lundi 28 novembre 2016

Sexe et publicité : libération ou asservissement ?


Voilà quelques semaines maintenant, j’étais en voiture derrière un bus, quand mon horizon s’est trouvé encombré par l’une de ces grandes affiches criardes, exposées en permanence aux regards indifférents de la foule sur nos voies publiques. Fond violet, grosse pomme rouge croquée : Gleeden avait encore frappé. 


Gleeden : l’immoralité publique



Entendons-nous : durant ces campagnes de pub, la France entière voit défiler dans son environnement proche, jusqu’en format maxi sur les murs du métro, ces larges invitations aux relations extraconjugales, titrant par exemple : « Etre fidèle à deux hommes c’est être deux fois plus fidèles » ou « Contrairement à l’antidépresseur, l’amant ne coûte rien à la sécu » ou encore « Par principe, nous ne proposons pas de carte de fidélité ».

Phrases accrocheuses, jeux de mots… le site de rencontre a plus d’un tour dans sa poche afin de faire franchir le pas de l’adultère à toujours plus de femmes. 
Comment ? Vous ne trompez pas (encore) votre mari ? Voyons, Madame, ce n’est pourtant pas grand chose : voyez plutôt, on l’affiche même dans le métro. 

J’avoue que ma réaction fut d’abord une grande surprise, un étonnement sans borne. Surprise de voir comme on peut facilement pervertir la morale grâce au relativisme : Gleeden, en mentionnant la sécurité sociale, traite le sujet comme si tout se valait, abaissant le fait de tromper son mari à un simple antidote contre la dépression. Le système publicitaire du site exploite, sans en avoir l’air, les voies intellectuelles les plus perverses en banalisant ce qui, dans l’ordre moral occidental, est perçu comme interdit, comme en témoigne l’article 212 du code civil, qui dispose que « les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours et assistance. » Tout n’est pas perdu, un ordre moral semble encore subsister dans la juridiction française.

Seulement, le plus ahurissant dans cette campagne n’est pas le message qu’elle véhicule, mais plutôt le fait que l’on puisse voir ses affiches partout. L’immoralité est ainsi exposée aux yeux de tous, des plus jeunes aux plus vieux, venant ainsi mettre sur le même plan une relation de couple engagé par le mariage et une amourette de site de rencontre qui est, dans ce cas précis, pensée pour se faire dans le dos du conjoint. Toute considération religieuse exclue, il faut avouer que le tour de force est particulièrement énorme et que cela en dit long sur l’état de dégradation de notre conscience collective.

Mais ce n’est pas tout, car il semblerait que ce phénomène se généralise ; la maladie des campagnes de pub, quand elles touchent à la sexualité, ne se restreint pas à cet écart de conduite regrettable de Gleeden. Il apparaît comme évident que le domaine public a de moins en moins de scrupules à afficher – donc cautionner – des publicités dont le dénominateur commun semble être l’immoralité. 


Adopte un mec : une guerre entre l’homme et la femme


Je vois également un exemple édifiant dans les récentes campagnes Adopte un mec, autre charmant site de rencontre qui présente l’homme comme un objet à la disposition de la femme. Les affiches, là encore largement répandues, représentent l’être masculin soit comme une marchandise, que l’on choisit, que l’on consomme puis que l’on jette, soit comme un jouet, dont on dispose à l’envie et qu’on manipule. Voilà une réelle contradiction pour une société qui se pique de prôner l’égalité des sexes. On entre dès lors dans un rapport de force sans fin entre les sexes ; au lieu de penser l’amour à travers la complémentarité des différences, on l’instrumentalise pour exercer une domination sur l’Autre, qui n’est plus l’être aimé mais l’être dominé.


L’Etat relativiste


La trouvaille publicitaire de ces derniers jours diffère des deux dernières, mais témoigne encore d’une grande impudeur dans l’affichage de la sexualité dans l’espace public, sans aucune considération morale. Il s’agit d’une campagne du ministère de la Santé contre le VIH et autres Maladies Sexuellement Transmissibles, qui vise une catégorie sociale précise : les personnes homosexuelles.

Stop.

Le premier problème est le suivant : pourquoi une campagne ciblée, qui opère directement le lien entre homosexualité et maladies sexuellement transmissibles, est-elle affichée de manière exhaustive dans un espace où, soyons honnête, la majorité des passants ne sont pas concernés ?

Vient ensuite le problème de la teneur même du message de cette campagne, qui pose là encore problème d’un point de vue moral. Il y aurait beaucoup à dire, mais concentrons-nous sur cette affiche qui titre : Coup de foudre / Coup d’essai / Coup d’un soir

La formule de chaque affiche est triple, ce qui met systématiquement sur le même plan trois expressions, comme ci-dessus. Si le « coup de foudre » sous-entend le sentiment amoureux, ce n’est pas le cas du « coup d’essai » et du « coup d’un soir », qui signifient une sexualité bestiale et irréfléchie, voire immature. 

                               


Le Ministère de la Santé porte donc un jugement clair sur la sexualité en général : dorénavant, tout passant devra considérer que le sentiment amoureux est aussi valable que l’instinct animal, faisant la promotion de la simple « éclate » avec un « inconnu ». Comme avec Gleeden, le « pour la vie » est mis sur le même plan que le « coup d’un soir ». 

Quel programme ! Quelle ambition pour un jeune qui passe devant de telles affiches. Quelle belle vision de l’amour ! Non seulement c'est l'Etat qui s'en mêle, mais en plus, ce faisant, il brouille tout chemin vers une sexualité épanouie parce qu’équilibrée. Ce n'est certainement pas avec un tel relativisme et des coups d'essai dans les bras d'un inconnu que l'individu pourra pleinement se réaliser. Il ne s’agit pas de condamner cela, mais d’attendre de l’Etat qu’il n’érige pas ces comportements en exemple.

Ces affiches sont désastreuses de bêtise, d’abord parce qu’elles donnent une bien piètre image du pouvoir : étant relayées par les services publics, elles délivrent un message du gouvernement. On est face à un pouvoir qui ne réfléchit plus, qui se laisse gagner par un politiquement correct bloquant toute réflexion, et qui ancre le relativisme dans les esprits en colonisant nos imaginaires. Si leçon à donner il y avait dans le domaine de la sexualité – ce qui n’est pas sûr – l’Etat devrait au moins se rappeler qu’il a un devoir d’exemplarité envers les citoyens. 


Balayer toute réflexion critique et laisser place à la bien-pensance ?


De telles campagnes sont faciles à défendre, car il sera aisé de convoquer ou l’homophobie, ou le manque d’ouverture d’esprit. Cependant, le réel débat ne se situe pas du coté de l’homosexualité, mais du côté du devoir de l’Etat, qui affiche ou autorise de telles campagnes ; de la place accordée à la sexualité dans le domaine public ; enfin d’un débat de civilisation : de telles affiches exposées aux yeux de tous souhaitent changer les mentalités, et peut-être y parviendront-elles si personne ne dénonce ce qui le révolte. 

Si nous n’avons pas le courage de brandir les valeurs qui nous structurent aujourd’hui, demain il sera trop tard, car elles auront été aspirées par la spirale relativiste qui dévaste notre société, balayant toute morale et toute réflexion critique, laissant à la place la bien-pensance, qui interdit le blâme.


jeudi 17 novembre 2016

Entretien avec Madeleine de Jessey, porte-parole de Sens Commun

Nous la rencontrons au Gay-Lussac, à deux pas de l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm où elle prépare sa thèse de littérature. Elle s’appelle Madeleine de Jessey et est porte-parole de Sens Commun ainsi que secrétaire nationale Les Républicains en charge de l'Enseignement. Elle nous reçoit volontiers et avec le sourire. Elle se confie une heure durant sur son engagement politique à Sens Commun et aux Républicains, sur sa vision de la France, sur son expérience du monde politique et sur le combat politique qu’il reste à mener. Entretien fleuve avec une jeune étoile montante de la droite.



La Manif pour tous

Elie Collin : Peux-tu nous parler un peu de la Manif pour Tous, qui est si je comprends bien le déclencheur de ton engagement politique ? Avec le recul, de quoi peut-on dire que ce mouvement social était le nom ?

Madeleine de Jessey : C’est le mouvement social des personnes qui considèrent que le monde et l’humanité sont faits de limites, que ces limites participent d’un équilibre et d’un épanouissement global, et qu’on ne peut les franchir sans perturber tout un ordre aussi bien civil que naturel. Au fond, cette mobilisation qui a eu lieu pendant la Manif pour tous, c’était le combat des défenseurs des limites contre les adeptes d’un monde globalisé, d’une humanité sans aucune limite ; sans aucune limite dans ses différences sexuées, sans aucune limite dans ses désirs aussi de procréation, d’enfant. Je crois que la Manif pour tous est le nom d’une France disons conservatrice, qui estime que les limites sont importantes.

E. C. : Le mariage gay aurait donc été plutôt un prétexte ? Peut-on parler de la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ?

M. de J. : Oui, effectivement, les gens ont senti plus que jamais, à ce moment-là, que le pouvoir politique sacrifiait le bien commun pour contenter les intérêts d’une minorité, à des fins qui plus est électoralistes : il s’agissait au fond pour François Hollande de donner satisfaction à une communauté qui avait permis qu’il soit élu et de préparer ainsi son éventuelle réélection. Surtout, cette loi faisait primer une ambition court-termiste sur le souci du long terme. C’est justement cette perte du sens du bien commun et des générations à venir qui fait que les gens sont descendus dans la rue ; je pense aussi qu’ils sont descendus au nom d’une certaine vision de l’éducation : je connais beaucoup de personnes qui se sont engagées à Sens Commun à cause des propos de Vincent Peillon : le gouvernement entend s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités, comme si l’enfant est fait pour l’école (et, au fond, pour l’Etat), et non l’école pour l’enfant, pour faire grandir sa liberté. Je pense que ce sont toutes les raisons qui ont expliqué la mobilisation assez massive : un sentiment de dépossession, de perte de cette notion de ce qui nous est commun, et un sentiment d’instrumentalisation des enfants.

Agathe Aumonier : Après la Manif pour tous, le Nouvel Observateur titre « Génération réac », ce qui avait choqué. En même temps, cela souligne le fait que la Manif pour tous est un mouvement qui témoigne d’une grande cohésion au sein d’une tranche d’âge qui se reconnaît dans des valeurs. Toi qui t’es tenue au cœur de tout cela avec les Veilleurs, as-tu pu sentir ce réveil évoqué par la couverture de l’hebdomadaire ? Quelle semble être la postérité de ce mouvement ? Peut-on encore avoir foi en lui ?

M. de J. : Oui, il y a eu un réveil très clair des consciences politiques ; les gens se sont dit « nous avons fait de l’entre-soi bien au chaud dans nos salons, dans nos communautés, nos paroisses…» ; au fond nous avons renoncé à « aller aux périphéries » (pardonnez-moi l’analyse chrétienne), à sortir de l’enclos pour apporter ce qu’on avait reçu dans des sphères plus mélangées, notamment la sphère politique. Beaucoup de manifestants se sont dit : « plutôt que de subir nous allons agir concrètement en réinvestissant le terrain de la politique, le terrain associatif, le terrain des médias. » Il y a eu un véritable déclic et on peut observer que notre génération, ma génération, est beaucoup plus engagée que celle de ses aînés. Quelles est la pérennité de cet électrochoc ? On voit qu’aux Veilleurs, tous n’ont pas fait le choix de l’engagement politique, mais tous sont extrêmement mobilisés et soucieux de se former. La Manif pour Tous, les Veilleurs, ont permis l’émergence de réseaux qui ont ensuite donné lieu à des initiatives variées : journaux (le journal Limite en est un très bel exemple), des associations de financement (le réseau Ascagne qui finance des projets contribuant au bien commun), groupes de réflexion… Bref, ces mouvements ont eu une réelle fécondité. Et Sens Commun en est peut-être la seule initiative politique qui ait directement émergé des mouvements de 2013. Je pense que ces manifestations ont eu une fécondité qu’on ne mesure pas encore pleinement. 


Sens Commun

Elie : Cela va faire trois ans que tu t’es lancée dans l’aventure de Sens Commun… Quel était l’objectif et quel est le bilan ?

M. de J. : L’idée c’était d’éviter que les gens rentrent chez eux comme s’il ne s’était rien passé. C’est le père Humbrecht qui dit très justement que « les chrétiens sont des intermittents du réveil », c'est-à-dire qu’après ce réveil, une fois qu’il est trop tard, une fois qu’ils ont perdu l’enjeu de la mobilisation, ils s’en retournent chez eux et se rendorment. C’est comme cela qu’on prépare indéfiniment les défaites de demain. 

L’idée était de dire : « ce n’est pas parce que l’on a perdu une bataille qu’on a forcément perdu la guerre ». L’idée était de transformer en lame de fond la mobilisation qui avait eu lieu pendant la Manif pour tous et surtout de participer aussi à la refondation de la droite, alors qu’elle traversait une crise profonde, et qu’elle l’est toujours un petit peu (beaucoup !) : crise financière à l’UMP, guerre des chefs, … Nous arrivions dans ce contexte-là, et parce que les moments de crise sont aussi des moment de discernement, suivant l’étymologie grecque du terme, nous étions décidés à participer à la refondation du mouvement, à l’élaboration de son programme. Nous nous voulions pas lancer un énième lobby, mais devenir vraiment un sas à l’engagement politique en accompagnant les gens qui depuis la Manif pour tous, avaient le désir de s’engager en politique et ne voulaient pas le faire seul, parce que quand on le fait seul, on érode un peu ses convictions avec le temps, et l’on peine à se rendre audible et visible.

Trois ans plus tard quel est le bilan ? Près de 200 élus (municipaux départementaux et régionaux), et j’espère bientôt des élus aux législatives ; nous sommes reconnus comme une force politique à part entière et assez courtisée – on a pu le voir avant qu’on ne prenne position pour Fillon ; nous sommes reconnus pour le sérieux de nos positions, pour notre intégrité aussi, et l’idée de Sens Commun était d’allier les convictions à l’exemplarité. Cela ne veut pas dire que certains parmi ne vont pas parfois se tromper, mais en tout cas nous nous efforçons d’être très exigeants avec nous-mêmes dans notre manière de faire de la politique. Plus concrètement, nos élus changent la donne localement : certains ont par exemple mis en place une préparation au mariage civil, ouvert une école Espérance Banlieue, mis en place des réseaux de parents qui s’aident entre eux à mieux assumer leur devoir de parents, beaucoup d’élus œuvrent aussi dans le domaine de l’écologie par des mesures luttant contre le gaspillage, pour le développement durable et le respect de la biodiversité… Bref, au niveau local, on peut faire changer les choses. C’est à mon avis les élections les plus importantes. A mon humble niveau, j’écris régulièrement des tribunes, afin de contribuer humblement au débat et à encourager certains hommes politiques de droite à assumer leurs positions, des positions qu’ils avaient longtemps eu tendance à mettre sous le boisseau, à cause de la pression assez culpabilisante et bien-pensante de la presse, qui du coup ne donne pas du tout droit de cité à certaines opinions. Beaucoup de grands élus nous remercient de jouer auprès d’eux le rôle d’ « aiguillons des convictions et du courage », et de les soutenir quand ils prennent des engagements courageux. Les électeurs ont raison d’être vigilants : mais il faut faire attention à ne pas être sans cesse dans la critique avec nos élus, mais aussi à les encourager et les féliciter quand ils prennent de bonnes initiatives. Certains n’attendaient que nous pour aller au bout de leurs convictions. Autrement, ils se sentaient un peu seuls, et brimés par le pouvoir culpabilisant des médias.


Médias

A. C. : Justement concernant les médias, qui sont pour la plupart sous l’emprise de la gauche, le dernier numéro de Causeur représente un micro de France Inter face au vide avec pour titre « France Inter aux Français ». Dans une conférence sur la culture après les attentats l’année dernière, tu avais exprimé l’importance cruciale pour les jeunes d’envisager les métiers du journalisme et de la culture…

M. de J. : Oui en effet, c’est essentiel ! En fait, la sphère politique n’est que le dernier échelon d’un système qui reposent en grande partie, à son fondement, sur les médias et le monde universitaire et intellectuel. On essaye avec Sens Commun – mais il y a d’autres alternatives politiques tout à fait respectables qui s’y attachent aussi – de reconquérir la sphère politique, mais notre action est sans cesse caricaturée et dévoyée par les médias qui vont nous traiter de réacs, de catholiques intégristes et qui, du même coup, limitent l’influence de notre action et de nos discours… On peine à atteindre le grand public à cause de cet écran, de ce miroir déformant des médias. Donc tant que l’on n’aura pas à l’intérieur du monde médiatique, du monde intellectuel et culturel, des têtes bien faites, qui ne soient pas du tout formatées, qui soient libres dans leur manière de penser et ne refusent pas certains sujets a priori parce qu’ils jugent qu’ils ne sont pas politiquement corrects, tant qu’on n’aura pas ces intelligences-là, l’action politique sera très limitée, tout comme son efficacité et sa portée.

E.C. : Comment est-ce que tu expliques cette hégémonie culturelle de la gauche ?

M. de J. : Tout simplement parce qu’en fait la droite et les familles de droite ont plutôt tendance à orienter leurs enfants vers des professions « friquées » en gros – je ne sais pas quelle a été la réaction de vos parents, mais généralement il y a beaucoup de profils littéraires notamment chez les garçons qui sont découragés par ce que leurs parents leurs disent « Mais non, fais plutôt une école de commerce » ou « Mais non, fais plutôt une école d’ingé »… « tu auras un meilleur salaire, il y a des débouchés » etc… Même lorsqu’on passe par la voie littéraire pour intégrer ensuite une école de commerce, il faut avoir à cœur de continuer à servir « le sens contre le sens », et pour cela il faut vraiment que la mentalité de certains parents change, que les familles de droite cessent avec le réflexe bourgeois qui consiste à ériger le confort matériel comme fondement du bonheur suprême de l’humanité.

E. C.: Ce que dit très bien Grosjean dans son nouveau livre Catholiques, engageons-nous.

A.C. : Que penser d’un journal comme La Croix, journal catho assez marqué au centre. Ne peut-on pas dire qu’une telle presse est propice à l’« endormissement des cathos », qui coupe des réalités, tient un milieu un peu « au chaud » ?

M. de J. : La Croix est un journal forcément un peu orienté politiquement, le peu que j’ai pu en lire montrait que c’était une presse en fait assez bien informée, ce n’est pas le niveau zéro de l’information.

A.C. : Si on le compare à la ligne adoptée par Le Figaro par exemple ?

M. de J. : Le Figaro, notamment depuis 2013, a réussi à faire émerger, notamment grâce à Alexis Brezet, Guillaume Roquette et Vincent Trémolet des profils plus libres et plus droitiers, et l’exemple du Figaro Vox le montre bien, de même que les tribunes publiées à la fin du journal, ou les chroniques très souvent pertinentes de Natacha Polony, d’Eric Zemmour… Sans nier cette émergence, il reste encore un bastion de journalistes ancrés à gauche. J’en parlais avec une connaissance journaliste l’autre jour, qui me racontait qu’elle avait voulu faire un sujet sur les migrants et sur le fait que des migrants chrétiens étaient souvent persécutés dans certains camps ; sa direction n’a pas voulu, elle a dû se battre pour obtenir leur feu vert. 
C’est l’empire du vide, mené par la férule aseptisante du politiquement correct - « Attention il ne faut pas heurter les lecteurs » : on refuse donc a priori des sujets qui sont pourtant réels. In fine, on refuse de voir le réel et de le décrire tel qu’il est, et ce qui est gravissime, car le journalisme qui n’informe plus sur le réel trahit sa vocation. Donc oui, les médias sont vraiment un terrain à reconquérir.


La primaire de la droite



E. C. : Quand on observe aujourd'hui les primaires : il paraît étrange de faire cohabiter un Juppé et un Poisson, qui sont quand même assez différents. Pour toi, qu’est-ce que la droite ? Est-ce autre chose qu’une étiquette politique, un mot abstrait ? Y a-t-il une essence de la droite ? Quelle doit-être l’essence de la droite ?

M. de J. : Oui, il y a une vraie essence de la droite ; le problème, c’est que la droite a toujours admis en son sein plusieurs courants. René Rémond en parle très bien dans Les droites en France : droite bonapartiste, droite orléaniste, droite légitimiste… Je dirai que ce qui qualifie la droite, c’est la responsabilité individuelle plutôt que la mainmise de l’Etat, la culture de l’autorité aussi mais qu’on peut retrouver aussi parfois à gauche, et notamment dans la bouche d’un Valls. En fait, le véritable clivage aujourd'hui, et c’est pour ça que les clivages partisans sont en train de s’effriter, c’est la question du libéralisme, de l’ultra-libéralisme et de son rejet, et la question aussi des limites et des frontières. C’est un peu les progressistes contre les conservateurs. 

A.C. : Et pourquoi Sens Commun a-t-il décidé de soutenir Fillon plutôt que Poisson, hormis tout calcul politique ?

M. de J. : Oui mais en fait le calcul politique est hyper important ! Et le problème des catholiques est qu’ils la jouent blanche colombe mais qu’ils oublient qu’il faut aussi être rusé comme un serpent. En politique, s’il est vital d’avoir des valeurs, il l’est encore plus de chercher à les appliquer en programme de gouvernement, à les mettre en œuvre en propositions concrètes et directement réalisables. Autrement nos idéaux resteront dans le huis-clos de nos conscience et du débat d’idées, mais ne seront jamais déclinés dans le réel.

E. C. : Oui mais Fillon aura du mal à être au second tour…

M. de J. : C’est justement là où je ne suis pas d’accord. On a voulu faire notre choix parmi des candidats qui avaient des chances d’accéder au second tour, parce qu’à force de viser la politique idéale, la politique idéale se transforme en politique idéelle qui n’a aucune chance d’aboutir dans un programme de gouvernement. Il ne restait donc plus qu’un nombre limité de personnes, quatre, et on a porté notre choix sur François Fillon, pourquoi ? Parce que son programme présentait d’énormes convergences avec le nôtre. C’est sûr que sur le terrain sociétal on aimerait qu’il aille plus loin ; la loi Taubira est mauvaise dans son intégralité, voilà pourquoi nous pensons qu’elle ne peut pas rester en place, pour le bien de la société tout entière. Mais nous savons que cette loi est l’aboutissement de plus de 50 ans de défaite culturelle, et que nous ne pourrons la détricoter qu’à condition de mener une longue reconquête culturelle ; nous savons aussi que la priorité des priorités consiste à défendre le droit de l’enfant contre le droit à l’enfant : François Fillon propose précisément de réécrire la loi sur le volet de l’adoption. Nous nous sommes par ailleurs retrouvés sur ses propositions souverainistes en matière de politique européenne, sur sa lucidité en matière de lutte contre le terrorisme. Sa vision économique nous inquiétait au départ parce qu’on a souvent l’a priori d’un Fillon ultra-libéral. En allant le voir, je lui avais dit : « Vous avez cette réputation-là, est-ce que ce n’est pas une trahison du gaullisme social dont vous êtes issu ? » et il m’a répondu : « Mais attendez, ce n’est pas du tout un système, ce n’est pas une doctrine chez moi, je suis juste pragmatique et je sais qu’il faut libérer un minimum l’économie si on veut créer de l’emploi et du travail pour les générations futures. Comment les jeunes peuvent-ils être fiers d’être Français si la France ne leur donne aucune perspective d’emploi ? » Donc vous voyez que le libéralisme n’est pas chez lui une fin en soi mais plutôt un moyen pour redonner à l’homme l’autonomie que confère le fait de travailler. Nous étions par ailleurs totalement en phase sur le sujet de l’école : recentrer les moyens sur le primaire et la transmission des fondamentaux, revoir la formation des enseignants pour qu’elle soit plus pratique et moins idéologisée ou théorique, mettre fin à l’hyperconcentration paralysante de l’Education nationale pour libérer les initiatives, notamment privées, faire aimer la France aux élèves... De tous les candidats je pense que c’est celui qui a la vision la meilleure, la plus réaliste. En matière de politique étrangère aussi, son approche est très réaliste et pragmatique, telle que le devrait être toute politique étrangère qui se respecte ; il propose une clarification assez courageuse et lucide de nos rapports avec l’Arabie Saoudite, s’avère très lucide sur le totalitarisme islamique… Ce sont tous ces éléments qui ont fait qu’on voyait beaucoup de convergences et que ce qui nous rassemblait nous paraissait plus fort que ce qui nous séparait : nous avons donc rejoint ses équipes. 

Je ne suis pas d’accord avec le fait qu’il n’a pas de chance d’accéder au second tour. Ses chances sont de plus en plus grandes, mais je pense qu’un Nicolas Sarkozy a encore largement le temps de s’effondrer, notamment à cause des affaires judiciaires qui peuvent ressortir d’un jour à l’autre et je pense qu’Alain Juppé est largement surestimé par les sondages. 

A.C. : Juppé est étonnamment plébiscité, notamment par les jeunes ; Il a fait de son grand âge un pseudo avantage, mais il paraît n’avoir aucune hauteur de vue sur les sujets importants de notre société…

M. de J. : Oui, c’est vrai qu’il communique beaucoup là-dessus ; peu de hauteur de vue en effet, et surtout un réel manque de lucidité vis-à-vis de l’islam. L’imam de Bordeaux, Tarek Oubrou, dont Alain Juppé est très proche, paraît en surface très bien, on a l’impression d’un islam plutôt modéré, mais sa formation initiale pose problème, puisqu’il est issu des Frères musulmans. C’est le problème du double langage, et honnêtement, il est dans une grande complaisance face à l’islam radical, ce qui est vraiment problématique.

E. C. : Et imaginons que Fillon ne passe pas au second tour, que choisir entre la peste et le choléra ?

M. de J. : Pour ma part, aucun des deux et je n’irai pas voter si tel est le scénario du second tour. Mais nous n’avons pas encore défini de feuille de route pour le second tour, du moins on ne veut pas encore la faire pour l’instant. D’autant que nous sommes confiants dans la capacité de François Fillon d’accéder au second tour !

A. C. : Pas mal de gens seraient certainement prêts, notamment parmi les cathos, à voter pour Fillon, mais a-t-il assez de charisme ?

M. de J. : C’est là où je ne comprends justement pas cet argument avancé par certains, du manque de charisme de François Fillon. Les chrétiens ont généralement horreur du côté ostentatoire d’un Nicolas Sarkozy, du côté bling-bling qui a quand même énormément dégradé la fonction présidentielle en basculant dans une politique spectacle, sans aucune action concrète ni vision réelle, donc on s’éparpille, on se disperse, on fait des coups d’éclat. A la différence de Nicolas Sarkozy, François Fillon sait prendre beaucoup de distance vis-à-vis des journalistes, il évite tout copinage avec eux et surtout il est dans un rejet absolu de la politique spectacle. C’est pour cela qu’il ce côté un peu froid, mais quand on y pense De Gaulle ne devait pas être particulièrement chaleureux non plus... Il faut qu’on arrête d’attendre du chef d’état qu’il soit un super communicant qui brosse les gens dans le sens du poil… C’est d’ailleurs là-dessus que j’insistais au grand meeting d’hiver de Fillon : cela fait des années qu’on a des communicants au pouvoir, maintenant on a besoin d’un chef d’état, d’un vrai, de quelqu'un qui soit sobre, qui ne fasse pas dans l’esbroufe, qui fasse tout simplement le job. 
J’avais énormément d’appréhensions avant de le rencontrer l’année dernière : on avait une conversation très intéressante mais je me demandais s’il avait réellement envie d’y aller. Je l’ai revu depuis et je comprends beaucoup mieux son fonctionnement ; il est persuadé qu’il va gagner, il en veut, il est absolument déterminé mais il ne va pas faire de grands coups d’éclat dans la presse…mais l’observe aussi que, de ce fait, il n’est jamais réellement piégé. On l’a vu par exemple lors du débat de la semaine dernière, lorsqu’il était invité par Léa Salamé : il ne s’est pas laissé mener en bateau par les journalistes. Quand il ne voulait pas répondre à des questions déplacées, il ne répondait pas, sans pour autant jamais tomber dans la langue de bois et il reste tellement calme que les journalistes sont complètement désarçonnés. Léa Salamé peut être assez agressive et quand l’interlocuteur est Nicolas Sarkozy par exemple, ça monte très haut. Comme Fillon s’énerve rarement, la technique Salamé ne marche plus du tout : François Fillon désamorce les tentions et les polémiques, alors même qu’il a des positions souvent assez radicales, et qui, dans la bouche d’un autre, provoqueraient aussitôt la polémique. Je ne sais pas si vous l’avez vue mais à la fin de cette émission, il y a eu une courte intervention de l’humoriste Charline, et Fillon, à qui Léa Salamé a demandé son avis a dit qu’il aimait beaucoup Charline et irait volontiers la voir en spectacle mais a remis en question la légitimité d’une telle intervention à la fin d’une émission politique qui parle de sujets relativement graves, qui inquiètent les français. Voilà la hauteur de vue que l’on attend d’un président de la République. Fillon a la carrure d’un chef d’Etat.


Union des droites ?

E. C. : Récemment a émergé une initiative concernant l’union des droites, qui veut rassembler de Mariton à Marion Maréchal-Le Pen ; est-ce que ce ne serait pas justement un moyen de faire triompher les idées de la droite conservatrice ?

M. de J. : Je pense que c’est une aspiration qui est tout à fait légitime, en revanche je trouve très étonnant qu’ils y aient inclus Mariton, qui est pour le coup ultra-libéral avec une vision très fédéraliste en terme de politique européenne. On a du coup l’impression que le dénominateur commun de ces personnes, c’est la Manif pour Tous, et pour moi c’est symptomatique de ces catholiques qui pensent que les visions sociétales suffisent à définir un programme politique. J’ai débattu l’année dernière avec Marion Maréchal-Le Pen l’année dernière dans Famille Chrétienne, je suis tout à fait prête à parler, pour autant je trouve contestable le fait de regrouper ces gens, sur un visuel, sans en avoir préalablement parlé avec eux avant. 
Je m’interroge aussi sur l’opportunité de lancer cette initiative pendant les primaires parce que l’on est en campagne, ce qui implique nécessairement des logiques de partis. Même pour une vision à long terme, il aurait été plus opportun de lancer ce collectif après les primaires ou même après la présidentielle, cela aurait eu un plus vaste écho parce que pour l’heure les jeux partisans sont faits. Et quand bien même on peut souligner les convergences d’une Marion Maréchal avec tel ou tel point d’une autre tendance de la droite, il ne faut pas oublier qu’elle est au Front National et que son objectif est de faire gagner Marine Le Pen, et il est irréaliste de croire qu’il y aura le moindre pont entre eux et des élus chez Les Républicains au moins jusqu’aux présidentielles. 
Je trouve l’aspiration tout à fait légitime et bonne, mais le timing n’est pas le bon et les moyens employés ne sont pas les bons non plus. Je pense que ce sont des discussions qui doivent se faire d’une manière relativement cachée et secrète dans un premier temps, plutôt que de commencer par une com qui force un peu les gens à se rassembler. Pour aboutir à quelque chose de concret en politique, il faut être très rusé et ne pas faire les choses de manière ostentatoire et tonitruante. Ce qu’on fait à Sens Commun c’est justement la politique des petits pas, on passe par des réseaux par derrière, et c’est comme cela que l’on arrive à gagner du terrain.


La culture

A. C. : Sur le plan culturel, pour vous, nous récoltons aujourd'hui « ce que nous n’avons pas su semer », si je me réfère à votre conférence donnée l’année dernière « Quelle réponse culturelle après les attentats ? ». Pouvez-vous approfondir cette idée ? Vous aviez parlé de ce nihilisme qui règne aujourd'hui et dont certains hommes politiques comme Poisson se rendent parfaitement compte, comment nous jeunes pouvons-nous agir, sur qui s’appuyer, sur qui compter, que faire alors que de plus en plus de murs se dressent au sein même du peuple français ?

M. de J. : Ce n’est même plus du nihilisme, c’est du néant pur. Nous vivons dans un pays qui est au bord de l’implosion, et il y a en effet un risque de guerre civile et je pense que le devoir qu’on a est d’éviter à tout prix que cela se produise. Il faut tenir une ligne de crête : décrire le réel tel qu’il est sans langue de bois ni faux-semblant mais aussi le décrire de manière juste c'est-à-dire sans excès, en refusant tout langage incendiaire et un peu racoleur. Il faut parler juste et sans excès, et c’est seulement comme ça qu’on pourra mener demain les politiques efficaces qui rassembleront les français plutôt que de les dresser les uns contre les autres.

Que pouvez-vous faire ? Vous êtes à un âge incroyable, dans une filière riche [l'hypokhâgne] ; imprégnez-vous de tout ce que vous allez lire, cela vous servira dans les années à venir. Lisez tant que vous pouvez, formez-vous, car la formation est le seul véritable marchepied de l’action. Lisez Bellamy, lisez Polony, lisez Finkielkraut, lisez les excellentes tribunes du Figaro Vox… On a la chance de faire aujourd’hui face à un débat culturel principalement agité par des personnalités plutôt conservatrices et surtout de très grande qualité. C’est le moment de vous imprégner de tout cela et c’est quand vous l’aurez fait que vous pourrez aller au « front ». On ne peut réussir en politique que si on a la tête bien faite et les idées claires, d’autant qu’à partir du moment où l’on rentre dans la vie active, on a beaucoup moins de temps pour se former. 

Essayez en toute chose de trouver le juste milieu ; ne cédez pas à la fougue qui va avec votre jeunesse. Dire ses quatre vérités à tout le monde n’est pas la bonne stratégie à adopter même si l’on est révolté. Si l’on veut construire une société qui tienne demain, il ne faut pas commencer à tout saccager et à tout détruire. Soit on est au service de la civilisation et auquel cas il faut le faire de manière civilisée, soit on adopte les mêmes attitudes que les autres et là on va desservir la civilisation. In medius stat virtus - c’est dans le juste milieu que se trouve la vertu. Ce juste-milieu n’est pas la fadeur : il désigne la voix de la justice et de la sagesse. 


S’engager en politique

A. C. : Quelles sont tes impressions après avoir mis le pied à l’étrier ? Trouves-tu le milieu de la politique dur ou est-ce que au contraire cela te donne envie d’aller plus loin ?

M. de J. : C’est dur lorsqu’on n’aime pas ça. Ce n’est pas du tout un milieu qui m’attire, le monde politique très souvent me dégoûte, parce que je le trouve souvent mesquin, médiocre. Quand on aime ça c’est d’autant plus facile parce que c’est exaltant mais du coup c’est d’autant plus dangereux parce qu’on est facilement séduit par les sirènes de la vie politique. Un moyen de garder un bon équilibre est d’avoir construit sa vie en dehors de la politique, d’avoir travaillé, d’avoir fini ses études, et de ne pas faire tout de suite de la politique son métier. Vous serez d’autant plus libres dans votre engagement politique que vous aurez fondé votre vie ailleurs que dans la politique. Fillon veut justement un gouvernement dans lequel la moitié des gens viennent de la société civile, parce qu’il veut des gens qui soient compétents, libres et qui aient une autorité naturelle sur le sujet qui leur sera confié. 

Afficher l'image d'origineQu’est ce qui aide à tenir ? Pour moi et comme pour beaucoup de gens à Sens Commun, c’est d’abord ma foi, c’est la prière ; cela donne un objectif et un petit coup de cravache quand il faut ; mais c’est aussi la collégialité. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne jamais s’engager seul, de vous entourer de personnes qui peuvent vous empêcher de prendre la grosse tête, qui peuvent vous aider quand ça ne va pas, et surtout qui peuvent vous aider à discerner entre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. La force de Sens Commun, c’est d’être une initiative collective. On n’a pas été la chapelle de tel ou tel homme politique parce qu’on voulait quelque chose de complètement neuf et surtout d’assez collégial.

E. C. : Est-ce-que tu as des modèles politiques, historiques, spirituels ?

M. de J. : Je suis une grande admiratrice du général de Gaulle, même si je reconnais par ailleurs certaines de ses faiblesses et de ses erreurs, mais je le trouve remarquable en tant qu’incarnation du chef de l’Etat, j’admire la conception de la grandeur de la France qu’il avait. La Résistance m’inspire aussi beaucoup, notamment les figures de Sophie Schöll et de son frère Hans. Jean-Paul II a été une grande source d’inspiration aussi. J’aime la Jeanne d’Arc de L’Alouette d’Anouilh ; j’aime aussi la figure d’Albert Camus, qu’on a beaucoup lu aux Veilleurs, cet athée qui se soucia sans cesse du bien commun, de l’humanité, de la justice, du devoir particulier de sa génération : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » Est-ce-que ce n’est pas ça, notre rôle à nous aussi ?

A. C. : Enfin, que tires-tu de ton quotidien de professeur de lettres ? Est-ce une aide pour la politique ?

M. de J. : Je pense que ça t’aide à avoir un regard très détaché et distancé. Il y a pleins de moments où je me dis qu’on pourrait écrire une pièce de théâtre absolument géniale sur tel vice, tel défaut politique. Cela vous aide à voir les beautés ou les mesquineries derrière telle ou telle situation. Cela vous aide dans l’écriture de tribunes, mais surtout la culture c’est de l’oxygène en politique, dans notre réflexion politique quotidienne. Ça m’aide à accomplir ce que je n’ai pas l’impression d’accomplir en politique, en tout cas pas directement : le fait de transmettre ce que j’ai reçu de meilleur à la génération suivante. Devant une classe, je sais que je peux directement toucher le cœur de trente jeunes et éveiller chez eux une capacité d’émerveillement et d’amour de la culture. Ces « moments de grâce » sont beaucoup plus rares en politique. 

mercredi 16 novembre 2016

IP #1 : La quotidienneté ambiante

Jankélévitch : « Le présent, c'est-à-dire la quotidienneté ambiante, nous assiège de toutes parts et ne cesse de nous convier à l'oubli des choses révolues ». La course folle des événements nous cherche, nous appelle, nous convoque et nous presse. Chaque jour, ils s'imposent à nous et nous extraient de notre tranquillité, notre solitude et notre silence. Le tohu-bohu du présent ne nous accorde pas un instant de répit. Il nous contraint sans relâche à nous poser incessamment la même question : « Que se passe-t-il ? », dans le même temps qu'il nous condamne à l'hébétude d'une non-réponse. Comprendre ce qui advient, voici donc la préoccupation de notre temps. Et c'est pour le goût de ce périlleux exercice que j'ai accepté la proposition du Prisme d'y tenir une chronique mensuelle, qui s'intitulera Impératif présent. Clin d’œil à l'essai d'Alain Finkielkraut paru en 2002, L'Imparfait du présent, mais aussi jeu de mots sur la conjugaison française dont on tire un sens sous-entendu : quels sont, en somme, les impératifs du présent ?

Ils sont, bien entendu, multiples et nous convient à deux rendez-vous. Le premier consiste, dans la foudroyante rapidité de l'actualité, à ne pas rater le coche. Le second nous invite à prendre le recul nécessaire pour ne pas nous y noyer. Le premier voudrait que nous suivions, à une cadence sans cesse intensifiée, l'enchaînement des informations. Le deuxième désire nous préserver de ce tourbillon pour pourvoir le comprendre.

Me voici donc plongé jusqu'au cou dans ce qu'on appelle « l'actualité ». Hillary Clinton n'a pas terrassé son adversaire vulgaire, qui va faire financer au Mexique un grand mur le long de la frontière sud, qui considère que John McCain n'est pas un vrai héros puisqu'il a été capturé et qui veut interdire l'entrée du territoire américain à la deuxième religion du monde.
L'accession à la Maison-Blanche de Donald Trump est un accident historique, mais cela ne fait pas de son adversaire une personnalité exemplaire. Au fond, confier les codes nucléaires à un homme persuadé qu'Obama est né au Kenya est-il vraiment plus dangereux que de nommer Secrétaire d’État une femme qui a livré des informations secrètes via une messagerie non sécurisée ? Si elle avait été élue, il aurait été de bon ton de rappeler que le soulagement presque généralisé qu'aurait représenté sa victoire ne nous autorise pas à oublier qu'elle incarne, en effet, une professionnelle de la politique, déconnectée du peuple là où son concurrent arrivait à faire passer l'obscénité pour du naturel.

La corruption du système politique aux États-Unis a joué un rôle prédominant dans l'apogée de Trump, et l'affairisme omniprésent du monde politique français est responsable, en partie, du dégoût ressenti par les Français pour leurs représentants. Le précédent outre-Atlantique laisse présager une victoire possible de Marine Le Pen, qui s'est montrée très heureuse de l'élection de son allié américain. On s'étonne d'ailleurs de voir la candidate la plus anti-américaniste de notre pays prendre soudain le capitaliste Trump comme modèle des « vrais gens » et du « vrai peuple ».
Les élections américaines sont à peine refermées. Et, déjà se profilent les présidentielles françaises. Le vote de la primaire à droite aura lieu très bientôt. Sept candidats, donc, six membres des Républicains, et Jean-Frédéric Poisson, du parti chrétien-démocrate se disputent la place pour se porter candidat à l'élection présidentielle de 2017.
Parmi eux, deux favoris. L'un, Alain Juppé, repris de justice, a été condamné à quatorze mois de sursis pour « prise illégale d'intérêts » et ne pourrait même pas passer un concours dans la fonction publique s'il le souhaitait. L'autre, Nicolas Sarkozy, est mis en examen dans deux affaires, l'une dite Bygmalion et l'autre, celle des « écoutes judiciaires » ; son nom reste mêlé à quatre autres affaires : Kadhafi, sondages de l’Élysée, Karachi, Tapie-Crédit lyonnais – (et faisons lui grâce de l'affaire Bettencourt où il a obtenu un non-lieu). L'un a payé pour ses fautes, certes. L'autre reste innocent tant qu'il n'est pas condamné. Mais il n'en demeure pas moins que la droite ne pourra jamais rétablir sa dignité tant qu'elle sera symbolisée par l'inénarrable duo Isabelle et Patrick Balkany, poursuivis dans six affaires judiciaires différentes pour blanchiments de fraudes fiscales, corruption, déclarations mensongères. Le tandem Sarkozy-Balkany représente un univers sclérosé et moribond.
La présidence « normale » à succédé à la présidence« bling-bling ». L'image présidentielle n'en est pas pour autant ressortie redressée : connaît-on plus déplorable que celle du chef de l’État en scooter dans les rues de Paris en route vers sa maîtresse ? La gauche a eu l'affaire Cahuzac, mais, bien qu'émaillé de quelques scandales (affaire du Sofitel, affaire Hollande-Gayet, affaire du Carlton de Lille, affaire Banon, affaire Jean Germain, affaire Morelle, affaire Thévenoud), leur bilan ne comptabilisera jamais l'affairisme de la droite.
Rappelons-nous, en 2007, du Sarkozy qui s'était engagé à ce que « les nominations soient irréprochables » et ne voulait pas être « l'homme d'un clan ». et qui aujourd'hui se trouve à la tête d'un clan qui incarne à lui seul la malhonnêteté par le nombre invraisemblable de retentissements judiciaires auquel il est lié de près ou de loin, et dont nous entendons parler aujourd'hui très régulièrement.
Récemment, et sans que cela ne fasse l'objet de remarque ou question particulière lors des débats de la primaire – je peinerais à trouver une seule démocratie où les choses se dérouleraient ainsi – , l'ancienne ministre de la Justice, Rachida Dati, a insulté son collègue de Beauvau Brice Hortefeux de « facho » et de « voyou » et l'a accusé d'avoir touché de l'argent liquide pour des entretiens privés avec le président. Sans que cela, semble-t-il ne pose un quelconque problème à qui que ce soit. Puis, la même ancienne Garde des Sceaux a demandé le retrait de NKM de l'élection primaire après les révélations du Monde, où l'on apprend, tout tranquillement, que le chef des renseignements, Squarcini, lui a demandé de « tuer Rachida », puis qu'ils ont commenté avec mépris sa vie privée et celle de sa fille.
Est-il tout-à-fait normal que Nathalie Kosciusko-Morizet puisse demeurer candidate à l'élection primaire après avoir été accusée d'avoir en tant que ministre comploté avec le chef des renseignements pour « tuer » politiquement sa collègue – sans même qu'elle soit sommée de s'expliquer ? Peut-on savoir dans quelles circonstances, et sous l'impulsion de qui, Christine Lagarde, qui va être bientôt traduite devant la justice dans le cadre de l'affaire Bernard Tapie-Crédit Lyonnais, est intervenue du temps où elle était ministre des Finances dans cette affaire que la justice caractérise sous le nom « d'escroquerie en bande organisée », et ce tout en demeurant aujourd'hui directrice du FMI, l'organisation monétaire la plus puissante de la planète ? Est-il normal qu'un ancien ambassadeur de France en Tunisie, Boris Boillon, surnommée affectueusement « Sarko Boy », soit appréhendé à la Gare du Nord en possession d'une valise de trois cents cinquante mille euros en liquide ? Est-il absolument crédible que Jean-François Copé puisse prétendre ravauder l'image présidentielle alors que circulent des photos de lui en bermuda dans la piscine de Ziad Takieddine, homme d'affaires tunisien qui a récemment révélé qu'il avait apporté plusieurs valises d'argent liquide à Claude Guéant ? Est-il normal que Michèle Alliot-Marie, esseulée plus que jamais, qui fait cavalier seul en dehors des primaires, puisse se porter candidate à la présidence de la république alors que son passage au Quai d'Orsay reste marqué par son soutien au régime de Ben Ali, soutien dont on se demande encore s'il n'était pas motivé par des vacances et voyages dont elle a reconnu avoir bénéficié, aux frais d'un milliardaire tunisien ?
Le clan Sarkozy s'est suicidé, il ne se relèvera jamais blanchi des casseroles qui le suivent. Ils sont poursuivis par leurs vieux démons. Reste à savoir si Alain Juppé, à son arrivée au pouvoir s'il est élu, saura faire le tri nécessaire et incarner comme semble le penser son allié François Bayrou, la « vérité » et « l'honnêteté » en politique...


Il ne faut jamais dissocier le détail de l'important, le dérisoire du crucial. Le diable, dit par ailleurs un vieil adage, se loge dans les détails. Il est donc primordial de ne pas les sous-estimer. Et il y a un hasard qu'il faut noter, une étrange concordance des dates : quelques semaines tout juste avant l'élection d'un ancien présentateur de télé-réalité à la Maison-Blanche, le lauréat du prix Nobel de littérature était… une rock star, Bob Dylan, l'archétype du chanteur de gauche pacifiste.
A première vue, bien sûr, on distingue à grand peine le lien entre Trump et Dylan. Je le trouve dans la justification embarrassée d'Antoine Compagnon, professeur de littérature au Collège de France : « Au fond, cela me fait assez plaisir qu'ils donnent le prix Nobel à Bob Dylan alors qu'on ne fait que parler de Trump. Dylan est assez bon contrepoids à ce que peut représenter Donald Trump dans le monde. » En réponse à la trumpisation, la droitisation des esprits, il fallait donc réagir ! Et qui paie le prix de cette petite rébellion soudaine ? Les écrivains de ce monde, souvent pressentis depuis longtemps, qui plongent peu à peu dans l'oubli, et qui sont chaque année écartés, comme Milan Kundera, Salman Rushdie ou Don DeLillo. Si, vraiment, il fallait couronner un américain puisque les Etats-Unis n'avaient pas étaient récompensés depuis Toni Morrison en 1993, pourquoi donc ne pas s'être tourné vers Philip Roth, Joyce Carol Oates, ou les psychoses nihilistes de Bret Easton Ellis ? Ou même pourquoi pas, Patti Smith, qui laisse de nombreux romans et recueils poétiques, dont le style, le style littéraire qui imprègnent ses nombreux livres, est marqué par le mouvement punk et la génération beat, qui sont, je l'admets volontiers, partie prenante de l'histoire artistique américaine ? En effet, je ne peux m'empêcher de voir dans le couronnement d'un auteur qui n'a jamais rien publié, un énième coup porté à la civilisation du livre. Des chansons chantées sur un album, il faut le reconnaître, ce n'est pas la même chose, qu'une œuvre poétique aboutie, puissante, travaillée – et parue en livres.

D'autant plus que Bob Dylan n'a pas été récompensé pour la trace marquante qu'il laisse dans l'histoire de la littérature, ni pour sa participation aux productions poétiques de l'humanité, ni même pour avoir su mettre son talent au service de son engagement politique contre la guerre au Vietnam ou la ségrégation. Le prix lui a été attribué pour, je cite, « avoir créé de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine ». Ainsi les jurés suédois, en nobélisant leurs années de jeunesse délurée, font de la musique populaire un genre littéraire à part entière. Ils institutionnalisent la subversion, ils « académisent » la contestation. En somme, ils érigent au rang de haute culture ce qui jadis se revendiquait de la contre-culture.Voyez donc les mots, à peine croyables, de la poétesse Gabrielle Calvocoressi : « La composition de chansons sera désormais considérée comme un genre littéraire. Un enfant pourra maintenant amener à l’école une chanson de hip-hop, ou d’un autre style musical, et en débattre comme d’une autre forme de littérature. »

C'est cela, en définitive, que je ne pardonne pas aux jurés du Nobel : la dissolution de ce qui est proprement littéraire dans la grande marée de la mode du jour. Et je me désole de voir ainsi une poétesse reconnue applaudir à l'expropriation des chefs-d’œuvre de l'enceinte scolaire au profit du rock, du pop et du folk, voire même du hard-core ou du gangsta rap.

Une ex-vedette de télé-réalité dirige le pays le plus puissant du monde.
Une rock star a reçu le prix Nobel de littérature.
Et bientôt on aura du 50Cent à l'agrégation de lettres modernes.
Notre époque n'est pas celle des années trente. Elle ne ressemble à aucune autre.
Chaque jour, pour peu qu'on ouvre les yeux, elle offre son lot de surprises.
Je ne m'en remets pas. Et je ne m'en lasse pas.

vendredi 11 novembre 2016

Trump ou les limbes de l'Amérique


  Jamais sans doute les pro-Trump, même en rêve, n'avaient imaginé la soirée électorale de ce mardi soir. Les résultats tombent, l'écart est immédiat entre Hillary Clinton et Donald Trump, et il ne se réduira jamais vraiment. C'est là le sadisme d'un soir du système électoral américain : la défaite est longue et douloureuse, Times Square devient étrangement silencieux, presque mort. Et pour cause, la victoire de Trump, et non la défaite d'Hillary Clinton, éternelle perdante, signe la mort d'une certaine Amérique et semble tourner une page dans l'idéologie nationale des Etats-Unis. Néanmoins, il est trop tôt pour affirmer que le mandat effectif de Donald Trump laissera une trace de l'histoire, inscrite au vitriol ou non. Mais la simple élection de celui-ci dévoile à l'Occident progressiste, et trop optimiste, une sombre réalité à la fois d'ordre politique et sociologique.
  Tous ceux qui redoutaient sans y croire une victoire de Donald Trump sont sous le choc, et ils sont en leur droit. Mais manier l'émotion et hurler au désespoir, c'est venir sur le terrain de Trump pour convaincre les convaincus et renforcer les partisans du républicain. Michelle Obama, l'une des plus éclatantes personnalités chez les démocrates, a eu le mot juste : "When they go low we go high". Pourtant, Clinton n'a jamais su s'imposer avec cette devise, se contentant d'être charriée irrésistiblement dans les terrains boueux de Trump. C'est lui qui a structuré, depuis la primaire républicaine jusqu'au mardi noir, l'élection présidentielle et c'est lui qui l'emporte parce que le vote prudent, le sursaut de rationalité attendu par Clinton, n'a pas eu lieu : bien au contraire.

VP #1 : De quoi Trump est-il le nom ?

Il l’a fait. Donald Trump a battu très largement Hillary Clinton lors des élections présidentielles américains. Lui contre qui tous les médias s’étaient battus. Lui que la classe dominante avait tant moqué, vilipendé, ridiculisé. Lui que l’establishement politique méprisait profondément, jusqu’au sein du Parti Républicain, tenté par le progressisme. Lui que Wall Street craignait parce qu’il osait remettre en cause le dogme libre-échangiste et la mondialisation. Envers et contre tous, il l’a fait.


samedi 5 novembre 2016

L&P #1 : Quand le monde s'est fait nombre


La raison est-elle fille de la science ou la science est-elle née de la raison ? Cette question, posée par le siècle des Lumières, attend toujours une réponse. La logique voudrait que de l’avènement de la pensée rationnelle découle celui d’une pensée scientifique. Mais il semble, au contraire, que tout ce que nous devons aujourd’hui à la découverte d’une intelligence humaine, ou du moins d’une réflexion, nous le devons à la science. Si bien que la science s’est émancipée de la raison, comme un cerveau quitterait un corps afin de devenir un organe indépendant. Dès lors, le cerveau goûte à sa liberté. Il devient maître d’un corps inerte. La science joue avec une humanité docile qui fait l’objet d’expériences. A l’origine, l’homme se posait des questions auxquelles la science, mais pas seulement elle, a répondu. Les rôles se sont inversés : dorénavant, les scientifiques posent des questions auxquelles le monde doit répondre. Les nombres devaient décrire le monde, c’est le monde qui s’est fait nombre. 

Afficher l'image d'origineOlivier Rey analyse cette mutation discrète en faisant remarquer intelligemment l’omniprésence de la statistique dans nos vies. En entendant parler de statistique, on ne peut s’empêcher de penser immédiatement au passage génial de Vialatte dans sa célèbre Chronique des Grands Micmacs justement à propos de la science : « La statistique est une science étonnante. Elle donne des certitudes chiffrées. Elle a prouvé que dans huit cas sur dix les boulangers sont des hommes qui fabriquent du pain. Ce qui confirme un pressentiment qu’on avait déjà de cette affaire, mais sans preuve scientifique et par pure intuition. Et voilà ce qu’il y a de beau avec la statistique : ce qu’on savait bêtement avant elle, on le sait ensuite scientifiquement. » Et Rey n’est pas loin de penser comme lui. 

Du nombre de suicides parmi les agriculteurs au taux moyen d’alcool relevé chez les conducteurs roulant tard le week-end, la statistique a une mission essentielle, nous dit Olivier Rey : « aider à recomposer une idée du tout ». Une première question jaillit : pourquoi vouloir recomposer une idée du tout ? Parce que dans la « société des individus » dans laquelle nous vivons, le tout tend à être remplacé par le tous. Autrement dit, la société a perdu le sens de la communauté. Elle n’est plus qu’une somme d’individus. Est-ce encore une société ? Voilà une question qui mériterait une réponse, mais qui n’est plus l’objet du livre. « Dans les grandes villes qui se multiplient, peuplées d’individus, les visages connus sont l’exception dans un océan de visages inconnus. » 

Mais l’auteur prend soin d’exposer les premières visions libérales de la société, qui se rapprochent de l’individualisme méthodologique en sociologie, défendues notamment par Sieyès au moment de la Révolution ou Rousseau lorsqu’il affirmait dans l’Émile : « Qui connaîtrait parfaitement les penchants de chaque individu pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple. ». Si le monde s’est progressivement résumé à la question de la quantité dénombrable, et non plus de la qualité, c’est que la société elle-même s’est rationalisée. Elle rassemble une multitude d’individus similaires dont la motivation est toujours celle de l’utilité maximale et de l’intérêt. Comme l’individu n’est mû que par le chiffre, le monde devient mesurable. Il se fait nombre. Rey résume merveilleusement cette évolution à l’aide d’une formule : « Je était le singulier de nous, nous devint le pluriel de je ». Formule qu’il est pertinent de confronter à celle d’Einstein dans une lettre qu’il écrivait à Hermann Broch en 1945 : « En me vendant corps et âme à la science, j’ai fui le je et le nous pour le il du il y a. » Et Rey d’ajouter : « Les énoncés scientifiques se présentent à la troisième personne, comme sans auteur. C’est ce qui fait leur qualité objective. » L’homme moderne a un désir légitime d’objectivité. Et comme sa nouvelle religion est la science, son nouveau langage : ce sont les nombres. Alors les nombres, qui voulaient décrire nos comportements, finissent par gouverner nos vies. 

Que faut-il en conclure ? Quelle est la vision de la société qui devrait l’emporter : celle du sociologue ou celle du scientifique ? Celle de la qualité ou celle de la quantité ? De la communauté ou de l’individu ? De l’indénombrable ou du dénombrable? Finalement, y a-t-il vraiment débat ? Le vrai danger naît quand la science pense pouvoir tout expliquer. C’est là qu’elle fait du monde un nombre. Dans les termes de Renan : « Tout aspire à devenir scientifique. » Dès lors, de la vie sexuelle à la vie sociale : tout devient calcul. L’ « explosion statistique » n’en est que l’expression logique et tragique. Comme le dit Rey, « si l’on estime que le nombre prend trop de place, c’est moins à lui qu’il faut s’en prendre qu’à la situation qui lui fait aujourd’hui la part si belle. » On ne doit pas critiquer la statistique, mais plutôt nos modes de vie consuméristes et intéressés, notre caractère calculateur, tellement centré sur le profit qu’il en devient malsain. C’est le nombre qui l’exige. C’est même son prix : chiffrer le monde, c’est lui ôter son mystère. C’est se priver des surprises qu’il nous réserve. Chiffrer le monde, c’est le tuer. Mais il faut lire Olivier Rey pour le comprendre. 

Olivier Rey, Quand le monde s’est fait nombre, 328p., 19,50€, Stock



Lire & Penser : la chronique mensuelle qui présente et critique un ouvrage récemment paru. 
Il faut penser pour vivre et non pas vivre pour dépenser. Et pour penser, il faut lire.
"Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" Charles Péguy

mercredi 2 novembre 2016

La dérive sécuritaire

« Les français ont peur », « Nous sommes en guerre », ou encore le fameux, « l’insécurité grandissante ». Autant de slogans et autres phrases toutes faites, et dénuées de sens, mais répétées à tort et à travers par les divers présentateurs de JT, ou pseudo-experts antiterroristes, au lendemain de chaque vague d’attentat depuis janvier 2015, jusqu’à celui de Nice ou de Saint-Etienne-du-Rouvray l’été dernier. En deux ans, nous avons assisté à un changement radical de la manière de percevoir le monde qui nous entoure, devenu soudainement plus dangereux, et que nous voudrions à tout prix rendre plus « sûr » à renforts de lois liberticides, qui, malgré un gouvernement de gauche, se sont succédé pendant cette même période. Cette obsession vis-à-vis de la sécurité, ce refrain lancinant de la peur omniprésente, censée nous terroriser et gouverner chacun de nos faits et gestes semble finalement avoir eu raison de nous. C’est à croire que le danger est maintenant partout, et que le risque de mourir dans un attentat est si élevé qu’il serait préférable de rester terré chez soi, « à l’abri des balles ».

Mais pourquoi donc cette peur ? Certains pourraient s’interroger sur la légitimité de cette question, la réponse semblant tellement évidente. Les médias nous répétant en effet à longueur de journée, par le biais de slogans tout faits que l’insécurité augmente, comme je l’ai dit dans mon introduction, nous avons presque considéré cette peur comme naturelle, comme le produit du bons sens. Cela semble même tellement évident que l’on se demanderait qui pourrait bien avoir l’insolence d’affirmer qu’il n’y a pas de raison de s’affoler.

Et pourtant, il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux chiffres dont nous disposons sur l’insécurité pour nous apercevoir que cette idée reçue est infondée. Sur les principaux délits recensés, à savoir les vols violents/sans violence, contre des personnes, les vols dans les véhicules, les cambriolages, ou les coups et violences, on constate une baisse légère du nombre de délits constatés, et dans de rares cas, une augmentation, comme nous pouvons le voir sur le tableau ci-dessous, recensant ces actes sur l’année 2015.



Mais, passons cette histoire de délits, pour nous intéresser maintenant plus sérieusement aux attentats, qui sont en réalité la principale cause de ce changement de paradigme dénoncé plus haut. Ce sont eux qui ont le plus marqué les esprits, et qui ont la plus grande répercussion dans le changement de nos modes de vie.

Il est vrai que nombreuses ont été les personnes profondément touchées et atteintes après chacun des attentats survenus ces deux dernières années, la violence et l’horreur des actes perpétrés ne pouvant laisser indifférents. Cependant, cela a entraîné la société dans un piège bien plus grave encore, celui de la dérive sécuritaire. A force d’insister sur l’atrocité des actes, nous avons fini par oublier que ces attentats étaient avant tout des actes qui se devaient symboliques.

En effet, nous avons fini par croire qu’une réelle menace pesait sur notre propre personne, à cause de l’influence jouée par les médias, mais aussi à cause de notre crédulité. C’est ainsi que de nombreuses personnes sont restées cloîtrées chez elles, de peur de n’affronter pourtant que l’illusion d’un danger au dehors, des articles arguant qu’il était possible pour un salarié de refuser de travailler, ayant même été publiés (c’est dire à quel point il est dangereux de sortir de chez soi). Et c’est aussi pour cette même raison, que peu de protestations ont émergé lors de la présentation de lois comme la loi renseignement, ou encore lorsque l’état d’urgence a été prolongé deux fois puis encore une nouvelle fois après l’attentat de Nice (nous y sommes plongés depuis bientôt un an).

L’état d’urgence semble pourtant à première vue avoir porté ses fruits durant les premières semaines, voire même les deux premiers mois, permettant ainsi de récolter 75 armes de guerre, d’effectuer 3500 perquisitions, de prononcer 400 assignations à résidence, et 69 condamnation, (même si 28 uniquement relèvent du terrorisme et parmi eux 23 étaient pour apologie du terrorisme, restent 5 procédures ouvertes pour menace réelle, ce qui pourrait sembler décevant au vu des moyens employés). Les résultats se sont ensuite faits plus rares, si ce n’est quasiment inexistant après les deux premiers mois. Cela n’a pourtant pas empêché les députés de voter sa prolongation le 16 février à 86% des voix, les députés écologistes et du front de gauche étant les seuls à voter contre massivement.

Ce vote est criant de vérité : tout cela est moins fait dans l’optique de lutter efficacement contre le terrorisme, que pour rassurer la population, terrorisée par les images et le discours véhiculés non seulement par les principaux médias (chaînes d’information en continue plus particulièrement), mais aussi par une part de plus en plus conséquente de la droite, reprenant les poncifs de l’extrême droite en rivalisant d’ingéniosité avec cette dernière pour sembler la plus opportuniste et ainsi pour mettre en avant un nombre de plus en plus important de lois liberticides. La déchéance de nationalité, en ayant recueilli l’adhésion d’une partie du PS, est un des exemples les plus frappants.

Samuel Gontier résume brillamment cette exploitation de la peur par les médias dans son livre Ma vie au poste, où il fait part de son expérience de bloggeur de Télérama contraint à regarder tous les soirs la télé pendant huit ans. Il y explique notamment que l’évocation de la peur par les médias permet de rassembler un public plus important, et donc de faire de meilleures part d’audience, pour les chaînes d’information notamment :« la pulsion [celle de la peur] la plus primaire qui soit constitue un plus petit dénominateur commun susceptible de rassembler, et de tétaniser, l’audience la plus large » puis il poursuit :« son invocation [de la peur] œuvre à la dépolitisation des enjeux…mais avec des répercussions politiques majeures :l’adoption de lois toujours plus restrictives de nos libertés présentées comme des évidences, le produit du bon sens ».(p.150)

Ce sentiment d’insécurité qui nous est transmis nous entraîne donc dans une logique de plus en plus sécuritaire. Les mesures devant normalement faire figure d’exception, comme le plan Vigipirate, en vigueur depuis plus de vingt ans (depuis les attentats de 1995) et à son niveau maximal depuis les attentats de janvier 2015, ou encore la prolongation de cet état d’urgence, qui comme son nom l’indique, ne doit être appliqué que pour une courte période, sont ainsi amenées à s’inscrire de plus en plus dans la durée. Cette prolongation perpétuelle de mesures censées être appliquées ponctuellement pourrait également avoir un autre effet, plus grave encore. Le risque est que nous finissions par nous en accommoder en les considérant ainsi comme la nouvelle norme.

A force de croiser régulièrement dans la rue des militaires armés, de répéter chaque année les différents exercices dans les écoles type alerte confinement, mis en place l’année dernière par l’éducation nationale, de montrer à chaque fois le contenu de son sac avant de rentrer dans un centre commercial, il est possible que la majorité de la population finisse (si ça ne l’est pas déjà), par considérer l’utilité de ce genre de mesures comme importante, au regard de l’effort fourni. Cette majorité, aveuglée par les images de violence et d’horreur véhiculées par les médias, qui trouveront toujours des faits divers sordides à exploiter pour faire de l’audience, pensera ainsi que ces petits sacrifices du quotidien sont nécessaires (voire même insuffisants) par rapport à « l’effroyable danger » qui les menace. Ce déplacement de la ligne de la normalité ne doit pas être pris à la légère. Nous devrions plutôt nous indigner de voir des politiques demander avec insistance la promulgation de lois sécuritaires, comme s’il était impossible de lutter contre le terrorisme avec la législation dont nous disposons déjà. La demande d’internement des individus dont le comportement est simplement jugé « suspect », par la droite, devrait susciter l’indignation publique, la notion même de « suspect », laissant libre cours à d’importantes dérives, comme l’a justement rappelé Manuel Valls dans sa réponse à une proposition de Laurent Wauquiez lors d’un débat à l’assemblée nationale.

D’autres illustrations de cette dérive sécuritaire, cette fois en dehors du cadre de la loi, sont à dénombrer, comme la remise en cause de la mise en place de fan zones pendant l’euro 2016, celle des manifestations contre la loi travail, ou en marge de la COP 21, l’annulation de la braderie de Lille pour raisons de sécurité…..Il est temps que nous prenions enfin conscience de la gravité du changement qui est en train de s’opérer ; ses répercussions pouvant être bien plus graves que le mal que nous voulons combattre.

jeudi 20 octobre 2016

Dé-penser : l’école rêvée du libéralisme

Article paru sur Le Comptoir, blog socialiste anti-moderne


L’école française d’aujourd’hui repose sur deux idéologies délétères : un égalitarisme nivelant par le bas et un utilitarisme réduisant l’écolier au rôle d’apprenant en production et consommation. Deux paradigmes, mais une même conséquence : la progression de l’ignorance.

Deux types de critique sont généralement adressées à l’école. La première porte sur son idéologie égalitariste et sa malheureuse tendance à niveler par le bas les exigences, depuis l’OPA idéologique réalisée par la sociologie critique bourdieusienne.

L’autre problème est celui du triomphe d’une conception utilitariste et libérale de l’école. Épaulé par son modèle théorique de l’Homo oeconomicus, l’idéologie libérale a assigné à l’école un bien triste rôle : former des producteurs et des consommateurs. Là est toute la subtilité – et la perversité – du système libéral qui a pour tâche de former ces deux entités à première vue antithétique. Il s’agit pour l’école de produire – notons qu’elle est devenue un agent économique, producteur de services, comme les autres – à la fois un consommateur compulsif et hédoniste et un producteur efficient et rentable. Bien sûr une telle schizophrénie n’est pas tenable, si bien que cela mène aux inégalités colossales que l’on connaît entre producteurs se tuant à la tâche mais gagnant des monts d’or et des consommateurs peu éduqués, paresseux et aliénés.

Dans les deux cas, la priorité est plutôt de gagner de l’argent pour consommer toujours plus que d’acquérir un savoir.

vendredi 16 septembre 2016

Misère de la sociologie (2/2)

Retrouvez ici la première partie

Après ces objections conceptuelles, les deux autres difficultés sont pratiques. La troisième remarque concerne la liberté individuelle, sacro-saint principe des déconstructeurs – qu'on voit ici clairement au service du projet libéral : « les fins de l'individu doivent être toutes-puissantes » disait Hayek. Le moyen de cette émancipation absolue qu'a choisi les libéraux est donné par Vincent Peillon : « Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d'arracher l'élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix ». Mais n'est-il pas impossible, absolument utopique, de vouloir créer un individu complètement indéterminé ?

D'une part, il est certain que ce n'est pas l'école, désormais incapable d'inculquer un savoir à tous ses élèves, qui donnera « la liberté du choix », souhaitée par M. Peillon. Mais, d'autre part, quand bien même l'école, ou toute autre instance socialisatrice, parviendraient à ce résultat d'une totale indétermination, par rapport à quoi l'individu se construirait ? Vouloir un individu indéterminé, déraciné, c'est le rendre nu et seul, esclave. Des autres. Et de soi-même.

Vincent Peillon
A cause d'une mauvaise compréhension de la notion d'émancipation, il semble que nous rejoignons alors le projet libéral d'édifier une société de consommateurs, asservis par leurs pulsions immédiates. Et cette société rêvée par les libéraux n’est autre qu’un totalitarisme ayant « pris un visage qui nous est familier et dont jamais nous ne voudrions nous séparer » selon les mots d’Augustin Talbourdel dans son remarquable Pourquoi Orwell avait raison. Souhaitant émanciper l'individu, la sociologie critique ne l'a qu'asservi un peu plus au Marché et à ses pièges. « Les injonctions à la performance économique, esthétique, sociale, sexuelle, comme les nouvelles formes de censure et d'addiction, notamment sur internet, prospèrent en effet sur les ruines des institutions traditionnelles et sont des maîtres d'autant plus violents qu'ils ne sont soumis à aucune finalité », écrivent Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokvaw, dans Nos limites, leur manifeste pour une écologie intégrale. Ils rappellent judicieusement que l'émancipation n'est pas « un refus radical de tout déterminisme, c'est-à-dire de toute influence donnée et définie a priori, comme si rien ne devait échapper à la volonté individuelle, seule souveraine de cet empire sans frontières que serait l'existence humaine ».

vendredi 9 septembre 2016

Misère de la sociologie (1/2)



Comment une discipline aussi fine et pertinente comme la sociologie a-t-elle pu tourner aussi mal ?

Avec des précurseurs aussi célèbres que Montesquieu, Comte ou Tocqueville, et des fondateurs aussi intelligents que Durkheim, Tarde, Weber ou Pareto, la « philosophie de la société » partait sur de bonnes bases et pouvait prétendre à une certaine scientificité. C'était sans compter une difficulté consubstantielle à la discipline, à savoir que la puissance du sociologue risquait de compromettre son objectivité. Quand on a une arme de destruction massive telle que la sociologie, il est difficile d'en user avec circonspection. Autrement dit, le risque d'idéologisation de la discipline était grande. Et le risque devint réalité avec l'avènement de la « sociologie critique » dans les années 1960 et son développement postérieur.

lundi 5 septembre 2016

Génération désenchantée ?


Qu'est-ce que donne un dialogue entre deux jeunes férus de politique qui discutent et exposent leurs points de vue respectifs sur l'actualité des derniers mois ?
Voici le dialogue entre Elie Collin et Lyvann Vaté, 16 ans, qui tient le blog son propre blog littéraire et politique) et a collaboré à La Règle du jeu, la revue de BHL, Zone Critique, Contrepoints et Causeur.


Elie Collin : Des études controversées ont établi que les jeunes Britanniques auraient voté à 65% environ contre le Brexit. Aujourd’hui comme hier, on nous refait la fable de la jeunesse optimiste et donc forcément europhile (Après tout, la construction européenne, c’est l’avenir, non ?) L’État-nation est surannée. Ce sont des phrases que j’entends souvent lorsque je discute avec des amis.
Du haut de mes 17 ans, et avec ma faible expérience, j’ose objecter naïvement : et après qu’aurons-nous ? La “Fin de l’Histoire”, me répondent-ils, à savoir l’extension du nouveau triptyque sacré : le système capitaliste, la démocratie libérale et la religion des Droits de l’Homme.
J’ai beau n’avoir d’autre diplôme en poche que le bac, je ne peux m’incliner devant une telle supercherie. Les nationalismes nous ont conduit à la guerre, la fin des nations doit nous en éloigner ? Mes cours d’histoire m’ont appris que l’Histoire n’est pas aussi simple. Je ne marche pas.

samedi 3 septembre 2016

Pourquoi Orwell avait raison


1984. Le 11 mai, un évènement astronomique rare a lieu : il s'agit du transit de la Terre depuis Mars, de quoi occuper les scientifiques pendant un siècle, en attendant le suivant. Le 14 août, une conférence des Nations Unies sur la démographie se déroule à Bucarest, fournissant encore un peu plus de matière pour remplir la page d'un livre d'Histoire-Géo de troisième. Du 2 au 3 décembre, Bhopal, une importante ville indienne, connaît la plus grave catastrophe industrielle de l'Histoire. De quoi faire couler de l'encre. Pourtant, ce n'est pas ce qu'il faut retenir de l'année 1984. Ce qu'il faut en retenir, c'est l'héroisme - presque ridicule - de Winston Smith au moment où il écrit fébrilement, pour débuter son journal, les mots suivants : " 4 avril 1984 ". C'est ce geste hasardeux et génial à la fois qui signe sa naissance dans le temps : la preuve de son existence, dont il doute encore.

Winston Smith est le personnage d'Orwell dans un livre qu'il n'est plus nécessaire de présenter : 1984. Ce roman a connu un tel succès qu'il a brouillé son message premier, fascinant et alarmant. On le dit prophétique, visionnaire. Soit. Mais ce qu'Orwell devine avant tout le monde, ce n'est pas l'avènement d'un terrifiant monde totalitaire. Si c'était le cas, il se serait trompé : nous ne vivons pas dans un terrifiant monde totalitaire. Nous aimons trop la liberté pour ça. Alors de quoi veut nous protéger Orwell? Il va falloir le relire pour le savoir. Lecteurs encore trop naïfs, nous nous engageons dans son livre avec l'espoir d'y trouver à quel moment notre 1984 se manifestera. Mais l'auteur ne le dira pas. En fait, il ne le sait pas plus que nous. C'est un peu comme si quelqu'un vous disait : "Demain, il pleuvra". Vous êtes inquiet : vous n'aimez pas les surprises. La plupart des hommes n'aiment pas être surpris par le temps, parce que lorsque la nature parvient à leur résister, ils se sentent impuissants. Alors, le lendemain, vous passez votre journée à vous demander quand la pluie tombera, afin d'être prêt le moment venu. Si bien que, aveuglé par votre réflexion stérile, vous ne voyez pas la pluie tomber. Le totalitarisme s'est emparé de notre société comme la pluie s'empare du beau temps : discrètement, malicieusement, naturellement. Et nous ne l'avons pas vu venir.

Il est temps de porter un regard nouveau sur l'année 1984, année du cri de Winston Smith, que nous entendons tous les jours, mais que nous n'écoutons pas. C'est là tout le mystère de 1984. Un personnage qui n'a jamais existé s'adresse à "des gens qui ne sont pas nés". Où s'arrête la fiction? Y a-t-il une part de réel? A ces questions que pose le livre d'Orwell, nous sommes en mesure de donner des réponses. Elles sont sous nos yeux, mais nous feignons de ne pas les voir. Parce qu'il est plus facile de "nager dans le sens du courant que de s'y opposer". Parce que ce totalitarisme a pris un visage qui nous est familier et dont jamais nous ne voudrions nous séparer. Parce que nous refusons, volontairement ou non, de comprendre pourquoi nous sommes les esclaves de notre temps. Pourquoi Orwell avait raison.




Liberté, Egalité, Bien-penser

"La liberté c'est l'esclavage". Voilà une des devises du Parti, tellement répétée et tellement justifiée, que l'on finit par y croire. Si la liberté c'est l'esclavage, alors, conclut le Parti, l'esclavage c'est la liberté. Pour une raison simple : "Seul, libre, l'être humain est toujours vaincu. Il doit en être ainsi, puisque le destin de tout être humain est de mourir." Le raisonnement du Parti est profondément logique mais profondément faux. Pourquoi ? Parce que le destin de tout être humain n'est pas de mourir, mais de vivre. La mort est une issue, pas une destinée. Le Parti n'avait aucune foi, ni en l'homme, ni en Dieu. Il croyait seulement au pouvoir de l'homme sur l'homme. Et, malheureusement, ce pessimisme excessif se retrouve aujourd'hui. Ce refus de la mort se traduit par un besoin de jouissance, toujours plus malsain, de la vie. Mais ce que remarque Orwell à propos de la liberté est encore autre. Il comprend, avant tout le monde, que les relations entre l'homme et sa liberté vont se compliquer. Qu'ils risquent, à l'avenir, de former un couple dissonant, où l'homme violera sans cesse sa liberté parce qu'il ne la comprend pas. Pour être libre, l'homme pense qu'il doit nécessaiement se libérer de toutes ses contraintes naturelles : son corps, sa famille; ainsi que ses contraintes extérieures : l'Etat, la société, autrui. Il pense que sa liberté se comptera en droits et refuse tous ses devoirs. Voilà l'homme libéré, le citoyen moderne par excellence. Et voilà le premier visage du totalitarisme. Nous avons voulu être libres, nous nous sommes rendus esclaves de notre liberté, et nous sommes condamnés à l'être. C'est ce qu'Orwell prévoyait lorsqu'il disait : "La liberté c'est l'esclavage". La société de consommation que nous avons créée nous a asservis. Ce n'est pas parce que nous avons besoin du nouvel iPhone que nous l'achetons, mais c'est parce que l'on nous propose de l'acheter que nous en avons besoin. Assaillis par le superflu, nous avons perdu le sens du nécessaire. Notre économie ne marche plus que comme cela. Le capitalisme mondialiste et libéral en est la manifestation. Jean-Baptiste Say, économiste français du XIXè, une des plus grandes références dans la théorie économique classique, disait : "L'Offre crée toujours sa propre Demande". Si cette affirmation n'était pas cachée derrière un vocabulaire économique que nous connaissons mal, nous nous rendrions rapidement compte de sa folie. Où est notre liberté si nous ne possédons même plus le droit de désirer? Si la société trouve une réponse avant même que nous ne ressentions un besoin? Le totalitarisme, tel que l'entend Orwell, apparaît à partir du moment où le désir, que l'homme cherche toujours à satisfaire, s'éteint. Parce l'homme libéré est esclave de son désir, alors que l'homme libre en est son ami.

Une société totalitaire exige l'égalité des hommes pour faire oublier, à chacun, sa valeur. Stratégie diabolique, stratégie qui fonctionne : sait-on encore ce que vaut l'homme?

Comme pour tous les régimes totalitaires, dans 1984, l'égalité n'en est pas une. Il y a le parti et il y a le reste. Il y a les vainqueurs et il y a les vaincus. Les vaincus sont plus nombreux et ils sont égaux dans la défaite. Comme Orwell le constate, par l'intermédiaire de Goldstein : "Ce que l'on a appelé l'"abolition de la vie privée" signifiait, en fait, la concentration de la propriété entre beaucoup moins de mains qu'auparavant, mais avec cette différence que les nouveaux propriétaires formaient un groupe au lieu d'être une masse d'individus." Là encore, l'auteur donne à penser. Cette égalité que nous revendiquons, que nous défendons, que nous disputons, que nous inscrivons dans la première ligne de notre constitution, quel sens lui donne-t-on? Nous souhaitons que les hommes soient égaux entre eux. Ce point n'est pas discutable. Néanmoins, force est de constater que nous n'atteindrons jamais une égalité parfaite. Les hommes ne s'additionnent pas comme des chiffres, on ne peut jouer avec leur dignité. Il y aura toujours, quelque part, à une certaine époque, une inégalité. Qu'elle soit économique, sexuelle, ethnique. Comme disait Jules Renard, "Les hommes naissent égaux. Dès le lendemain, ils ne le sont plus." Le monde est inégal parce que les hommes sont différents. C'est ce qui fait le charme de la vie. Orwell nous demande de nous battre pour l'égalité, mais pas au sens où nous l'entendons. Si l'homme ne peut être égal à son voisin, qu'il soit au moins égal à lui-même. Qu'il puisse, à défaut de dire "nous sommes les mêmes", proclamer : "je suis moi-même". N'est-ce pas la plus grande victoire possible que celle qu'on a sur soi? Une société totalitaire exige l'égalité des hommes pour faire oublier, à chacun, sa valeur. Stratégie diabolique, stratégie qui fonctionne : sait-on encore ce que vaut l'homme?


"Le crime de penser n'entraîne pas la mort, le crime de penser est la mort." : la naissance de cette idée dans l'esprit de Winston a déclaré sa perte. Si penser c'est mourir, il faut ne pas penser pour vivre. Et quoi de mieux, pour ne pas penser, que d'adopter la pensée d'un autre? "Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite" disait Péguy. La pensée toute faite nécessite une démission de la pensée, donc une négation de son humanité. Les totalitarismes n'ont jamais souhaité autre chose. C'est d'ailleurs ce que sous-entend une des devises du Parti : "l'ignorance c'est la force". Pour empêcher l'homme de penser, il faut lui ôter l'opportunité de savoir. Il faut restreindre son savoir grâce à la novlangue, dont le but non dissimulé est de "rendre littéralement impossible le crime par la pensée car il n'y aura plus de mots pour l'exprimer". "Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint". Ce cas précis mériterait une étude particulière qui mènerait inévitablement à une comparaison avec les récentes réformes de l'Education Nationale. Julia Sereni, chercheur associé au CERU, a analysé avec lucidité le nouveau jargon pédagogiste, produit d'une idéologie qui s'attaque à la transmission du savoir, dans son très bon article intitulé Réformes du collège : la novlangue obligatoire De quoi donner raison, encore une fois, à Orwell. Ne pas penser, c'est bien-penser. C'est "dire des mensonges délibérés tout en y croyant sincèrement". La bien-pensance est la maladie de notre société parce qu'elle anesthésie les consciences. Elle est une nécessité sociale, une sécurité culturelle. Néanmoins, on ne peut lui opposer la liberté de penser. Parce que depuis le merveilleux Siècle des Lumières, dont nous sommes si fiers, nous nous sommes pris à notre propre piège. Nous défendons tellement la tolérance et le respect que nous avons peur d'en manquer. La liberté de penser est un danger, car elle suppose que nous avons aussi la liberté d'avoir une mauvaise pensée. Alors y a-t-il meilleure échappatoire que la bien-pensance, derrière laquelle nous nous réfugions et nous crions à l'intolérance dès qu'une occasion se présente? Ni en 1984 ni en 2016 nous ne sommes parvenus à savoir que penser, de manière à ne choquer personne. Les propos du Front National choquent autant que les caricatures de Charlie Hebdo. Y en a-t-il un qui pense "bien" et un autre qui pense "mal"? Que faut-il choisir pour ne pas choquer : à gauche, à droite, entre les deux? Rien de tout cela. Écoutons plutôt Orwell, qui une fois de plus nous apporte une réponse éclairante : "la liberté, c'est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit." En d'autres termes, notre pensée doit avant tout être une pensée vraie. Nous devons désirer la vérité, celle qui échappe à Smith parce qu'au sein du Parti, "le mensonge est toujours en avance d'un bond sur la vérité" et celle qui nous échappe parce qu'à défaut de croire en la Vérité, nous démontrons scientifiquement des vérités qui n'en sont pas. Si nous retrouvons ce désir de vérité, le reste suivra.


Déconstruire pour détruire l'homme

La finalité intrinsèque et humaine du totalitarisme ne nous est pas connue. Les conséquences du communisme en URSS, du nazisme en Allemagne, du fascisme en Italie, pour ne citer que les expériences les plus célèbres – et les plus tragiques -, sont souvent les mêmes : des morts. Beaucoup de morts. Hommes et femmes, enfants et vieillards : le même sort. Qu'est-ce qui les réunissait? Pourquoi un tel massacre? Nous devons étudier les moyens qu'emploie le totalitarisme pour en comprendre la fin. Et pour cela, rien de mieux que d'ouvrir 1984. Qu'y trouve-t-on? Le lent processus de déconstruction de tout ce qui touche l'homme. De tout ce à quoi il tient. De tout ce qui fait de lui un homme. Les sentiments, d'abord, étaient visés : "Le Parti essayait de tuer l'instinct sexuel ou, s'il ne pouvait le tuer, de le dénaturer et de le salir." Aujourd'hui aussi, l'amour est sali. Il est réduit à la sexualité, qui n'est que son expression, et il est sollicité sans cesse. La pornographie est le "Ministère de l'Amour" de 1984, puisqu'elle excite notre instinct sexuel et lui apporte toujours une satisfaction. De même, le totalitarisme détruit la famille, qui est la première pierre de la construction, en éloignant l'homme de sa nature. Les parents n'ont plus d'utilité puisqu'"on poussait systématiquement les enfants contre leurs parents". Et pire encore, on supprime la joie de donner la vie : "la procréation sera une formalité annuelle, comme le renouvellement de la carte d'alimentation." Il ne faut plus construire de famille parce que l'homme s'y épanouit trop.

 Le libéralisme est le nouveau totalitarisme lorsqu'il prône un individualisme irresponsable et un capitalisme conquérant.


Vient alors une des questions les plus fascinantes du livre qui constitue la ressemblance la plus frappante avec notre société. Le totalitarisme détruit la nature humaine. Tout est révélé au moment où O'Brien, porte-parole du Parti pendant tout le livre, déclare : "Nous faisons les lois de la nature. Nous créons la nature humaine." Affirmation on ne peut plus paradoxale : l'homme dépend des lois de la nature, et non l'inverse. Mais O'Brien ne dit pas cela au hasard. Il est clair dans son esprit qu'il souhaite supprimer la nature. Dès lors, plus rien n'est naturel, tout est culturel. C'est ce que Paul Crutzen, prix Nobel de chimie, résumait comme le "passage d'un monde dominé par la nature à un monde dominé par l'homme". Aujourd'hui, cette disparition du naturel se ressent, lorsque les hommes ne parviennent pas à se mettre d'accord sur des questions comme le mariage homosexuel, l'avortement, l'euthanasie, la préservation de l'environnement. Nous ne cherchons plus à découvrir ce qui est légitime, nous nous contentons du fait que nos actions soient légales. Devant les lois inhumaines dictées par le Parti, le seul moyen de rester humain était de faire comme cette vieille femme, honnête et respectée, qui "possédait une sorte de noblesse, de pureté, simplement parce que les règles auxquelles elle obéissait lui étaient personnelles." Faudra-t-il en arriver jusque-là?


La finalité du totalitarisme paraît maintenant plus claire. Après avoir déconstruit tout ce qui tenait l'homme en vie, il veut le détruire, le déshumaniser, l'annihiler. O'Brien ajoute : "Nous avons coupé le lien entre l'enfant et les parents, entre l'homme et l'homme, entre l'homme et la femme." Après l'avoir libéré de toutes ses contraintes, le totalitarisme veut libérer l'homme de lui-même. C'est ce que Smith finit par comprendre : "Le but poursuivi était, non de rester vivant, mais de rester humain." Les hommes, envoûtés et aveuglés par ce système, n'étaient plus des hommes, puisque la pensée, le propre de l'homme, leur a été ôtée. Cette volonté de détruire l'homme a été remarquée lors des expériences monstrueuses de Staline et d'Hitler. On a donc voulu la ranger dans les extrêmismes que sont le communisme et le fascisme. Mais la société dans laquelle nous vivons n'est pas moins totalitaire pour autant. Si la mort de l'homme en URSS ou dans l'Allemagne nazie a donné naissance à la masse difforme et impersonnelle du peuple, elle a vu naître dans nos sociétés démocratique et libérale un personnage nouveau, encore plus manipulable et inhumain : l'individu. Voilà pourquoi le libéralisme est le nouveau totalitarisme, lorsqu'il prône un individualisme irresponsable et un capitalisme conquérant. Il s'arme d'une propagande publicitaire toujours plus audacieuse, poursuit l'homme jusque dans sa propre maison, le surveille et le manipule, comme le Parti a pu le faire pour le malheureux Winston. Aujourd'hui, il cache derrière de grands mots : libre-échange, mondialisation, marché, compétition, citoyen du monde, simples à comprendre, l'idée beaucoup plus complexe d'un homme nouveau, déraciné de sa patrie, de sa famille, de sa terre et de lui-même. Cet individu, esclave de ses besoins, désireux de profit, est peut-être libéré, mais il n'est pas libre. Orwell avait raison.





De 1984 à 2016, du mythe à l'Histoire

Que faut-il croire? Qui faut-il écouter? 1984 reste-t-il un mythe, une utopie dérisoire? Ou y a-t-il une part de vérité dans le songe biblique que George Orwell fit au lendemain de la seconde guerre mondiale? L'Histoire nous répond oui. Oui, George Orwell avait raison. Nous vivons dans le plus terrifiant totalitarisme jamais connu. Mais ce n'est pas celui que nous attendions. Il est des plus perfide et malicieux car nous n'en voyons pas les effets. En fait, ses effets nous plaisent. Ils sont notre quotidien. Aldous Huxley, dans un livre qui mériterait d'être autant étudié que celui d'Orwell, Le meilleur des mondes, analyse avec intelligence cette fausse situation : "La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient même pas à s'évader. Un système d'esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l'amour de leur servitude." Huxley aussi, était un visionnaire. Nous sommes prisonniers d'un monde sans murs, sans frontières, sans morale à partir du moment où nos "actions ne nuisent pas à autrui". Nous sommes les esclaves d'une main invisible, de spéculateurs sans noms, de bureaucrates européens. Et, malgré tout, nous les aimons. Parce que nous ne sommes déjà plus des hommes. Nous sommes des individus. Sans identité et sans destination. Et Orwell nous donne sa propre vision quand Goldstein dit à Smith : "Vous désirez une image de l'avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain... éternellement." Sommes-nous la botte qui piétine ou le visage humain qui souffre? Il est temps de choisir notre camp. Parce que 1984, c'est demain. Tout dépend de ce que nous écouterons, de ce que nous dirons, de ce que nous regarderons, de ce que nous ferons demain. Ce qui est fabuleux avec l'homme, c'est qu'il construit son humanité autant qu'elle le construit.


1984 finit d'une façon tragique pour Winston Smith, puisque les dernières phrases du livre sont : "La lutte était terminée. Il aimait Big Brother." Notre lutte est celle de Caïn contre Abel, d'un frère contre un frère, de l'individu contre l'homme. Lequel sommes-nous? Orwell nous avait prévenu, mais nous ne l'avons pas compris assez tôt. L'heure du crime de Caïn approche. A vrai dire, il l'a peut-être déjà tué. C'est pour cela que l'on proclame la "fin de l'Histoire". Le libéralisme semble avoir vaincu toute autre forme de vie. Comment le savoir? Demandons-le à Abel. Abel, c'est ce que l'homme n'a pas encore touché de ses mains sales, c'est l'enfant qui vient de naître, c'est le silence de la nature et la musique de l'esprit. Abel, c'est vous. Et que répondra-t-il? Que George Orwell avait raison.