le creusement des inégalités se traduit d’abord par une crise humanitaire et sociale, il est aussi à l’origine d’une crise économique. Dans un célèbre rapport de 2014 intitulé « Tous concernés : pourquoi moins d’inégalités bénéficie à tous », le troisième rapport depuis 2008 sur le sujet, l’OCDE souligne l’impact négatif sur le potentiel de croissance à long-terme des économies. En effet, selon l’organisation, entre 1990 et 2010 ce sont 4,7 points de croissance cumulés qui auraient été perdus. Et ceci, nous indique Stiglitz, pour plusieurs raisons. Un argument purement économique consiste d’abord à dire que les inégalités se font en faveur de ceux qui ont la propension marginale à consommer la plus faible et ne profitent donc pas à l’économie et à la croissance, comme la théorie du trickle down le laisse entendre.  Dans un chapitre intitulé « In no one we trust », Stiglitz ajoute que c’est sur la confiance que l’économie repose, que « le secteur bancaire n’est qu’un exemple d’un vaste programme, promu par certains politiciens et théoriciens de droite, pour miner le rôle de la confiance dans notre économie » et que l’inégalité entretient la défiance plus que la confiance. Enfin, sur le long terme, les inégalités économiques sont source d’inégalités sociales et culturelles plus graves - le mauvais accès à l’éducation, par exemple - qui nourrissent les futures inégalités économiques : un cercle vicieux qui s’auto-entretient.

« La cause principale des problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés, c’est la conjonction de la déréglementation et des taux d’intérêt faibles. » Après une descente en flamme de la littérature économique classique où il est considéré que les inégalités ont un impact positif sur la création de richesse,  Stiglitz s’attaque aux analyses quasi dogmatiques de la crise de 2008. Pour l’auteur de La grande désillusion, la crise naît dans les années 2000, à un moment où l’économie avait besoin d’un stimulant. Les réductions d’impôts de Bush n’ayant pas suffi, la Fed a dû inonder l’économie de liquidités. « En temps normal, c’est très bien d’avoir de l’argent qui irrigue ainsi le système : cela facilite la croissance. Mais en l’occurence, l’économie avait déjà surinvesti, donc ces fonds supplémentaires n’ont pas été utilisés à des fins productives. Les taux bas et l’argent facile ont encouragé un crédit casse-cou, les tristement célèbres prêts subprimes. » Le déroulement de la crise est bien connu de tous. Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que l’économie a progressivement déconstruit, sans s’en rendre compte, les piliers sur lesquels tout le système reposait : Paul Volcker, le président idéal de la Fed, est remplacé par Greenspan en 1987 ; le Glass-Steagall Act de 1933 qui assure la séparation des banques de dépôt et d’investissement est abrogé en 1999 ; la réduction d’impôts de Bush en 2001 inverse les valeurs morales - ceux qui spéculent sont moins imposés que les salariés qui travaillaient dur - ; les grandes entreprises comme Enron et Worldcom souffrent de nombreux scandales, qui ont mené aux lois de transparence comme la loi Sarbanes-Oxley de 2002 ; et le plan de renflouement de 2008 qui aboutit toujours à la même question : fallait-il sauver Lehman Brothers ? Si la faillite de la banque a servi de leçon, c’est une leçon qui coûte cher et qui n’a pas vraiment porté ses fruits. Mais c’est un autre débat. Finalement, l’enseignement de Stiglitz est le suivant : quelque soit sa nature, la crise n’est pas une exception dans l’histoire du capitalisme. Marx avait raison  sur ce point : chaque crise qui a lieu dans le système est aussi une crise du système. Et Stiglitz de conclure : « La vérité est que la plupart des erreurs individuelles se réduisent à une seulement : on a cru que les marchés s’ajustaient tout seuls et que le rôle de l’Etat devait être minimal. (…) Avec le ralliement de l’Amérique - et d’une grande partie du monde - à cette philosophie économique désastreuse, nous devions inévitablement en arriver là où nous en sommes aujourd’hui. »


Joseph E. Stiglitz, La grande fracture : les sociétés inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer, 480 p., 9,80€, Actes Sud, Collection « Babel ».

Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser.



















"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

samedi 23 septembre 2017

L&P #27 : La stagnation séculaire n'aura pas lieu


La stagnation séculaire : voilà une idée en vogue en ce moment dans le débat économique. C’est l’économiste américain Alvin Hansen qui utilise pour la première fois la notion de stagnation séculaire pour désigner une situation où la fin de la croissance démographique et du progrès technique conduit à une période d'activité économique anémique. L’idée est récemment réapparue sous la plume de Lawrence Summers et de Robert Gordon pour des raisons conjoncturelles évidentes : la croissance actuelle est bien loin de celle que nos économies ont connue dans les années 1940-1970, années des « trente glorieuses » - célèbre expression de Fourastié. Supercroissance est un brillant exposé sur le sujet. Dans son analyse de la croissance moderne, l’essayiste Faÿçal Hafied convoque des classiques de la science économique avec beaucoup d’aisance : du « paradoxe de Solow » à la théorie de la régulation, en passant par l’entrepreneuriat, les propriétés du marché du travail et la dégressivité de l’impôt. À l’aide de l’auteur, éclairons un peu le débat avant de juger de chaque position.


Pour faire simple : en économie, la question de la croissance est capitale - on pourrait même dire vitale - puisque sans croissance, c’est-à-dire sans production, il n’y a pas de richesse, il n’y a pas de subsistance - pour reprendre un terme des économistes classiques - et il n’y a donc pas de vie. Or, une petite connaissance historique nous rappelle à quel point la croissance est fragile et instable, et qu’elle dépend donc d’un nombre précis de facteurs. Dès lors, le devoir de tout économiste est d’abord de découvrir d’où provient la croissance - et parallèlement d’où provient la crise. On entre alors dans le vif du sujet. Le premier modèle de la croissance - qu’on qualifie souvent de « modèle canonique de croissance » - est développé dans les années 1920 par le mathématicien Charles Cobb et l’économiste Paul Douglas. Comme le résume bien l’auteur, selon ce modèle de croissance : « pour produire nous avons besoin de la sueur et de l’argent. » Robert Solow révolutionne les théories de la croissance en proposant, dans les années 1950, une modification au modèle Cobb-Douglas : l’accumulation de travail et de capital ne suffit plus à expliquer la croissance. Dès lors, Solow propose de prendre en compte un troisième facteur : la technologie, sans pour autant parvenir à identifier son origine - le progrès technique n’est qu’une « manne tombée du ciel ». De nouveaux modèles de croissance voient le jour, appelés modèle de croissance endogène, complétant l’analyse de Solow en donnant une origine concrète au progrès technique : l’accumulation de capital physique et les recherches en R&D pour Paul Romer, l’accumulation de capital humain pour Robert Lucas, l’accumulation de capital public pour Robert Barro. Voilà pour ce qui est des origines de la croissance économique, même si cela mériterait un peu plus de précision et de nombreux compléments.

On vient de définir la croissance comme une augmentation de la production qui résulte d’un effort d’inspiration ou de transpiration - pour reprendre les termes de Krugman -, et bien souvent des deux. Devant une telle mécanique, il semble que la croissance ne connaisse pas de limites, tant qu’on allie efficacement travail, capital et technologie. L’histoire nous montre que ce n’est pas le cas. « La crise financière de 2008 a plongé l’économie mondiale dans une période de doute dont nous ne sommes toujours pas sortis et qui a ravivé le spectre de la stagnation séculaire. » écrit Hafied. L’auteur s’interroge alors : qu’est-ce qui pousse à croire que nous approchons de la fin de la croissance ? La stagnation séculaire serait due à l’appauvrissement du capital humain pour Gordon, la formation d’un véritable « plateau technologique » pour les adeptes du paradoxe de Solow - « Les ordinateurs sont partout sauf dans les chiffres de la productivité » - qui sous-entend la baisse de l’efficacité marginale de la recherche et la décélération de la vitesse du changement technologique. Selon l’auteur, c’est exactement l’inverse qui se produit : « La thèse soutenue dans ce livre prend le contre-pied de l’hypothèse de la stagnation séculaire. Le facteur technologique est loin de connaître un essoufflement. Derrière le spectre du plateau technologique, l’état de l’innovation cache au contraire un véritable foisonnement. » Hafied refuse d’adhérer à l’idéologie défaitiste qui annonce la fin de la croissance comme si elle annonçait la fin du monde. Il répète dans un premier temps que « la stagnation séculaire est la mesure de notre ignorance » et la « nouvelle frontière de notre aversion pour le risque. » Après avoir montré les apports de la sérendipité - « naissance de nouvelles inventions grâce au hasard et à la contingence. » - il critique les vents contraires institutionnels et intellectuels de la croissance, telle que la surabondance des réglementations. L’auteur propose alors un nouveau modèle de croissance : celui de la supercroissance, non sans préciser les risques sociaux d’un tel mécanisme. Nous sommes à la veille d’une période de croissance sans précédents, celle de la supercroissance. Tout est une question de temps.


Faÿçal Hafied, Supercroissance : La stagnation séculaire n’aura pas lieu, 252 p., 18,00€, FYP Editions.


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